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Il semblerait que le sommet de malte de 1989 qui pourrait traduire la fin de la guerre froide n’ait été qu’une mise en veille de celle-ci. Malgré les promesses de la mondialisation capitaliste, un nouveau « rideau de fer » est en train de se bâtir entre les nations. Bien que le monde ait subi de profondes métamorphoses depuis la fin de la guerre froide, nous assistons aujourd’hui à un regain des tensions qui rappelle, de par sa structure d’alliances, du moins, une certaine bipolarisation de la scène géopolitique. Les empires s’affrontent par pions interposés et les populations retiennent leur souffle craignant le pire comme en début de cette année 2020 lorsque le général iranien Qassem Soleimani fut tué à Bagdad par une frappe de drone américaine. C’est précisément cette région du Moyen Orient qui (tristement), encore une fois, se trouve au centre de ces affrontements et de ces crises. Le Liban occupe une position géopolitique particulière qui la place au milieu des antagonismes régionaux et mondiaux. A la suite des explosions du 4 août dernier, au port de Beyrouth, des avions et des navires arrivent au pays amenant avec eux des vivres et du matériel médical. Des Etats ennemis comme l’Iran et les Etats-Unis laissent de côté leur différence pour venir en aide à un allié commun. Cela soulève de nombreuses questions quant aux intentions et aux intérêts de ces différentes puissances. La France, en particulier s’est illustré de par sa présence insistante et récurrente notamment par les nombreuses visites de son chef d’Etat, Emmanuel Macron. Dans ce scénario mondial et régional, la France tente de s’introduire et de se faire une place dans le concert des puissances au Moyen Orient à travers de ce qu’elle pourrait apercevoir comme une porte d’entrée au Liban. Il s’agit d’analyser cette étude de cas particulière dans la mesure où elle est révélatrice de rapports qui relèvent plus de la domination intéressée que de la coopération. Au fond la question c’est, qu’est-ce que vient faire la France au Liban?

Deux histoires qui se croisent

Il est vrai que la France ne fait pas ses premiers pas au Liban. Au contraire, derrière elle se trouve un long chemin qui l’a lié à celui des libanais. Les rois de France ont ainsi protégé pendant longtemps les chrétiens maronites. Avec l’avènement du colonialisme impérialiste, la France s’octroie le droit d’imposer son mandat au Levant. Même a la suite de l’indépendance du Liban, elle réapparait par chapitres successifs, notamment lors de la guerre civile ou encore lors de l’assassinat du président Rafiq Hariri. Chaque allocution d’un chef d’État français relative au Liban s’accompagne d’un discours rappelant cette histoire « d’amitié » qui serait fondée sur des « liens indéfectibles ». La présence de la France au présent se justifie par le passé, par une interprétation souvent univoque de l’histoire. La France légitime son pouvoir et son influence, en partie, par ce que Max Weber appelle la domination traditionnelle. Autrement-dit, la légitimité serait fondée sur une habitude historique qui s’est établi avec le temps. Cependant, cette « aide » et cette « amitié » masquent des rapports de pouvoir inégaux. Dans ses récents discours, l’actuel chef d’État français fait souvent preuve d’un certain paternalisme vis-à-vis, non seulement des libanais, mais également de leur autorités politiques« La France ne lâchera pas le Liban », certes, mais le fait-elle pour l’intérêt des libanais ou pour le sien? Ici, deux réponses s’opposent. Certains voient de la bienveillance dans l’attitude française. Ce qu’on pourrait appeler également de la coopération avec un État souverain. Il s’agirait également d’un humanisme spontané et altruiste à la suite d’événements terribles. Certains Libanais sont séduits par l’image d’une République française dont les actions seraient motivées par un impératif catégorique presque kantien de paix et de démocratie. L’identité de la France l’empêcherait de ne pas agir pour la cause libanaise.

Un autre point de vue dirait, au contraire, qu’il ne s’agit que d’un jeu d’échecs où le cynisme politique prime sur toute autre valeur. Macron fait preuve de realpolitik dans la mesure où il chercherait à maximiser la satisfaction des intérêts de la France tout en ayant conscience des rapports de force dans la région. On pourrait apercevoir dans la stratégie française une tentative de « containment » de l’influence croissante iranienne à travers le Hezbollah. En définitive, le « cœur a ses raisons que la raison ignore » et l’État a ses raisons que le cœur ignore.

Le fait néocolonial

Après les explosions du 4 août, Macron organise avec l’ONU une récolte de fonds qui seront versés au Liban. Les quelques millions récoltés sont bien en-deçà des milliards nécessaires pour la reconstruction mais permettent au président français de se forger une image d’homme d’État qui tient sa parole aussi bien vis-à-vis des Français que des Libanais. Le ministre des affaires étrangères, Jean Yves Le Drian annonce également une aide mais qui cette fois sera investi dans le secteur culturel et éducatif francophone. Par la reconstruction des lycées et des collèges, c’est le “rayonnement culturel” français qui est véritablement soutenu. Dans son ouvrage l’orientalisme, le théoricien Edward Saïd fait une étude des rapports entre l’occident et l’orient. Il y démontre notamment comment l’occident se forge une perception et une représentation de l’orient qui, par la suite, justifie sa domination ultérieure. Le savoir précède le pouvoir. C’est parce que la France prétend connaître les besoins, envies et aspirations politiques et sociales des Libanais qu’elle s’auto-légitime dans sa démarche hégémonique au-delà de ses frontières. C’est ce qui, par ailleurs, donné naissance à un discours parfois défenseur ou protecteur du peuple libanais. Macron se présente véritablement comme l’homme providentiel.

En réalité l’attitude française ne pourrait pas être décrite selon l’un des deux termes dichotomiques de coopération ou d’ingérence. C’est une fausse opposition car les mécanismes géopolitiques vont bien au-delà. Il ne faut pas douter de la « bonne volonté » de Macron mais en tant qu’observateur on doit être amené à révéler la nature de ses méthodes et actions politiques et ses intentions profondes. Lui-même, au fond, il croit qu’il fait le « bien », qu’il fait preuve de virtuTout d’abord on peut voir une esthétique politique qui présente des similitudes avec l’imaginaire coloniale. Lorsque Macron sort dans les rues de Beyrouth écouter les foules qui viennent l’acclamer, on ne peut pas s’empêcher de penser à l’attitude gaulliste du « je vous ai compris ». Une initiative dans les réseaux sociaux a même commencé à réunir des signatures pour le retour d’un mandat français. Il y a d’autres éléments qui permettent d’affirmer que le président français se rapproche de plus en plus d’une approche néocoloniale au Liban. La France pose comme condition principale à son aide, la mise en place d’un gouvernement de « mission » qui mettrait en œuvre des réformes. Le FMI exige également des changements structurels dans le système financier du pays comme condition à un éventuel prêt. Cela s’assimile à une politique de chantage, dans laquelle, la vraie victime c’est le peuple libanais pris dans un piège, assiégé. Par ailleurs, la diplomatie française fait souvent appel à une rhétorique du chaos. Il est vrai que le pays traverse une crise multifactorielle inédite. Du point de vue économique, il subit une hyperinflation, une dévaluation, un endettement massif et une fuite des capitaux. Du point de vue politique, les gouvernants font preuve d’incompétence, de corruption et, pire encore, d’inaction. A tout cela s’ajoute l’épidémie du COVID19. La France mène ainsi une pression diplomatique pour la formation d’un gouvernementafin de « sauver » le Liban d’un « naufrage ». Cependant, l’usage de ces termes est peut-être en décalage avec les ambitions politiques des libanais. Macron par exemple demande l’audit de la Banque centrale. Or, cela n’est qu’un des rouages d’un système plus complexe que seuls libanais connaissent car ils le vivent dans leur quotidien. De quel droit le président français demande-t-il des réformes, alors qu’il y a à peine quelques mois le peuple libanais menait une révolution? L’ingérence de la France est justifiée, légitimée, par la croyance qu’elle serait faite pour le bien des Libanais. Or, ni la France ni aucune autre puissance étrangère connaît le bien des Libanais mieux que les Libanais eux-mêmes. Enfin, certains commentateurs pourraient dire que si ce n’est pas la France qui intervient cela pourrait être pire avec l’avènement des Turcs ou des Iraniens. Avec l’échec de Mustapha Adib à former un gouvernement, Macron déclare à propos des partis politiques libanais : « ils ont fait ainsi le choix de livrer le Liban au jeu des puissances étrangères. C’est un mois qui vient d’être perdu pour mener les réformes dont le pays a besoin ». Ce qui est intéressant avec ce passage c’est que lui-même parle comme s’il n’était pas le représentant d’une puissance étrangère. Il s’exprime comme si la France était neutre et n’avait aucun intérêt dans ce « jeu des puissances ». En réalité, la France a bel et bien des intérêts au Liban. Ceux-ci se déclinent en deux catégories : intérêt matériel (« hard power ») et intérêt symbolique (« soft power »). La France déploie ses militaires et dispose ainsi d’une base pour contrer un pouvoir croissant de milices et partis chiites présents du Liban jusqu’en Iran en passant par l’Irak et la Syrie. Dans une moindre mesure, les entreprises françaises exportent et investissent au Liban. Même si la France n’est pas le premier pays exportateur au Liban, une influence accrue lui permettrait de mieux pénétrer ce nouveau marché. Le deuxième type d’intérêt est de l’ordre du symbolique ou encore « soft power ». Il s’agit du prestige culturel français à travers notamment la francophonie. Le théoricien marxiste Gramsci présuppose que la conquête du pouvoir doit être précédée d’une adhésion de l’opinion publique. Par une certaine image et des représentations culturelles, il est possible de créer le consentement de la population à accepter l’influence française. Il s’agit également pour la France d’endiguer et de concurrencer d’autres formes de soft power comme celle des Etats-Unis. Au fond, cela s’inscrit dans l’idéologie néolibérale dans laquelle chaque Etat tente de défendre sa place et ses intérêts dans un monde extrêmement concurrentiel.

Les faux-semblants du théâtre géopolitique

Si la France s’inquiétait profondément du sort des Libanais, pourquoi n’a-t-elle pas fait usage de sa voix au conseil de Sécurité de l’ONU pour sanctionner les autorités libanaises lorsque celles-ci ordonnaient les répressions des manifestations? Pourquoi ne pas faire appel aux normes et valeurs de la charte des Nations Unies afin de mobiliser la communauté internationale pour le droit des Libanais à se réunir et à s’exprimer? Peut-être que c’est parce qu’autour de la table du Conseil de sécurité ces différentes puissances elles-mêmes font preuve de la même violence à l’égard de leurs manifestants.

La question n’est pas de savoir si l’assistance de la France est-elle bénéfique ou pas pour le Liban. La question est de savoir si cela ne cache pas des tentatives de domination. L’histoire nous apprend que le colonialisme est souvent venu déguisé en vecteur bienfaiteur mais par la suite on découvre ses conséquences aliénantes. Même dans cette période historique postcoloniale, on entend souvent, que les peuples décolonisés n’ont pas mérité leur indépendance puisqu’ils seraient aujourd’hui plongés dans des crises, des famines et des guerres. On invoque alors les « bienfaits » de la colonisation et les « c’était mieux avant ». Les seuls bienfaits de la colonisation ont été accaparés par les métropoles à travers leur système d’exploitation des colonies. Et quand bien même la situation économique ou politique d’un pays se dégraderait fortement avec son indépendance, aucun route ou chemin construits par un colonisateur ne vaudrait la dignité et la liberté d’un peuple et d’une nation.

Pour conclure, rien ne pourrait justifier l’annihilation de la voix citoyenne libanaise. Aucune initiative étrangère unilatérale n’a le droit de remplacer l’initiative populaire nationale. La main tendue par la France ressemble en réalité à un cadeau empoisonné, un cheval de Troie, car elle provoque une obstruction a un processus révolutionnaire déjà entamé. En somme, il s’agit de respecter le principe de l’auto-détermination des peuples et de la non-ingérence. Ces derniers sont tout à fait compatibles avec la coopération et la fraternité entre les peuples. Encore faudrait-il que ces dernières soient réellement sincères et symétriques.

Youness MB 29/09/2020

  • https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/03/le-general-iranien-ghassem- soleimani-aurait-ete-tue-dans-un-bombardement-a-bagdad_6024655_3210.html
  • https://www.lorientlejour.com/article/1231020/macron-de-retour-a-beyrouth-pour-batir- les-conditions-de-la-reconstruction-et-de-la-stabilite.html
  • https://www.lesclesdumoyenorient.com/Liban.html#MandatF
  • https://www.lorientlejour.com/article/amp/851904/ce-lien-indefectible-entre-le-liban-et-charles-de-gaulle
  • https://www.lorientlejour.com/article/1234099/la-france-ne-lachera-pas-le-liban-affirme-lentourage-de-macron.html
  • https://fr.reuters.com/article/liban-securite-explosion-conference-idFRKCN2550G9
  • https://www.lorientlejour.com/article/1227088/le-drian-nous-ne-laisserons-pas-la-jeunesse-libanaise-seule-face-a-la-crise.html
  • https://www.ina.fr/video/I00012428
  • https://www.ouestfrance.fr/leditiondusoir/data/99019/reader/reader.html#!preferred/1/package/99019/pub/145344/page/8
  • https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/liban/explosions-a-beyrouth/arrive-au-liban-emmanuel-macron-appelle-a-la-mise-en-place-d-un-gouvernement-de-mission-au-plus-vite_4090839.html
  • https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/05/01/le-liban-en-faillite-appelle-le-fmi-a-la-rescousse_6038379_3234.html
  • https://blogs.mediapart.fr/virgilio-dellarmenia/blog/231019/liban-soulevement-ou-revolution-0
  • https://www.leparisien.fr/international/crise-au-liban-macron-accuse-la-classe-politique-locale-de-trahison-27-09-2020-8392749.php

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