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Fact-check : les Américains gagnent-ils vraiment trois fois plus que les Français ?

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7 300 dollars par mois. Le chiffre frappe immédiatement lorsqu’il est rapproché des quelque 2 200 euros correspondant au niveau de vie médian en France. À première vue, le constat semble sans appel : le ménage américain serait plus de trois fois plus riche que son équivalent français et l’écart continuerait de se creuser.

Le chiffre américain est pourtant exact. C’est sa comparaison avec la France qui pose problème.

En 2025, le revenu médian des ménages américains a effectivement atteint 87 460 dollars, soit 7 288 dollars par mois, selon les dernières données du Census Bureau. Il a progressé de 2,6 % en termes réels en un an et atteint son niveau le plus élevé depuis le début de cette statistique en 1967.

Mais ces 7 288 dollars ne représentent ni le salaire d’un Américain, ni son revenu net. Ils correspondent aux revenus de l’ensemble du ménage avant impôts. Deux conjoints qui travaillent voient donc leurs revenus additionnés.

Une fois les impôts fédéraux et locaux, les cotisations salariales et les crédits fiscaux pris en compte, le Census Bureau ramène le revenu médian américain à 76 060 dollars par an, soit 6 338 dollars par mois. Converti au taux de change actuel, l’ordre de grandeur se rapproche de 5 500 euros mensuels.

On est déjà loin de l’image d’un ménage américain disposant de 7 300 euros nets chaque mois.

Le piège des 2 200 euros français

La comparaison devient surtout problématique lorsqu’on place en face les quelque 2 200 euros français.

Ce chiffre n’est pas le revenu du ménage médian français. Il correspond au niveau de vie médian par unité de consommation : autrement dit, le revenu disponible après impôts et prestations, corrigé de la composition du foyer.

Une personne seule représente une unité de consommation. Un couple représente 1,5 unité. Un couple avec deux enfants de moins de 14 ans en représente 2,1.

Ainsi, une famille composée de deux adultes et de deux jeunes enfants située exactement au niveau de vie médian français dispose d’environ 4 700 euros de revenu disponible par mois.

Comparer 7 300 dollars aux États-Unis à 2 200 euros en France revient donc à opposer le revenu avant impôts de tout un ménage américain au niveau de vie après redistribution correspondant à une seule unité de consommation française.

Le spectaculaire rapport de plus de trois contre un ne résiste pas à cette première correction.

Le Français reçoit aussi une partie de son revenu sous une autre forme

Il reste pourtant un problème plus profond. Le niveau de vie ne dépend pas seulement de l’argent disponible sur le compte bancaire.

En France, une partie importante de ce qui pourrait être considéré comme la rémunération économique d’un ménage a déjà été transformée en assurance maladie, retraite, éducation, prestations familiales ou services sociaux par les cotisations et les impôts.

Ces services ne sont évidemment pas gratuits. Ils ont été payés collectivement. Mais une fois les prélèvements effectués, leur valeur disparaît de la comparaison des revenus monétaires.

Un ménage américain peut disposer de davantage d’argent mais devoir consacrer une partie plus importante de celui-ci à des assurances ou à une épargne individuelle permettant d’obtenir une protection comparable.

Les États-Unis ne sont pas dépourvus de protection sociale. Social Security, Medicare, Medicaid, l’enseignement public et de nombreux programmes fédéraux ou locaux représentent des dépenses considérables. Les assurances santé financées par les employeurs constituent également une forme de rémunération.

La différence tient davantage à la manière dont cette protection est organisée : plus collective et obligatoire en France, davantage répartie entre État, employeur et dispositifs privés aux États-Unis.

Quand on compte les services publics, l’écart fond

L’OCDE dispose justement d’un indicateur destiné à corriger ce problème : le revenu disponible ajusté. Celui-ci ajoute au revenu monétaire la valeur des services individualisables reçus par les ménages, notamment dans la santé, l’éducation et l’action sociale.

En corrigeant également les différences de prix entre les deux pays grâce aux parités de pouvoir d’achat, les données comparables pour 2023 donnent environ 51 100 dollars PPA par habitant en France contre 68 250 dollars aux États-Unis.

L’avantage américain demeure important : environ 34 %.

Mais il n’est plus de 227 %.

Une autre mesure, la consommation individuelle effective, qui cherche à mesurer l’ensemble des biens et services réellement consommés indépendamment de celui qui les finance, aboutit à un avantage américain plus important, proche de 44 %.

Si la France vaut 100, les États-Unis se situent alors autour de 144.

Les Américains sont donc bien matériellement plus riches en moyenne. La correction statistique ne fait pas disparaître l’écart. Elle en change radicalement la dimension.

Une moyenne américaine tirée vers le haut

Il reste toutefois un problème : ces 34 % ou 44 % reposent sur des moyennes.

Or la société américaine est sensiblement plus inégalitaire que la société française.

Cela signifie qu’une moyenne nationale décrit moins bien la situation du ménage situé au milieu de la distribution. Les revenus et la consommation des ménages les plus aisés tirent davantage la moyenne vers le haut aux États-Unis.

Les dernières données américaines en fournissent d’ailleurs une illustration. En 2025, le revenu du 90e percentile a encore progressé de 1,7 %, tandis qu’aucune hausse statistiquement significative n’a été enregistrée au 10e percentile.

Cela interdit surtout une conclusion souvent tirée trop rapidement des statistiques moyennes : dire que la consommation américaine est supérieure de 44 % ne signifie pas que l’Américain médian vit 44 % mieux que le Français médian.

Les données disponibles sur les revenus médians en parité de pouvoir d’achat montrent un écart beaucoup plus faible que celui observé sur les moyennes. Les États-Unis demeurent devant, mais l’écart au milieu de la distribution est sensiblement inférieur à celui donné par la consommation moyenne.

Il n’existe cependant pas de série récente permettant d’obtenir directement et avec la même méthodologie un « revenu disponible ajusté médian » intégrant simultanément les transferts sociaux en nature et les PPA pour les deux pays. Attribuer artificiellement un chiffre précis de 20 %, 25 % ou 30 % à cet écart donnerait donc une précision que les statistiques disponibles ne permettent pas.

Les Américains travaillent aussi beaucoup plus

Il existe enfin une richesse qui n’apparaît pratiquement jamais dans ces comparaisons : le temps.

Les données de l’OCDE placent le volume annuel de travail autour de 1 500 heures par travailleur en France contre environ 1 800 heures aux États-Unis.

Cela représente environ 20 % de travail supplémentaire par an pour un travailleur américain.

L’écart résulte de multiples facteurs : durée hebdomadaire, temps partiel, congés, organisation du marché du travail. Mais son ampleur change la lecture des différences de revenus.

Un Américain qui consomme davantage mais travaille également davantage n’obtient pas gratuitement l’intégralité de son supplément de niveau de vie.

Le contraste sur les congés est particulièrement parlant. La législation française garantit cinq semaines de congés payés. Aux États-Unis, aucune législation fédérale générale n’oblige un employeur privé à offrir des congés annuels payés, même si une grande partie des salariés en bénéficie par l’intermédiaire de leur entreprise.

Et par heure de travail, l’écart se réduit encore

C’est probablement l’une des corrections les plus instructives.

La consommation individuelle effective américaine est environ 44 % supérieure à celle de la France dans les données utilisées : pour une France ramenée à 100, les États-Unis se situent autour de 144.

Mais le travailleur américain effectue environ 1 800 heures par an contre 1 500 pour son homologue français.

Si l’on rapporte, à titre illustratif, ces deux grandeurs au temps travaillé, le résultat change fortement.

Une France ramenée à 100 donne alors des États-Unis autour de 120.

Autrement dit, l’avantage américain d’environ 44 % en consommation effective moyenne par habitant tombe aux environs de 20 % lorsqu’on le rapporte au différentiel de temps de travail.

Le calcul est encore plus spectaculaire avec le revenu disponible ajusté.

Nous avions un avantage américain d’environ 34 %, services sociaux en nature et différences de prix compris. En rapportant également cet écart aux quelque 20 % d’heures supplémentaires travaillées aux États-Unis, l’avantage tombe autour de 11 %.

Ces deux calculs ne constituent pas des indicateurs officiels de l’OCDE. Ils rapprochent des séries dont les populations de référence ne sont pas parfaitement identiques : la consommation et le revenu ajusté sont mesurés par habitant, alors que le nombre d’heures concerne les travailleurs.

Ils ne permettent donc pas d’affirmer qu’un Américain bénéficie exactement de 11 % ou 20 % de niveau de vie supplémentaire par heure travaillée.

Mais ils mettent en évidence une réalité que la comparaison des revenus ignore complètement : une partie importante de l’avantage matériel américain est obtenue en consacrant davantage de temps au travail.

Travailler davantage, et plus longtemps

La différence ne s’arrête pas à l’année de travail. Elle se prolonge jusqu’à la retraite.

Dans les simulations de l’OCDE portant sur les futurs retraités, l’âge normal retenu est de 65 ans en France contre 67 ans aux États-Unis.

La différence est encore plus intéressante lorsqu’on regarde ce que le salarié reçoit ensuite.

Pour une personne ayant gagné le salaire moyen pendant une carrière complète, l’OCDE estime le taux de remplacement net futur des régimes obligatoires à 70 % en France contre 51,3 % aux États-Unis.

L’Américain peut naturellement améliorer considérablement sa retraite avec un 401(k), un IRA, une pension d’entreprise ou son patrimoine financier. Mais cet argent doit avoir été épargné auparavant.

Une partie du revenu américain supplémentaire sert donc à constituer individuellement une protection que le salarié français finance davantage à travers des prélèvements obligatoires pendant sa carrière.

Là encore, le revenu immédiatement disponible ne raconte qu’une partie de l’histoire.

Sur une carrière entière, l’écart de temps devient considérable

Les quelque 300 heures annuelles de différence ne représentent pas seulement quelques semaines de travail supplémentaires sur une année. Elles s’accumulent pendant plusieurs décennies.

À titre purement illustratif, en supposant une entrée dans la vie active à 22 ans et en appliquant les volumes annuels actuels de travail à une carrière complète, un Français travaillant jusqu’à environ 65 ans accumulerait de l’ordre de 64 000 heures de travail.

Un Américain travaillant jusqu’à 67 ans, avec environ 1 800 heures par an, approcherait 81 000 heures.

L’écart serait alors de l’ordre de 17 000 heures sur une carrière, soit environ 27 % de temps de travail supplémentaire.

Cette simulation ne décrit évidemment aucune carrière individuelle réelle. Les heures annuelles évolueront, les périodes de chômage ou de temps partiel diffèrent et tous les salariés ne commencent ni ne terminent leur carrière au même âge.

Mais elle permet de visualiser la dimension du phénomène : l’avantage américain en revenu et en consommation s’accompagne également d’un investissement en temps de travail sensiblement supérieur sur l’ensemble de la vie active.

Deux années de retraite ont également une valeur

Le raisonnement doit même être prolongé après la vie active.

Deux années supplémentaires de retraite ne produisent aucun revenu salarial et ne font pas augmenter le PIB. Elles constituent pourtant deux années de temps disponible.

Le modèle français ne transforme donc pas uniquement une partie de la richesse produite en santé, éducation ou retraite collective. Il en transforme également une partie en temps hors travail.

Cette dimension est difficile à monétiser. Combien vaut une heure de loisir ? Faut-il la valoriser au salaire horaire, à une fraction de celui-ci ou selon les préférences individuelles ?

Il n’existe pas de réponse universelle.

C’est précisément pourquoi il serait excessif de poursuivre mécaniquement notre calcul et d’affirmer qu’après valorisation du temps, l’avantage américain ne serait plus que de 5 %, ou qu’il disparaîtrait complètement.

Les données ne permettent pas une telle précision.

Elles permettent en revanche d’établir que comparer uniquement les revenus surestime nécessairement l’écart de bien-être dès lors que l’un des deux pays travaille sensiblement davantage.

Deux modèles plutôt qu’un rapport de trois contre un

La comparaison initiale suggérait quelque chose de très simple : 7 300 dollars contre environ 2 200 euros.

Après examen, presque chaque élément de cette comparaison doit être corrigé.

Les 7 300 dollars sont le revenu avant impôts de tout le ménage américain. Après fiscalité, ils deviennent 6 338 dollars. Les quelque 2 200 euros français ne correspondent pas au revenu d’un ménage mais à une unité de consommation après redistribution. Il faut ensuite corriger les différences de prix et intégrer la valeur des services publics et sociaux reçus dans chaque pays.

À ce stade, l’avantage américain moyen se situe davantage dans une fourchette de l’ordre de 34 à 44 % selon l’indicateur retenu que dans les 227 % implicitement suggérés par la comparaison initiale.

Et ces 34 à 44 % sont encore des moyennes dans une société américaine beaucoup plus inégalitaire.

Enfin, l’Américain travaille environ 20 % d’heures supplémentaires par an et, dans les projections de retraite de l’OCDE, travaille plus longtemps pour bénéficier d’une retraite obligatoire moins généreuse, sauf à la compléter par son épargne personnelle.

Rapporté au temps de travail, notre exercice ramène l’avantage américain à environ 20 % pour la consommation effective et à environ 11 % pour le revenu disponible ajusté. Ces ordres de grandeur ne constituent pas une mesure officielle du bien-être, mais ils montrent combien la perception de l’écart change lorsque le temps entre dans le calcul.

Verdict : vrai chiffre, fausse comparaison

Les ménages américains sont plus riches que les ménages français. Leur revenu disponible et leur consommation matérielle restent supérieurs même après correction du coût de la vie et prise en compte des services publics.

Le décrochage relatif de la France face aux États-Unis est donc une réalité économique qu’il serait tout aussi trompeur de nier.

Mais les 7 300 dollars mensuels ne démontrent pas qu’un ménage américain dispose de trois fois le niveau de vie d’un ménage français.

Ils mesurent le revenu avant impôts de l’ensemble d’un foyer américain.

La comparaison réellement intéressante oppose plutôt deux arbitrages économiques. Les États-Unis procurent davantage de revenus et de consommation, au prix d’un temps de travail plus important, d’une carrière plus longue, d’inégalités plus fortes et d’une plus grande individualisation de certains risques sociaux. La France procure moins de consommation matérielle mais transforme davantage de richesse en protection collective, en retraite et en temps hors travail.

Le passage des chiffres bruts aux indicateurs comparables donne une idée de l’ampleur de la correction : l’impression initiale d’un avantage américain supérieur à 200 % tombe à environ 34 à 44 % lorsqu’on raisonne en PPA et que l’on prend en compte les services sociaux. L’écart concernant le ménage médian est vraisemblablement inférieur en raison des inégalités américaines. Et lorsque ces indicateurs moyens sont rapportés au différentiel de temps de travail, l’ordre de grandeur tombe autour de 11 à 20 % selon la mesure utilisée, avant même de donner une valeur aux années supplémentaires de retraite et au temps libre.

Autrement dit, l’écart existe. Mais il est beaucoup moins spectaculaire que ne le laisse entendre un chiffre de 7 300 dollars sorti de son contexte.

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