Pour avoir eu un jour les menottes aux poignets et avoir été pris au poste parce qu’une des monitrices du bus que je dirigeais était originaire du Sud, pour avoir été séparé de mes parents à 10 ans pour subir un interrogatoire parce que notre voiture ne s’était pas arrêtée « exactement » sur la ligne blanche, pour avoir vécu dans un village où, chaque soir, on tirait un citoyen de son lit pour faire régner la terreur, pour avoir assisté de très près, un certain jour d’octobre, à la débandade militaire et civile, et pour bien d’autres raisons, la cause de Ghazi Aad était pour moi sacrée.

Pourtant, comme tous mes compatriotes, je regardais, pénard et tranquille dans mon fauteuil en cuir devant mon écran, le pauvre bougre, année après année, entouré de dizaines de mamans éplorées, sous le soleil ou la pluie, essayer de rendre, ne serait-ce qu’une pincée de dignité à ce peuple qui a toujours été très prompt à tourner les pages.

Pour une fois, Ghazi Aad a réussi à réunir un peu plus que deux ou trois députés. Soyons justes quand même. Il y a bien Ghassan Moukheiber et Massoud Achkar qui ne l’ont jamais lâché et qui étaient là à tous les tournants. Gebran Tueni جبران تويني aurait aussi été à ses côtés si son patriotisme ne l’avait pas tué bien avant son heure. Peut-être que j’en oublie et qu’il y avait eu occasionnellement des députés et des ministres qui avaient aussi été là et qu’on n’avait pas vus parce que c’étaient eux qui prenaient les photos. Peut-être aussi que certains avait une excuse accompagnée d’une lettre des parents et d’un rapport médical. Peut-être bien…

Mais, comme le disait Ghazi Aad tristement : c’est après le départ des syriens « qu’on » a tenté de le convaincre « d’oublier cette histoire ». Ce n’est pas un secret que beaucoup – la plupart – veulent encore faire croire, malgré les bus chargés de revenants, et malgré les preuves irréfutables qu’il avait rassemblées, qu’il n’y a plus aucun « touriste » libanais en Syrie.

Oui, il y en avait pas mal hier de ces charognards qui profitent du moment pour être dans la photo et pour faire devant la télé des promesses vides bien emballées de grands beaux mots tout aussi creux. Il y avait ceux-là et il y avait aussi ceux qui étaient venus s’assurer que Ghazi Aad était bien parti et l’enterrer avec sa cause qui devrait être celle de tout le pays. L’enterrer aussi avec le cœur cent fois meurtri des mamans maintenant doublement orphelines…