Le ministre aurait commencé à évoquer son départ
Le possible départ de Joe Saddi du ministère de l’Énergie et de l’Eau ne se résume pas aux rumeurs de remaniement qui circulent à Beyrouth. Selon des informations politiques du 23 septembre 2026, le ministre aurait lui-même commencé à évoquer l’éventualité d’une démission. Les raisons avancées renvoient directement à l’impasse financière dans laquelle se trouve Électricité du Liban : plusieurs administrations et institutions publiques ne régleraient pas leurs factures, alors que l’entreprise doit simultanément financer son carburant, maintenir ses centrales et tenter d’augmenter sa production.
Cette situation place Joe Saddi devant une contradiction. Le ministère peut demander à Électricité du Liban d’améliorer l’alimentation et de réduire la dépendance aux générateurs privés. Mais l’entreprise publique ne peut pas produire davantage si une partie de ses propres clients institutionnels ne paie pas l’électricité qu’ils consomment. Le problème ne vient donc pas uniquement des ménages, des pertes techniques ou des branchements illégaux. Une partie de l’État serait elle-même débitrice de l’entreprise qu’il demande au ministre de redresser.
Le sujet devient politique parce que le départ éventuel de Joe Saddi pourrait fournir l’occasion d’un remaniement plus large. Son portefeuille appartient à un équilibre négocié lors de la formation du gouvernement de Nawaf Salam. Le remplacer ne consisterait donc pas nécessairement à désigner un nouveau technicien de l’énergie. Plusieurs forces pourraient profiter de l’ouverture du gouvernement pour réclamer une nouvelle répartition des ministères.
C’est notamment le cas des Forces libanaises, dont Joe Saddi est proche et qui demandent des changements au sein du gouvernement. Mais cette demande comporte un risque pour le parti lui-même : rouvrir la composition du cabinet pourrait remettre en discussion des portefeuilles bien plus politiques que celui de l’Énergie, à commencer par les Affaires étrangères.
Le problème commence avec les factures que l’État ne paie pas
Le cœur de l’affaire se trouve dans les comptes d’Électricité du Liban.
Depuis des décennies, l’entreprise est présentée comme l’un des principaux gouffres des finances publiques. Les transferts du Trésor destinés à financer l’électricité ont contribué à l’accumulation de la dette publique avant la crise de 2019. Une partie du problème venait du modèle tarifaire : pendant des années, les prix facturés aux abonnés reposaient sur un baril de pétrole très inférieur à son prix réel. L’État compensait la différence.
Après l’effondrement financier, le système a été progressivement modifié. Les tarifs ont été relevés et une partie de la facturation a été indexée sur le dollar. L’objectif était simple : Électricité du Liban devait cesser de vendre son courant très en dessous de son coût de production.
Mais l’équilibre tarifaire ne suffit pas si les factures ne sont pas encaissées.
Or le problème touche également les administrations publiques. Des ministères, organismes, établissements publics, offices et autres structures dépendant de l’État accumulent depuis longtemps des dettes envers Électricité du Liban. Certaines disposent de compteurs et reçoivent des factures comme n’importe quel consommateur. Elles ne possèdent cependant pas toujours les crédits budgétaires nécessaires pour les régler, ou retardent leurs paiements.
Le résultat est absurde : l’État demande à Électricité du Liban de fonctionner comme une entreprise financièrement responsable, mais certaines de ses propres institutions contribuent à assécher sa trésorerie.
Pour Joe Saddi, cette situation rend la réforme difficile à défendre. Une entreprise ne peut pas être tenue responsable de son déficit tout en étant empêchée de récupérer une partie des créances dues par son principal actionnaire et ses administrations.
Le prix du courant ne peut plus être traité indépendamment du prix du carburant
La deuxième difficulté concerne le coût de production.
Électricité du Liban dépend encore largement des combustibles importés. Lorsque le prix du pétrole et des produits dérivés augmente, le coût du kilowattheure produit dans les centrales augmente lui aussi.
Dans un système économiquement normal, cette variation devrait être répercutée périodiquement sur le tarif. C’est le principe d’un tarif mobile : lorsque le coût du combustible augmente, une composante de la facture augmente ; lorsqu’il baisse, elle diminue.
Joe Saddi aurait précisément soulevé l’impossibilité d’appliquer correctement ce mécanisme dans les conditions actuelles.
Le problème est politiquement explosif. Une hausse automatique de la facture d’électricité intervient au moment où les ménages subissent déjà la hausse du carburant, du transport et du coût des générateurs. Mais maintenir artificiellement un tarif inférieur au coût réel recréerait progressivement le modèle qui a contribué à ruiner Électricité du Liban avant 2019.
Le ministre se retrouve donc face à un choix sans solution facile : augmenter les tarifs pour protéger les comptes de l’entreprise, ou contenir les factures et recréer un besoin de financement public.
Cette difficulté devient encore plus forte lorsque l’alimentation publique reste insuffisante. Un ménage peut accepter plus facilement une hausse s’il reçoit vingt heures d’électricité publique. Il l’accepte beaucoup moins s’il doit payer simultanément une facture plus élevée à Électricité du Liban et une autre au propriétaire de son générateur.
L’équation des générateurs rend toute hausse politiquement dangereuse
Le système électrique libanais possède une particularité qui déforme complètement le débat tarifaire. Le consommateur ne choisit pas simplement entre une électricité publique chère et une électricité publique bon marché. Il additionne deux factures.
Chaque heure qu’Électricité du Liban ne fournit pas doit généralement être remplacée par une autre source. Dans une grande partie du pays, cette source reste le générateur privé.
Le prix de cette électricité dépend fortement du mazout. Lorsque celui-ci augmente, la facture du générateur augmente. La hausse du pétrole frappe donc le ménage deux fois : directement à travers le transport et l’énergie privée, puis potentiellement à travers une adaptation du tarif public.
Pour sortir de ce cercle, Électricité du Liban doit augmenter suffisamment sa production pour réduire le nombre d’heures achetées aux générateurs.
Mais augmenter la production nécessite du carburant. Le carburant nécessite des liquidités. Les liquidités dépendent notamment du recouvrement des factures.
C’est là que les impayés des administrations publiques prennent une importance qui dépasse leur montant comptable. Ils contribuent à bloquer le mécanisme même qui devrait permettre de réduire la facture énergétique globale du pays.
Joe Saddi avait fait du recouvrement une condition du redressement
Depuis son arrivée au ministère, Joe Saddi a placé la discipline financière au centre de sa conception de la réforme. Le principe consiste à sortir progressivement d’un système où l’entreprise produit, facture imparfaitement, encaisse partiellement puis demande au Trésor de couvrir le déficit.
Cette stratégie suppose une amélioration simultanée de plusieurs éléments : collecte des factures, réduction des pertes, lutte contre les branchements illégaux, contrôle des concessions et adaptation du tarif au coût réel.
Le ministre s’est également retrouvé confronté à la question des ressources disponibles pour acheter le carburant. Tant qu’Électricité du Liban ne possède pas une trésorerie suffisamment prévisible, chaque augmentation de production dépend d’arrangements ponctuels ou de décisions gouvernementales.
C’est précisément le modèle qu’une réforme structurelle est censée faire disparaître.
Le conflit avec les administrations débitrices doit donc être lu dans ce cadre. Si l’État refuse de se discipliner lui-même, il devient difficile d’exiger une discipline comparable des consommateurs privés.
Le gouvernement devrait alors choisir : contraindre ses administrations à payer, inscrire leurs consommations dans leurs budgets réels ou assumer explicitement que le Trésor continuera de financer une partie de leur électricité.
Laisser simplement les factures s’accumuler revient à masquer le coût.
La réforme de l’électricité a pourtant franchi une étape longtemps bloquée
Le paradoxe est que la crise intervient alors qu’un dossier institutionnel attendu depuis plus de vingt ans a enfin avancé.
Le gouvernement a nommé l’autorité de régulation du secteur électrique, prévue depuis la loi 462 adoptée en 2002. Cette autorité devait théoriquement accompagner la transformation du secteur, encadrer les opérateurs et permettre une séparation plus claire entre décision politique, régulation et exploitation.
Pendant plus de deux décennies, sa mise en place avait été repoussée.
Nawaf Salam cite désormais sa nomination parmi les principales réformes engagées par son gouvernement. Il évoque également la restructuration d’Électricité du Liban et les projets relatifs au gaz et aux nouvelles sources d’énergie.
Le départ du ministre au milieu de cette phase poserait donc une question de continuité.
Une réforme de l’électricité ne peut pas être recommencée à chaque changement de gouvernement. Les contrats, appels d’offres, règles tarifaires et investissements nécessitent plusieurs années. Si chaque ministre modifie les priorités de son prédécesseur, les investisseurs restent prudents et les projets s’allongent.
C’est l’une des raisons pour lesquelles une éventuelle démission de Joe Saddi aurait davantage d’importance que le simple remplacement d’un membre du cabinet.
Mais la question du départ est aussi profondément politique
Joe Saddi n’est pas un ministre isolé de la carte politique.
Son arrivée au gouvernement s’inscrit dans l’équilibre négocié lors de la formation du cabinet de Nawaf Salam. Les Forces libanaises ont soutenu sa nomination et disposent d’une représentation politique dans le gouvernement.
Or le parti réclame désormais lui-même des changements dans l’équipe gouvernementale.
Cette position crée une situation particulière. Demander un remaniement revient à accepter que les équilibres négociés lors de la formation du cabinet puissent être rouverts.
Une fois cette porte ouverte, Nawaf Salam ne serait pas obligé de limiter les changements aux ministres que souhaite remplacer un seul parti.
D’autres forces pourraient réclamer leurs propres modifications.
C’est là que le portefeuille des Affaires étrangères devient particulièrement sensible.
Les Affaires étrangères derrière la bataille de l’Énergie
Le ministère des Affaires étrangères occupe une place beaucoup plus stratégique depuis que le Liban est engagé dans des négociations directes avec Israël et dans une intense séquence diplomatique autour du Liban-Sud.
Youssef Raggi accompagne Nawaf Salam dans les réunions internationales. Il participe aux discussions avec les partenaires étrangers et porte la position libanaise dans un moment où les relations avec Washington, Paris, Riyad et les Nations unies sont directement liées aux questions de sécurité.
Toute modification de ce portefeuille serait donc politiquement beaucoup plus lourde qu’un simple changement administratif.
C’est pourquoi un remaniement demandé au départ pour améliorer le fonctionnement de certains ministères pourrait rapidement devenir une négociation sur la répartition politique du gouvernement.
Les Forces libanaises peuvent souhaiter remplacer certains ministres. Mais leurs adversaires peuvent répondre en réclamant une modification des portefeuilles associés au parti.
Le cas Joe Saddi devient alors une pièce d’une négociation beaucoup plus vaste.
Nawaf Salam a peu d’intérêt à ouvrir une crise gouvernementale maintenant
Le Premier ministre se trouve lui aussi face à un calcul.
Son gouvernement doit gérer simultanément les négociations avec Israël, l’avenir de la FINUL, le déploiement de l’armée au Sud, la reconstruction, la réforme bancaire, le projet sur les pertes financières, les négociations avec le Fonds monétaire international et une crise sociale aggravée par les prix de l’énergie.
Un remaniement important pourrait immobiliser le cabinet pendant plusieurs semaines.
Dans le système libanais, remplacer plusieurs ministres n’est jamais une opération purement technique. Les partis, les équilibres confessionnels et les rapports entre les présidences interviennent rapidement.
Le risque pour Nawaf Salam serait donc d’ouvrir une négociation gouvernementale sans garantie de pouvoir la refermer rapidement.
À l’inverse, conserver un ministre qui considère ne plus disposer des moyens nécessaires pour conduire sa réforme pose également problème.
C’est ce qui rend la menace de démission de Joe Saddi politiquement efficace, même si elle ne se matérialise pas.
Elle oblige le gouvernement à traiter les problèmes qu’il soulève.
Les administrations débitrices constituent le dossier à ouvrir
Avant de discuter du remplacement du ministre, une question beaucoup plus concrète devrait donc être réglée : qui doit de l’argent à Électricité du Liban ?
Les informations du 23 septembre signalent le problème mais ne fournissent pas une liste complète des administrations concernées ni le montant de leurs dettes.
C’est pourtant cette liste qui permettrait de mesurer la crédibilité de la réforme.
Il faudrait connaître, institution par institution, la consommation annuelle, les factures émises, les paiements réalisés et les arriérés accumulés.
Il faudrait également distinguer les administrations centrales des établissements publics et des autres organismes financés par l’État.
Certaines dettes peuvent provenir d’un défaut de crédits budgétaires. D’autres peuvent être liées à des litiges sur les factures. D’autres encore peuvent simplement résulter d’années de non-paiement toléré.
Sans cette ventilation, le débat reste politique alors qu’il devrait d’abord être comptable.
Si les sommes sont faibles, l’argument perd une partie de sa portée. Si elles représentent une part importante des créances d’Électricité du Liban, elles deviennent l’un des principaux obstacles à son redressement.
Le vrai test : faire payer l’État avant de faire payer davantage les ménages
Le dossier place finalement le gouvernement devant un problème de crédibilité.
Il peut demander aux ménages de payer une électricité publique plus proche de son coût réel. Il peut renforcer la collecte. Il peut lutter contre les branchements illégaux et réduire les tolérances accumulées depuis des décennies.
Mais il devient politiquement difficile de mener cette politique si les institutions publiques elles-mêmes continuent de ne pas régler leurs factures.
La réforme ne peut pas fonctionner avec deux disciplines : une pour le consommateur et une autre pour l’État.
C’est probablement là que se trouve la véritable signification de la menace de départ attribuée à Joe Saddi.
Le ministre ne se heurte pas uniquement au problème technique de la production électrique. Il se heurte à une question beaucoup plus ancienne : l’État libanais est-il prêt à appliquer à ses propres institutions les règles financières qu’il veut imposer au reste du pays ?
Si la réponse reste négative, remplacer Joe Saddi ne résoudra rien. Son successeur retrouvera les mêmes centrales, les mêmes besoins en carburant, les mêmes administrations débitrices et la même impossibilité de construire un tarif viable sans provoquer une crise sociale.
Le dossier du remaniement masque donc pour l’instant une question plus concrète. Avant de savoir qui occupera le ministère de l’Énergie, il faudrait établir combien l’État doit à sa propre compagnie d’électricité et pourquoi le gouvernement n’a toujours pas réussi à lui faire payer ses factures.




