Le Président de la République, le Général Michel Aoun en compagnie du premier ministre désigné Mustapha Adib. Crédit Photo: Dalati & Nohra
Le Président de la République, le Général Michel Aoun en compagnie du premier ministre désigné Mustapha Adib. Crédit Photo: Dalati & Nohra
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Le Liban commence une autre semaine de blocage pour la formation d’un nouveau gouvernement qui devrait commencer à adresser les problèmes et les résoudre dans une situation politique, sociale et économique lamentable. Le duo Chiite (mouvement Amal et Hezbollah) insiste pour garder le ministère des finances. Le président de la chambre et chef du mouvement Amal clame haut et fort que les accords de Taef stipulaient que le ministère des finances devait être tenu par une personne de confession chiite pour “garantir l’équilibre“ au sein du pouvoir exécutif auprès du président maronite et le premier ministre sunnite. Ce nouvel argument a été copieusement relayé à travers plusieurs canaux. Tout le monde s’est engouffré dans la brèche. Faut-il littéralement revenir aux notes de l’accord de Taef pour trancher, ou entrer dans un débat sur l’équité binaire ou encore l’équité triangulaire, ou plutôt émettre des théories de conspiration dans tous les sens.

Le pays est dans une nouvelle impasse: faut-t-il pour la énième fois mettre de l’eau dans son vin et faire passer cette “période difficile“ vaille que vaille, ou casser le cycle et créer enfin une nouvelle dynamique nécessaire? Persister à vouloir former un gouvernement de personnes compétentes, objectives, responsables, avec un programme clair pour être des interlocuteurs crédibles pour remettre le pays sur pied ou accepter le compromis et finir comme son prédécesseur? Est-ce que le président de la république va être conséquent avec lui-même, son public et ses positions historiques (perçues ou réelles)? Est-ce que le président Macron va jeter l’éponge ou se fâcher grave et s’aligner sur les desseins impitoyables des EU? Est-ce que tous les crimes vont rester impunis en ayant recours à l’amnistie et puis à l’amnésie de coutume?  Vaste débat.

Nous voilà (à nouveau) ramenés à la case Départ. Impressionnant.

Les libanais, les français, et tous ceux que l’indifférence ou le désespoir n’ont pas encore détournés, retiennent leur souffle.

Un aperçu rapide de notre histoire récente montre que nous avons affaire à un modèle (très) bien rodé: 

Les Accords du Caire (1969) arrachés contre toute logique en voulant éviter une confrontation à court terme ont fini par préparer une explosion effroyable six ans plus tard.

Les accords de Taef, négociés à la base dans la bonne foi, stipulaient (entre autres) que toutes les milices devaient être désarmées après 1992 et puis après 2000 avec la fin de l’occupation israélienne avant l’apparition surprise des fermes de Chebaa pour perpétuer l’exception Hezbollah et construire entretemps un état dysfonctionnel à gouvernance zéro.

La stratégie de la défense qui consistait à débattre en dehors du parlement dans des comités de dialogue national qui court-circuitent les institutions afin de perpétuer un rapport de force aberrant et un statut quo destructeur (2009-2014).

Le blocage des élections présidentielles en 2006-2008 qui a débouché sur les accords surréalistes de Doha, et puis après en 2014-2016, pour faire élire Miche Aoun au premier poste de l’état sur des promesses incohérentes et des marchés de dupes.

Les blocages à répétition de la formation de plusieurs gouvernements depuis 2009 pour garantir tantôt le tiers bloquant ou imposer des personnes spécifiques à des postes clés pour faire avancer son agenda, et laisser libre cours à des détournements de fonds en bandes organisées avec des marchandages obscènes donnant-donnant aux conséquences dramatiques et sans précédents. 

L’Art d’avoir toujours raison“ ( https://www.schopenhauer.fr/oeuvres/fichier/l-art-d-avoir-toujours-raison.pdf ) est un guide rhétorique écrit vers 1830 par le philosophe allemand Arthur Schopenhauer (auteur aussi du fondamental “Le monde comme volonté et comme représentation”) pour soutenir la thèse que la nature humaine possède deux grosses composantes innées : la vanité et la mauvaise foi. Il y identifie 38 stratagèmes utilisés par les débateurs en perte d’arguments raisonnables et acceptables.

Alors que les personnes politiques à travers le monde utilisent ici et là certains de ces stratagèmes mais avec parcimonie et plutôt dans la subtilité, les hommes politiques libanais indéboulonnables, eux, le font sans vergogne, spécifiquement ou en combiné. Ils ont vraiment réussi à avoir raison du pays.

Par ordre numérique des stratagèmes, quelques exemples illustratifs: 

Le 5 sur “l’usage de faux arguments“ pour faire avancer son agenda ou ses thèses (lois électorales sur mesure et à standards multiples); 

le 7 qui est “d’ atteindre un consensus par des questions“ (être d’accord sur les problèmes à poser non sur leur solution (oui il faut éradiquer la corruption mais sans se mettre d’accord sur l’approche, ou encore faire admettre le besoin d’une stratégie de défense sans vraiment la définir);

le 8 qui consiste à “fâcher l’adversaire“ parce que la colère voile le jugement et fait oublier son propre intérêt (en faisant hausser le ton, provoquer un faux pas ou mieux une réconciliation dans la confusion et des arrangements intéressants sans avoir touché le fond du problème (les escarmouches Hariri/Berri/Aoun-Bassile/Joumblat /Geagea… en groupe, ou individuellement, sont notoires); 

le 11 qui est de “généraliser sur des cas précis“ (les fermes de Chebaa qui justifient la milice armée même dans le haut Baalbeck, ou se positionner en tant que représentant exclusif de sa communauté ou encore redéfinir la géographie et l’ampleur de la résistance suivant les intérêts régionaux); 

le 13 qui consiste à “faire rejeter l’antithèse“ pour faire indirectement accepter la thèse (contrer toute opposition ou remise en question en vociférant des accusations de traitrise ou de diabolisation; la demande de neutralité du Liban articulée par le Patriarche Raii en est le dernier exemple); 

le 14 qui consiste à “clamer victoire malgré la défaite“ (comme insérer l’équation du Peuple, Armée, Résistance dans chaque déclaration ministérielle alors que le concept n’a jamais été agréé par une large tranche de la population ou encore la guerre de juillet 2006 qui a détruit l’infrastructure et fait exploser la dette publique mais a prouvé quand même que le pays sait recevoir les coups);

le 15 qui consiste à “utiliser des arguments absurdes“ (comme l’annulation du confessionnalisme politique pour la même semaine exiger que des postes soient alloués en permanence à sa confession sans autre critère, ou encore démolir toute demande ou même velléité d’enquête pour comprendre ou sanctionner les abus pour soit disant sauvegarder la paix civile, ou encore prétendre combattre le clientélisme et revendiquer le droit de nommer exclusivement son quota confessionnel);

le 16 qui est “d’utiliser des arguments inconsistants avec des propositions déjà faites ou admises“ (comme le 15 mais subtilement différent, maitrisé pas certains plus que par d’autres, après observation sur trois décennies);

le 18 qui est “d’interrompre ou détourner les débats“ (sortir au moment critique de son chapeau un faux problème, créer ou raviver de fausses crises (incendies, crises des ordures à toutes les sauces, crise de l’électricité, du cellulaire, de nominations quelconques, ou l’échelle des salaires…), puis les mettre en veilleuse et les exacerber au besoin…) 

le 24 qui est de “tirer de fausses conclusions en prenant des propositions de l’opposition pour en tirer de fausses propositions absurdes et dangereuses (l’annulation du confessionnalisme politique tout de go, reprendre le concept d’état laïque mais avec géométrie variable, ou insérer “le Liban une seule circonscription électorale“ comme loi électorale viable en insinuant le retour à un démocratie du nombre débridée qui sert en fait à bloquer toute autre suggestion);

le 28 qui est de “convaincre le public et non l’adversaire“ (exacerber les peurs et les inquiétudes des uns avec le 7 mai 2008 en mémoire pour étouffer tout débat de fond);

le 33 “en affirmant qu’en théorie oui mais en pratique non“ (oui il faut éradiquer la corruption mais que… ça doit être fait sur une base d’équité (!) (exemple récent), ou encore un état laïque oui mais en attendant… et tous les projets de lois qui dorment dans les tiroirs de la chambre);

et le 34 qui consiste à “faire diversion pour gagner du temps“ (laisser trainer les choses à travers par exemple des procédures soudain nécessaires et incontournables pour voir les changements de vents (après les élections américaines/ israéliennes/la visite de…/ la levée des sanctions… et briser l’élan d’une solution ou d’une quelconque reprise)).

Pour paraphraser d’aucuns “avant le 17 octobre/4 août est différent du après le 17 octobre/4 août“ à tous les niveaux. Les jeux ont été faits et désormais rien ne va plus. On arrête les paris aliénants. Utiliser les mêmes stratagèmes ne devrait plus marcher même avec toute la naïveté ou toute la bonne volonté du monde. 

Entretemps, Il faut spécialement éviter d’être victime du stratagème 37 où “nous avons raison mais nous faisons une fausse démonstration qui va permettre de la réfuter facilement et par là même permettre de réfuter toute notre théorie“ du changement requis pour bâtir enfin la nation libanaise, après 100 ans d’apprentissage dans la turbulence. 

Il faut, surtout, rester déterminés sur le fond et ne pas enter en tentation.

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