9 minutes à lire

Nazar Najarian[1] est décédé dans le quartier général des Kataebs, au centre-ville, à quelques centaines de mètres de l’explosion. Il travaillait sur la nouvelle mouture de son organisation. Il emportera avec lui l’image de son parti pillant le port de Beyrouth le 12 avril 1976[2], sous les auspices de Béchir Gemayel et l’image de sa propre mort liée à la gabegie des autorités libanaises. Un système libanais dont il s’est gavé, qu’il a entretenu jusqu’au bout comme dirigeant d’un parti, dont le casier judiciaire, n’est toujours pas apuré de ses exploits durant la guerre civile.

Si ce destin n’est que peccadille dans la vaste catastrophe humaine et matérielle qui s’est abattue sur la capitale libanaise, elle n’en reste pas moins symbolique. Celui du pourrissement d’une société en pleine crise économique et sanitaire. Que deviendra le Liban amputé de son principal atout économique, le port de Beyrouth (deux tiers des importations du pays) parti en fumée ?

Aux chiffres effarants d’une économie en folie et d’une société en faillite, exprimés en milliards de livres libanaises dévaluées, en dollars ou en euros, s’intercalent maintenant ceux de la puissance d’une bombe « industrielle ». Elle est comparée à « la mère des bombes » de l’arsenal militaire américain, voire la bombe atomique elle-même. On parle de mégatonnes et de kilotonnes et d’échelle de Richter. Il est vrai que le superlatif est courant dans ce pays, mais là une ligne rouge est franchie.

Un bilan basé sur les diverses estimations en cours permet d’appréhender l’ampleur de la catastrophe et ses conséquences ultimes. Une fois n’est pas coutume, les Libanais les plus démunis, victimes ou non de l’explosion, en seront les victimes.

Même les attentats de septembre 2001 de New York n’auront pas annihilé une équipe de pompiers au complet, comme celle qui disparut dans l’explosion du port à Beyrouth. Une équipe qui sauva de la mort ses collègues appelés à la rescousse en lui faisant quitter ses locaux à la Quarantaine, avant leur effondrement. Pompiers ou soignants du Covid-19 dans les hôpitaux sont aujourd’hui les vrais soldats du front, dans une guerre pour laquelle ils ont moins de moyens qu’une des quelconques milices libanaises !

Cette annihilation a touché d’autres personnes[3] ce jour-là, parmi les six cent cinquante travailleurs du port, libanais, syriens ou d’ailleurs. Ils n’avaient aucune chance d’en réchapper et les efforts pour les retrouver seront en proportion inverse des mâles propos tenus par nos politiciens locaux et internationaux. Le cratère de quarante-trois mètres passés au tamis nous donnera un jour, espérons-le, quelques réponses.

Trois cent mille personnes sans logement cela paraît démesuré, mais quel drame réel se cache derrière ce chiffre ? Il est évident que dans un certain rayon autour du port, et plus particulièrement dans les quartiers de Gemayzeh, La Quarantaine et le centre-ville, les dégâts structuraux sont importants. Ils ne permettent plus à certains de regagner leur domicile ou à des hôpitaux de fonctionner. Pour le reste du parc immobilier, des dégâts moins importants concernant vitrage et serrurerie, sont plus facilement réparables. Heureusement que l’hospitalité libanaise a joué à fond pour ceux qui ont perdu leur toit. Les initiatives spontanées pour nettoyer les rues et procéder aux réparations sommaires n’en sont que plus admirables dans cette situation face à l’inaction de l’État. La maison de Carlos Ghosn, ou plutôt celle de Nissan, est seulement endommagée et non détruite comme prétendait sa femme Carole à un journal brésilien. La communication en portugais nécessite quelques ultimes perfectionnements.

L’absence des autorités est la même face aux catastrophes de toutes sortes au Liban : « ground zero » étant l’échelon ultime pour ces gens.

Le gouvernement est tellement à la hauteur qu’il quitte la galère plutôt que d’assumer ses responsabilités provisoirement face à la catastrophe. Monsieur Diab avait raison. Il y a quelques mois, ne disait-il pas sans broncher que l’État libanais ne pouvait plus venir à l’aide de ses citoyens ? Le système est tellement sclérosé qu’Emmanuel Macron, venu de sa villégiature de Brégançon, se retrouvait plus rapidement sur le port de Beyrouth, les manches retroussées et masque sur le nez, que le général Aoun ou un représentant de son gouvernement. On parle déjà du proconsul Macron, boucliers en carbone tenus au-dessus de la tête, parlant du « nouveau pacte politique » et qui veut « prendre ses responsabilités avec les Libanais en direct » venus « spontanément » à sa rencontre. Et la comédie continue.

Il faut l’admettre, le gouvernement a quand même tenu parole avant le clap de fin. En quatre jours, il a « établi les responsabilités » et « on prend ça au sérieux » expliquait le ministre des Affaires étrangères. Deux dizaines de lampistes et seconds couteaux, des douanes et des autorités portuaires, se retrouvent derrière les barreaux accusés de tous les maux. Quid des présidents de la république et de leurs ministres ? Pourtant le gouverneur de Beyrouth, le très « triste » Marwan Aboud parle d’un « génocide contre les Libanais ». Mais le général président Aoun, sentant un peu la naphtaline, a sa théorie : c’est « une action extérieure, avec un missile ou une bombe ». Les photos satellites de l’ami Emmanuel Macron le prouveront en temps voulu et sans ingérence étrangère s’il vous plaît : n’est pas Trump qui veut, version locale.

Le « génocide » de la bêtise au Liban n’est pas encore à l’ordre du jour et le ridicule ne tue toujours pas. Mais comme disait la ministre Manal Adel Samad au moment de sa démission « Je m’excuse auprès des Libanais, nous n’avons pu répondre à leurs attentes ».

Hors sphère gouvernementale, et indice du vent politique, Kataebs et Joumblatistes se sont livrés à quelques contorsions démissionnaires. Sami enfilera son jeans au lieu du costard cravate. Il pourra ainsi partager quelques bons moments (au centre-ville ?) avec le très progressiste député, et un peu grisonnant, Marwan Hamadé, lui aussi délivré de son mandat de député. Taymur Joumblatt n’est pas encore parti, mais peut être que papa Walid préfère le garder au chaud pour une suite imprévue, avec l’ex-Premier ministre offshore Saad Hariri. Ce dernier n’est que charbon ardent pour servir à nouveau sa patrie.

La fille de feu Dany Chamoun quitte son poste d’ambassadrice du Liban en Jordanie. Elle parle de « l’incurie » de son gouvernement. Qui l’a recrutée ? Ne s’appelle-t-il pas Wasta ? Mais Tracy a l’habitude des changements de leadership.

Le Hezbollah est toujours mal à l’aise. Parti le plus puissant et le plus influent au Liban, il est piqué à vif par des accusations sur ses pseudos entrepôts au port. Sans oublier les attaques répétées des amis de l’Amérique sur la place libanaise et les menaces israéliennes en bonus. Sa position permanente entre deux chaises étrille sa popularité et ronge ses positions en temps de crise. Il n’a rien à proposer présent dans un gouvernement qui vient de tomber.

Les promesses d’aide de la planète rassurent le quidam libanais. L’aide sera distribuée, mano a la mano, pour ne point passer par les habituelles petites mains corruptibles libanaises. L’aide cumulée permettra à chaque Libanais de bénéficier de 100 euros. De quoi prendre le café pendant quelques semaines, inflation non comprise, s’entend. Et avec ça, le FMI veut de la transparence, s’il vous plaît.

La générosité mondiale est allée jusqu’à éteindre la Tour Eiffel. Curieuse idée pour des habitants qui manquent cruellement d’électricité pendant une bonne partie de la journée.

Cyniquement généreuse, la mairie de Tel-Aviv s’est éclairée aux couleurs libanaises. Le Hezbollah a répondu niet et ses adversaires en Israël ont parlé d’un « spectacle abject d’hypocrisie » selon le quotidien Haaretz. Il paraît « qu’agiter le drapeau de l’ennemi au cœur de Tel-Aviv tient de la confusion morale » et « du crime » selon le fils du très honorable Benyamin Netanyahu, Premier ministre de son état.

Les manifestations s’amplifient un peu partout à Beyrouth, mais gardent encore et toujours cette coloration des classes moyennes en crise, partisanes ou non des partis de l’opposition. Les banlieues populaires de Beyrouth, Tripoli et des villes de province sont bien silencieuses. Mais ce n’est peut-être que la braise qui continue à rougeoyer sous les ruines du port. Elles finiront bien par exploser de colère dans la rue.


[1] Nazar Najarian est loin d’être l’affable citoyen canado-libanais, dirigeant d’une société d’import-export de produits de luxe et le « père le plus formidable » Une image complaisamment véhiculée par la presse nationale et internationale. Il fut l’un des bras droits de Béchir Gemayel, membre de sa garde prétorienne dès le début de la guerre civile. Un collaborateur d’Israël lors de l’occupation du Chouf et de Saïda à partir de 1982. Ses projets sont des échecs retentissants accompagnés des atrocités d’une occupation. Blasé par la situation au Liban, il se reconvertit dans une société de gardiennage au service de l’émir de Sharjah. Sa trésorerie refaite, le Canada le retrouve, et le naturalise, dans le business plus apaisé des produits de luxe. L’amour de la patrie l’a rappelé, en la personne de Sami Gemayel, neveu de son ancien patron Béchir. Il chapotait la direction du parti, nouvelle mouture, quand le souffle l’éteignit.

[2] Un pillage et des dégâts estimés entre un à deux milliards de dollars. Il fallut plus d’une vingtaine d’années pour que le port retrouve une certaine normalité aujourd’hui ravagée par la double explosion.

[3] Une situation qui n’est pas sans rappeler l’assassinat d’une cinquantaine de citoyens syriens le jour de l’attentat contre Rafik Hariri. Aucune commission internationale pour ces victimes d’un lynchage pur et simple.

Si vous avez trouvé une coquille ou une typo, veuillez nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée . Cette fonctionnalité est disponible uniquement sur un ordinateur.