La route du Liban semble retrouver de sa vigueur, en dépit des multiples retombées de la crise politique et économique qui épuisent le pays. Tout le monde s’est félicité à la vue de la trentaine de voiliers débarquant de Marseille vers Beyrouth ayant comme fil rouge le soutien des minorités en Orient. Cependant, un événement tout autant remarquable, aux prémices de la belle saison, s’est déroulé sur la scène libanaise.

Un aréopage de curieux architectes et de développeurs français se sont dirigés vers le pays du Cèdre, à la découverte de cette contrée aux mille et unes disparités, longtemps décrite comme une mosaïque culturelle, confessionnelle mais surtout architecturale. D’ailleurs, le thème du voyage allait justement dans ce sens : « Liban, pays de contraste entre modernité et héritage ». Ce voyage, de type colloque d’Architecture et d’Urbanisme, en présence de l’architecte franco libanais Youssef Tohmé, comprend des conférences, des visites, des balades et des découvertes de civilisations agrémentés par la joie de vivre et le mode de vie à la libanaise qui laisse parfois le visiteur perplexe ! 

Youssef Tohmé Architecte Liban Beyrouth
L’architecte Youssef Tohmé

Beyrouth entre héritage et modernité : une capitale harmonieusement dissonante 

Longtemps imprégné par les stigmates d’une guerre utérine, le tissu architectural a subi une métamorphose particulière au Liban, et plus particulièrement dans la capitale. Depuis, il est en mutation permanente. Et c’est exactement cet aspect qui a suscité l’intérêt de cette constellation d’architectes et d’Hommes de l’Art, concernés notamment par le grand éventail de productions architecturales et urbaines d’avant-guerre de très grande qualité. 

Après la fin des hostilités, l’absence d’un plan de développement urbain cohérent à long terme à Beyrouth ainsi que la quasi-inexistante mise en marche de réglementations urbaines ont été la cause majeure de l’augmentation constante de la production du patrimoine urbain, de sa préservation et de son devenir. Cependant, malgré tous ces revers, Beyrouth est une ville toujours vivante, débordante d’énergie et déterminée à demeurer le hub d’affaires pour les pays du pourtour méditerranéen et à résister nonobstant sa grande mixité sociale, ethnique et religieuse, et les défis actuels auxquels elle fait face : l’accueil de millions de réfugiés syriens, le traitement des déchets, et la préservation du patrimoine dans ses dimensions sociale, économique, écologique et culturelle. 

Tour d’horizon de Beyrouth étoffé de rencontres judicieuses d’Architectes Urbanistes et d’acteurs du Patrimoine

Recélant d’une multitude de lieux emblématiques à découvrir, Beyrouth a charmé le groupe qui a effectué plusieurs tours et rencontres dans les différents quartiers de la ville. Un panel sur l’architecture contemporaine a été présenté par l’architecte Georges Arbid, un des fondateurs de ACA Arab Contemporary Architecture, Centre arabe pour l’architecture dont le but est la préservation et la diffusion du patrimoine bâti arabe moderne. Moment incontournable pour appréhender les lieux et leur génie.

Architecte liban Georges Arbid
Avec l’architecte Georges Arbid

Une autre étape importante dans la capitale : la visite du projet East Village dans le quartier de Mar Mikhaël. East Village a reçu plusieurs prix Internationaux tant à cause de son inscription dans le tissu urbain que de son aspect écologique et de sa réinvention du thème du bâtiment tour à Beyrouth. Le concept de ce projet a été exposé aux visiteurs par son fondateur, Jean-Marc Bonfils, un architecte Franco Libanais installé à Beyrouth qui a expliqué que East Village consiste à faire émerger des éléments contextuels clés (matériaux de construction traditionnels et jardins libanais) pour les faire revivre avec des interprétations contemporaines, tout en impliquant le côté culturel et commercial avec l’introduction d’une galerie d’art contemporain qui occupe le rez-de-chaussée. 

Une ballade libre à Gemmayze a suivi, quartier très inn, quelque peu considéré comme le SOHO de Beyrouth en bord de mer, avec ses bars variés allant du café au lieu très branché type lounge. Mais Gemmayzé c’est aussi une zone à caractère traditionnel, emmaillée de maisons traditionnelles dotées d’un charme fou, un des quartiers qui n’ont pas été altérés avant la guerre.  Le jeune architecte George Taok, dépêché par une association locale, I.C.H.T.A.R. pour le patrimoine libanais, a rejoint le groupe dans sa balade, relayant avec passion l’histoire du quartier et ses multiples facettes tant sur le plan architectural que sur les plans historique, culturel et social. 

Une palette de marqueurs architecturaux 

Le circuit s’est poursuivi avec la visite du Plot 1282 de Bernard Khoury, projet résidentiel de 95 lofts industriels situé dans la périphérie nord de Beyrouth  ; du complexe de l’Ambassade de France qui a permis à Yves Lion et Claire Piguet des Ateliers Lions de recevoir l’Equerre d’argent en 2003 ; des Logements Stone Garden à proximité du port industriel, projet de de Lina Ghotmeh; et du nouveau campus à l’approche conceptuelle de l’USJ , signé Youssef  Tohmé, qui a d’ailleurs  prôné le voyage.  Ghotmeh et Tohmé sont d’ailleurs deux architectes libanais très présents sur la scène Française et internationale.

L’incontournable projet Beirut Terrasses, mille-feuille de dalles béton réalisé par BENCHMARK Développeurs est conçu par l’agence d’architecture suisse Herzog & de Meuron, sur la baie Saint-Georges, se distingue par son impressionnante série de terrasses dissymétriques dont il tire pertinemment son nom.

Un petit tour du côté du Centre-ville s’est également avéré nécessaire. Les souks de Beyrouth au cachet à la fois moderne et traditionnel, réaménagé après la guerre civile par la société privée Solidere. Sans oublier de passer voir l’incontournable installation mixte de Zaha Hadid, actuellement en cours de construction dans la partie nord des souks de Beyrouth, et finir en beauté avec une ballade dans le Souk et le site archéologique du Tell. 

La liste des monuments phares de l’architecture à Beyrouth visités par les architectes et Maîtres d’Ouvrage français de la structure AMO n’est pas prête d’être close : L’université Américaine de Beyrouth avec ses trois projets récents majeurs intégrés au campus d’une qualité exceptionnelle avec une portée écologique. Accueillis par la cellule visiteurs et par l’architecte et prof Aram Yeretzian qui a introduit les principes du développement durable et leurs pratiques locales au sein de l’institution ; ce fut ensuite la présentation par l’agence de l’ingénieur Rafic El Khoury   de l’Institut Issam Fares portant également la griffe de Zaha Hadid ; ainsi que le Centre Charles Holster, une réalisation de VJAA (Vincent James Associates Architects) en présence de l’architecte urbaniste Robert Fayad. Enfin, l’architecte Joumana Arida, manager de l’agence Gholam, a été la charmante interlocutrice pour la découverte du Laboratoire d’ingénierie de Nabil Gholam . 

Une inscription architecturale imposante dans le paysage urbain de Beyrouth : HOLCOM, bâtiment de nouvelles générations avec une forte identité architecturale, crée un dialogue ouvert entre modernité et tradition.  

Une petite virée vers le Nord du pays

Tripoli Oscar Niemeyer Groupe d'architectes francais au Nord Liban
A la Foire de Tripoli d’Oscar Niemeyer

Une tournée dans le Nord du pays était également au programme, afin d’offrir au regard des visiteurs davantage de témoins du tissu architectural libanais d’avant et d’après-guerre. A Tripoli, la cité oubliée d’Oscar Niemeyer, vestige des années lumières, et un des plus complets de l’œuvre de l’architecte brésilien était la première halte du groupe, en présence de Wassim Naghi, architecte référent du projet de la Foire de Tripoli. Suivie ensuite par un détour de la citadelle de Tripoli, composante majeure de la deuxième capitale du Liban, assumant son rôle patrimonial récent et ancien. La collection du musée qu’abrite la citadelle comprend également des œuvres d’art modernes et contemporaines d’artistes de la région.

Kalaany resort youssef tohme halate liban
Kalaany Resort

Après la capitale du Nord, un arrêt au musée Nabu paraissait nécessaire. Récemment inauguré à Chekka, l’architecture de ce musée a été conçue par deux artistes irakiens, Mahmoud al-Obaidi et Dia Azzawi, visant à mettre en avant le patrimoine oublié de leur pays à travers des œuvres qu’ils y exposent. Sur la route du retour, un arrêt pour admirer le Kalani Resort, complexe hôtelier en bord de mer, formé de coques en béton donnant l’effet d’une régate de voile, le tout signé par l’architecte Youssef Tohmé, qui est à l’honneur de ce voyage et qui a fait le déplacement à cet effet. 

Peut-on réellement dire que l’on s’est rendu au Liban sans passer par Jbeil-Byblos ? Vieille de plus de 7000 ans, inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO pour la richesse de ses vestiges, cette cité dont la nécropole royale a permis la découverte de l’alphabet phénicien charme tous ceux qui viennent à la rencontre de ses souks, de son port, et de son merveilleux site antique. Le groupe est passé par la citadelle de Byblos où il a été accueilli par l’archéologue Elie Akiki, également de la part de l’association I.C.H.T.A.R. pour le patrimoine libanais.
 

Siame Ishac, chef d’orchestre de cette évasion au pays du Cèdre

Siam Ishac

Cette expédition innovante n’aurait pas été possible sans l’initiativede l’architecte libano-française Mme Siame  Ishac, qui a veillé à élaborer un programme aussi riche que captivant qui a permis à cette pléiade francophone de découvrir le patrimoine culturelle et historique au Liban. Ce voyage a été rendu appétissant avec l’implication des acteurs locaux qui ont fait preuve d’une mobilisation louable pour faire partager leurs ouvrages, leurs réalisations et leurs idées.

Siame Ishac, architecte urbaniste membre expert de ICOMOS, l’Organe scientifique du Patrimoine Mondial, vit actuellement en France et occupe le poste de directrice de Patrimoine en collectivités territoriales dans la Région Ile-de-France. Elle a été chef de projet SCAU pour les études préliminaires des sites archéologiques de Beyrouth : Tell, Musée de site, Jardin du Pardon.

Présidente de l’association française APACE qui œuvre à la préservation du patrimoine, elle s’intéresse vivement à son pays d’origine et consacre actuellement une partie de son activité au montage des projets dans le cadre du Zakirat Akkar, autour du Patrimoine tangible et intangible, de l’Art et de l’Environnement. A son compte également de nombreuses publications pour l’ICOMOS.

Siame se félicite de la réussite de ce voyage de cinq jours qui a montré aux visiteurs le Liban sous le regard d’une architecte rompue à l’exercice des structures et des formes : un partage d’architecture avec le regard d’expert. Des projets phares de l’architecture moderne et contemporaine, en passant par les maisons traditionnelles et les sites archéologiques, c’est la facette d’un Liban qui lutte pour sa survie en dépit des enjeux multiples et compliqués auxquels il fait face, qui a été mise à jour. Un circuit hors des sentiers battus qui dévoile le désir de tout un peuple qui résiste en innovant grâce aux initiatives privées et au rôle de la société civile et qui se substitue le plus souvent à un Etat jugé défaillant. En somme, la route du Liban a l’air de bel et bien se réanimer, puisque cette initiative ne restera pas orpheline et sera reprise de nouveau avec le début de la saison hiémale. 

Crédits Photos : Mme Siam Ishac
Je tiens également à remercier Mme Ishac pour avoir généreusement mis à ma disposition les données et les informations nécessaires qui ont permis la rédaction de cet article.

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/

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