Didier Chaudet, Institut français d’études sur l’Asie centrale

Après la mort du général Soleimani et la nouvelle montée des tensions entre l’Iran et les États-Unis qui s’est ensuivie, deux sujets sont revenus assez régulièrement dans les médias anglo-saxons : le débat autour de la possibilité d’une guerre ; et l’idée selon laquelle la Russie serait la grande gagnante de la crise. Est-ce véritablement le cas ?

Une victoire pour la conception russe des relations internationales ?

Un gain immédiat pour la Russie a été de l’ordre du symbole. Dès la mort de Ghassem Soleimani, le ministère russe des Affaires étrangères a condamné une « violation flagrante du droit international » ayant de « sérieuses conséquences pour la paix et la stabilité régionales ». On a trop souvent fantasmé le caractère idéologique du pouvoir russe. Or, en politique étrangère, les réactions russes à l’assassinat de Soleimani et à la montée des périls au Moyen-Orient présentent une vision assez claire et pragmatique des relations internationales : le rejet de l’aventurisme au Moyen-Orient, le refus d’une logique de « vengeance » ouverte ne se limitant pas à l’action des services de renseignement, et le respect des États (de leur souveraineté, de leurs intérêts particuliers et de leurs représentants officiels, qui ne peuvent être traités comme des « chefs de guerre » ou des terroristes).

Cette philosophie n’est pas sans rappeler les lectures réalistes du conflit en Ukraine, comme celle de J. J. Mearsheimer. En Eurasie comme au Moyen-Orient, la Russie rejette ce qu’elle considère comme des manifestations d’expansionnisme américain, vu comme un facteur de tensions et d’unilatéralisme niant les intérêts des autres États souverains. Une telle approche ne peut qu’avoir un écho bénéfique pour la Russie hors d’Occident. Et même en Europe, sur le dossier iranien, cette philosophie russe pourrait en convaincre plus d’un, surtout face à une administration Trump qui ne l’a pas ménagée.

La consolidation d’une influence russe au Moyen-Orient

Les événements récents aident aussi la Russie à consolider sa position de puissance incontournable au Moyen-Orient, reconnue comme telle par tous. C’était la logique derrière son engagement dans la guerre civile syrienne en 2015 et, plus largement, derrière une action diplomatique préservant un lien privilégié avec l’Iran – sans que ce positionnement l’empêche d’entretenir voire de renforcer ses liens avec Israël ou l’Arabie saoudite. Le Kremlin a même su se rapprocher d’un État comme la Turquie, alors qu’une entente cordiale était loin d’être une évidence il y a encore quelques années. Et si les Saoudiens comme les Turcs ont noué, ces dernières années, des relations plus solides avec la Russie, c’est précisément parce que Moscou a une diplomatie prévisible, ne souhaite pas de regime change, et cherche à préserver la stabilité de la région en coopérant avec les principaux acteurs au Moyen-Orient. En comparaison, l’attitude erratique, belliciste et potentiellement déstabilisatrice des Américains va renforcer l’image positive de la Russie dans cette partie du monde.

Pour ce qui concerne ses relations avec l’Iran, la crise actuelle joue bien sûr en faveur de la Russie. Face à la menace représentée par l’administration Trump, Téhéran a plus que jamais besoin du Kremlin, ce qui renforce son statut de partenaire « junior » dans la relation bilatérale. Si l’accord sur le nucléaire – auquel était associée la réputation des plus pragmatiques au sein du régime iranien – avait été couronné de succès, la République islamique aurait pu se permettre, à terme, un rééquilibrage diplomatique. Mais l’attitude de l’administration Trump a brisé ces espoirs, sans doute pour longtemps. La montée des tensions consécutive à la mort du général Soleimani a accentué l’affaiblissement des modérés au sein du régime iranien. Et rendu indispensables des liens forts avec la Russie (et avec la Chine).

Une situation qui inquiète également les Russes

Il serait malgré tout abusif de considérer que le Kremlin ne voit que des côtés positifs à la situation actuelle.

Tout d’abord, le régime iranien né de la Révolution de 1979 a globalement agi comme un partenaire utile aux intérêts russes. Dans le Caucase ou en Asie centrale, Téhéran n’a jamais été un ennemi de l’influence de Moscou. Même sur le dossier ukrainien, plutôt lointain pour les Iraniens, et où la position pro-russe n’a pas été partagée par tous, les éléments conservateurs, pro-régime, ont prouvé leur attachement à leurs relations privilégiées avec le Kremlin. Bien sûr, on se souvient que la République islamique a été un allié de Moscou sur le dossier syrien. Mais ce n’est pas le seul qui compte pour les deux pays : ainsi, sur l’Afghanistan (pays important pour la sécurité de l’« Étranger proche » de la Russie), Téhéran et Moscou ont une vision relativement similaire : ils prônent le dialogue avec les Taliban par réalisme, la stabilisation de l’Afghanistan à travers un processus de paix, donnent la priorité à la lutte contre le djihadisme transnational, et visent à réduire l’influence américaine dans ce pays. Or aujourd’hui le régime iranien est potentiellement mis en danger par la montée des tensions avec les États-Unis. Sa chute signifierait pour la Russie la perte d’un partenaire clé au Moyen-Orient et en Asie du Sud.

Plus précisément, sur le dossier syrien, Ghassem Soleimani était la cheville ouvrière de l’entente cordiale russo-iranienne. Et ses actions en Irak comme en Syrie contraient de fait l’influence américaine au Proche-Orient. En plus du possible affaiblissement d’un allié bien utile dans la région, déjà contesté depuis quelque temps en Irak et au Liban, Moscou semble craindre que l’assassinat de Soleimani offre la possibilité aux Américains de réaliser un retour en force diplomatique en Syrie, avec la complicité de Damas. Car si Bachar Al-Assad doit en partie sa survie aux actions du général Soleimani, la mort de celui-ci signifie l’élimination d’un responsable qui possédait le charisme et les réseaux nécessaires pour imposer la volonté iranienne à Damas. Le régime syrien pourrait être tenté d’exploiter la situation actuelle entre l’Iran et les Américains pour rééquilibrer sa diplomatie internationale. Ce qui n’irait pas dans le sens des intérêts du Kremlin.

Le danger de la rivalité entre Téhéran et Washington pour l’Asie centrale et le Caucase

Enfin, il ne faudrait pas oublier l’impact potentiellement négatif des tensions irano-américaines sur l’Asie Centrale et le Caucase. En grande puissance classique, la Russie veille d’abord à préserver son influence et ses intérêts particuliers dans son environnement régional. Or une guerre ou une déstabilisation née d’un changement de régime (qui se ferait difficilement sans violence) pourrait avoir un impact régional désastreux. Des pays comme l’Azerbaïdjan ou le Turkménistan pourraient être déstabilisés par une vague de réfugiés iraniens. De même, si les Américains demandent l’aide d’un pays allié comme la Géorgie pour cibler l’Iran, cela attisera en retour les tensions russo-géorgiennes.

Sans aller jusqu’à la guerre, si les tensions continuent à monter entre l’Iran et les États-Unis les pays d’Asie centrale et du Caucase vont être forcés de choisir un camp, attisant forcément les rivalités dans la région. Téhéran et Washington pourraient aussi être tentés de se combattre indirectement, par exemple en Afghanistan, augmentant l’instabilité de ce pays, et de là, le danger sécuritaire pour son environnement régional, dont l’Asie centrale post-soviétique.

Enfin, cette rivalité, si elle est une source de déstabilisation possible pour les États dans l’environnement régional iranien, offre également une opportunité pour les groupes djihadistes, à qui ces oppositions entre États offrent un répit inespéré. Or ce danger terroriste, selon les élites politiques russes, pourrait déstabiliser au moins le Turkménistan et le Tadjikistan en Asie centrale.

En bref, l’instabilité au Moyen-Orient constitue une source d’inquiétude pour toute la communauté internationale, Russie incluse. La mort de Ghassem Soleimani a clairement un impact diplomatique important jusqu’en Asie orientale. Certes, le Kremlin, comme toutes les autres puissances, va tâcher d’avancer au mieux ses pions en prenant en compte la situation régionale telle qu’elle est. Mais cela ne réduit en rien le danger que représente un dérapage toujours possible dans la rivalité irano-américaine.The Conversation

Didier Chaudet, Attaché scientifique, Institut français d’études sur l’Asie centrale

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