100 jours et plus de Hirak

Déjà plus de 100 jours que le pays est en crise et au bord de la faillite. Pourtant, le pays de « contraste et de diversité » reste, si l’on ose dire, attractif pour le tourisme.

Un aller-retour Marseille/Beyrouth est bradé pour 189 euros avec chambres d’hôtel quatre étoiles à 60 euros la nuitée. Bienvenue à Beyrouth, « La Dame du Monde », « L’Ibiza du Proche-Orient » ! Plus prudente, une agence spécialisée dans l’aventure pédestre propose la traversée sud-nord du Liban qu’au mois d’octobre !

L’activité du port est au ralenti, avec une contraction de près de 20 % des importations au dernier semestre 2019. 

L’arrivée du Lundstrom Tide, sous drapeau du Vanuatu, a fait grand effet lors de son entrée. Ce navire est le premier destiné au forage de haute mer du gaz libanais.

Le pays avait déjà un Premier ministre « offshore » alors cette manne devrait sortir le pays de son impasse ?

Gouvernance et crise

Même les 3 700 Libanais les plus riches n’ont pas confiance dans le gouvernement pourtant proche de leurs intérêts. Selon la presse spécialisée, leurs placements ont augmenté de près de 20 %, non dans l’économie productive, mais dans l’or, les voitures de luxe à plus de 400 000 dollars, l’immobilier, dans et hors du pays. Et, suprême innovation : les œuvres d’art.

Ces messieurs-dames ne souhaitent pas voir leurs comptes souffrir du « haircut », tant décrié par les manifestants. Les comptes bancaires sont passés de 12 à 10,8 milliards de dollars de janvier à novembre 2019. Le mois de décembre connaît à lui seul une ponction de 4,8 milliards de dollars. Les transactions boursières baissent de 96 % et les livraisons de ciment de 30 %.

Pour les restaurants, ils auront moins de choix : 600 établissements ont fermé en moins d’un an. 

Monsieur Nabih Berri saura-t-il enfin vers où se dirigent les deux milliards de dollars virés à l’étranger ?

Les trois autres millions de personnes dans le pays ne sont pas prêtes à investir dans le luxe, mais dans leur survie. La ponction des comptes bancaires est organisée méthodiquement par les sommets de l’État. 

La Banque du Liban, représenté par son gouverneur Riad Salameh, a décidé d’accorder généreusement 300 dollars, tous les quinze jours, aux détenteurs d’un compte bancaire, après de longues heures d’attente devant les guichets : 20 dollars de dépense quotidienne ! Sans oublier la dévaluation de 30 % de la Livre libanaise, la baisse des salaires de 50 % ou le licenciement. On comprend pourquoi 42 % de Libanais supplémentaires ont quitté le pays entre 2018 et 2019. Y compris celles et ceux qui avaient choisi de rester pour participer aux manifestations. Plus de 50 % de la population active de Tripoli est au chômage.

Il y a vraiment de l’eau dans le gaz.

Monsieur le Premier ministre Diab est prudent. Son gouvernement veut gagner du temps et s’aménager des périodes de grâce, mais la nature a horreur du vide. Il le sait. Il a prudemment déménagé de son domicile de Tal-el Khayat pour s’installer dans les appartements du Sérail, siège de son gouvernement. Un Sérail entouré de blocs de béton et de barbelés sera-t-il plus confortable et plus à l’abri des manifestants ?

Son collègue Nabih Berri est passé à la postérité. Les murs autour de son parlement, à quelques encablures de là, sont baptisés BERI LIN. Mais pas de Check Point Charly pour la confiance du peuple. Nos députés à moto ou dans leur berlines colorés au jaune d’œuf tentant d’échapper aux manifestants pour assister à la séance de « confiance », n’en est-il pas le meilleur exemple ?

« Le deal du siècle »

Et voilà que « le marché du siècle » de Trump se profile à l’horizon. Au Liban, il est promis 12,35 milliards de dollars sur la cinquantaine prévue en guise d’un pseudo règlement du problème palestinien. Le plan est condamné unanimement par la classe politique libanaise. Certains résisteront ils au chant de sirène de l’administration américaine ? Une partie des fonds serait même prévue pour armer des groupes islamiques palestiniens sunnites pour lutter… contre le Hezbollah.

Alors faut-il craindre un défaut de paiement du gouvernement libanais face à cette situation ?

Une simple arithmétique financière voudrait qu’en additionnant les fonds du plan CEDRE, avec ceux du « Marché du siècle » et prochainement la « rente gazière », le gouvernement libanais pourrait répondre à ses échéances et obligations. Une perspective qui ramènerait l’investisseur, régulerait la balance import/export, en résorbant chômage et faillites d’entreprises. Mais cela est-il réaliste au regard de la situation ?

« Des éléments radicaux difficiles à identifier continuent à veiller au grain », annonce gravement une revue dédiée à l’Orient. Éléments qui seraient prêts « à renverser totalement le gouvernement et ses affidés ».

Le gouvernement n’est guère impressionné. Hors violences commises contre les manifestants, il s’en prend à la presse en trainant les journalistes devant les tribunaux par telle ou telle famille de politicien ou chef de clan. La presse qui connaît une certaine liberté d’expression depuis le début du Hirak est aussi touchée par la crise. 

Saad Hariri, propriétaire du Daily Star, suspend « temporairement la parution » après presque soixante-dix ans d’existence, le seul quotidien anglophone après la fermeture de sa Futur TV. Les quotidiens licencient ou versent les salaires avec des retards considérables. Une responsable de la fondation Samir Kassir y voit pourtant « qu’une occasion pour amorcer le chantier » d’un « nouveau modèle économique de la presse libanaise ».

Œcuménisme

La neige couvre les contreforts de la montagne libanaise avec le regain de chaos habituel sur les routes face aux manquements de l’État. Les occasions ne manquent pas de cultiver son œcuménisme au coin du feu, si apprécié par la classe politique, à défaut d’une certaine efficacité face aux épreuves quotidiennes.

Beaux costumes, uniformes chamarrés, et chasubles dorées se sont retrouvés à l’Église Mar Maroun à Gemaysé pour la fête de son patron. L’archevêque de Beyrouth Paul Abdel Sater est aux manettes, pour cette première rencontre de la classe politique, des ambassadeurs et autres personnalités depuis le 17 octobre.

L’assemblée, majoritairement masculine, lui rend un « standing ovation » en fin d’une homélie de presque 13 minutes. Le fort contenu politique n’empêcha par le président Michel Aoun, entouré de son Premier ministre et du président du parlement, de piquer du nez en fin de discours.

L’homélie pourtant tournée vers l’hommage au « soulèvement » dont la « flamme brûlante s’adresse à la conscience des responsables ». Un soulèvement si « pacifique », « respectueux des institutions et de la constitution ». L’archevêque priait pour la « sauvegarde du Liban », pour une « vie humaine décente », « sans querelles stériles et accusations vulgaires ». Il évoquait la mère d’un jeune suicidé pour fustiger les files d’attente devant les ambassades pour quitter le pays.

« Que faites-vous, messieurs les politiques » lança-t-il ensuite en invoquant son refus de la réinstallation et la naturalisation des réfugiés au Liban. Une façon de défendre le droit au retour de chaque réfugié et personne déplacée dans sa famille et son pays.

« Un leader authentique est celui qui reste dans son pays en périodes de troubles avec sa famille jusqu’au martyr et travaille pour son peuple, jusqu’à ce que le soi soit oublié ». Pour cela, il demandait l’intercession de Saint Maron « qui n’a jamais cherché à bâtir un royaume sur cette terre… mais à vivre dans le cœur de Dieu ». À qui pouvait bien s’adresser ce message subliminal ?

Loin de ces considérations spirituelles, huit Libanaises se retrouvent parmi les 100 femmes les plus puissantes au Moyen-Orient : dans la banque, en passant par la distribution, la mode et la finance, mais pas d’artiste, comédienne, actrice ou écrivaine.

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