John Kerry durant la conférence de presse suite à sa réunion avec le premier ministre libanais Tamam Salam. Crédit Photo: Dalati & Nohra
John Kerry durant la conférence de presse suite à sa réunion avec le premier ministre libanais Tamam Salam. Crédit Photo: Dalati & Nohra

Dans les milieux politiques chrétiens libanais on ne manque pas de signaler que le Secrétaire d’Etat américain John Kerry a attendu le départ du Président maronite de la présidence, le 25/05, pour effectuer sa première visite au Liban… On y voit comme un signe de désintérêt pour la place qu’occupaient encore jusqu’à récemment les Chrétiens dans le système politique, et comme une volonté manifeste d’appuyer un gouvernement sunnite pro-saoudien fort encore des prérogatives constitutionnelles que lui offre l’Accord de Taëf, et un camp chiite pro-iranien fort encore d’un appareil sécuritaire et militaire dominant. Kerry, qui, d’un geste de courtoisie semble-t-il, a rencontré aussi à Beyrouth le chef de l’Eglise maronite Mgr Béchara el-Raï, a surtout longuement conféré avec le PM Tammam Salam (allié du camp haririen sunnite pro-saoudien) et le Président du Parlement Nabih Berri (chef du Mouvemenrt chiite Amal et allié du Hezbollah pro-iranien).

Tentatives pour isoler politiquement le Patriarche des Maronites

Mgr Raï, qui peut se vanter du soutien indéfectible du Vatican et de l’appui certain de l’Eglise Orthodoxe, se sent incompris par Washington et par Paris, lorsqu’il exprime ses craintes, légitimes, à l’égard du devenir des minorités chrétiennes d’Orient. Il est mal compris également par la classe politique chrétienne déchirée par un suicidaire combat des chefs, un combat qui se traduit aujourd’hui par une vacance inquiétante à la Présidence…

Si la rue sunnite sympathisante de l’Opposition syrienne a tendance à reprocher à l’Eglise et à une partie importante de Chrétiens syriens et libanais leur crainte de voir s’effondrer le régime alaouite minoritaire au profit d’un régime sunnite opprimant, à l’opposé, la rue chiite et le Hezbollah en particulier exploitent la visite de Mgr Raï en compagnie du Pape François à Jérusalem pour le discréditer… Dans les deux cas, cela  se traduit par d’inacceptables pressions politiques et médiatiques internes contre le chef de l’Eglise d’Antioche et de tout l’Orient…

Recentrages politiques au détriment des Chrétiens

L’équation paraît bien plus simple ainsi : la recomposition de la géopolitique régionale passe par une révision des systèmes politiques en place, ce qui signifie, au Liban, par l’abandon de l’Accord de Taëf, favorable aux Sunnites pro-saoudiens, en échange de la « légitimisation » de l’arsenal militaire du Hezbollah chiite pro-iranien. La refonte de l’Accord de Taëf, inévitable depuis le retrait syrien et l’effondrement de l’axe Damas-Riyad qui en garantissait l’implémentation, est à l’ordre du jour surtout depuis la guerre israélo-Hezbollahi d’août 2006. Cela devait passer par un affaiblissement, politique (fragilisation du « haririsme » politique avec l’assassinat de l’ancien PM Rafic Hariri) et militaire (engagement saoudien dans la guerre contre le terrorisme takfiriste au Liban), du camp sunnite. Pour le Hezbollah, l’intégration de son arsenal et de son appareil militaire et sécuritaire dans l’Etat nécessite un recentrage de cet Etat et de sa Constitution au profit de la communauté chiite. Ce jeu à somme nulle associe une troisième partie : les Chrétiens.

Avec les « demi-solutions » en Syrie, l’afflux au Liban de plus de plus d’un million et demi de ressortissants syriens et palestiniens majoritairement sunnites, le poids écrasant de l’appareil militaire et sécuritaire du Hezbollah victorieux sur ses fronts sud et nord, les Chrétiens, qui vivent un vide constitutionnel et politique sans précédent, redoutent que les arrangements négociés ne se fassent à leur détriment… La visite de John Kerry, loin de les rassurer, soulève une grande question : les arrangements saoudo-iraniens, sunno-chiites, russo-américains, sur le plan régional, ne risquent-ils pas de se traduire en une marginalisation de la présence chrétienne au Liban? Seul le Vatican, appuyé par l’Eglise russe et ses relais au sein de l’administration russe, semble s’en inquiéter… Les milliards de la reconstruction d’une Syrie entièrement dévastée et ceux d’un gaz offshore pris au piège des conflits géopolitiques, finiront par occulter ces questions devenues, près de 70 ans après la création du Liban, secondaires…

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