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L’art de réclamer après la défaite

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la paix qu’on refusait avant la guerre

Quand le refus de l’imparfait finit par ouvrir la porte au pire

Par Bernard Raymond Jabre

Une lecture historique d’un mécanisme récurrent : refuser un compromis jugé insuffisant, entrer dans la guerre, voir le rapport de force se dégrader, puis demander plus tard ce qui avait été refusé auparavant. Une réflexion sur le temps, le territoire, la négociation et le danger du fait accompli.

Il existe dans l’histoire du conflit israélo-arabe une mécanique tragique qui semble revenir de génération en génération.

On refuse un compromis parce qu’il paraît injuste. On croit que le temps permettra d’obtenir davantage. On préfère le rapport de force à l’arrangement imparfait. La guerre arrive. Elle est perdue. Le territoire se réduit, les positions se détériorent, de nouvelles réalités s’installent. Et quelques années plus tard, on réclame comme base de négociation… ce que l’on avait refusé auparavant.

« L’art de réclamer après la défaite la paix qu’on refusait avant la guerre. »

Mais il faut immédiatement préciser quelque chose d’essentiel. Il ne s’agit pas d’une caractéristique des peuples arabes, comme s’il existait une psychologie collective et immuable. Il s’agit de choix faits, à différentes périodes, par des gouvernements, des dirigeants, des mouvements politiques et militaires arabes — choix auxquels répondirent aussi des décisions israéliennes, parfois défensives, parfois expansionnistes.

Car l’histoire de ce conflit n’est jamais celle d’une seule responsabilité. Elle est celle d’une succession d’occasions perdues, de peurs réciproques, de violences, de calculs erronés et surtout d’une terrible vérité géopolitique : le temps ne conserve jamais intactes les conditions d’une paix refusée.

1947 : la première occasion perdue

Le 29 novembre 1947, les Nations unies adoptent la résolution 181 proposant le partage de la Palestine mandataire en deux États, l’un juif, l’autre arabe, avec un statut international particulier pour Jérusalem. La direction de l’Agence juive accepte le principe du partage, même si certains courants sionistes le refusent ; les dirigeants arabes palestiniens et les États arabes rejettent le plan, qu’ils considèrent profondément injuste.

On peut comprendre pourquoi les Arabes de Palestine le jugeaient injuste. Comprendre une décision historique ne signifie cependant pas nier ses conséquences.

La guerre éclate. Puis Israël proclame son indépendance en mai 1948 et plusieurs armées arabes interviennent. Elles ne réussissent pas à empêcher l’existence d’Israël.

Lorsque les armistices sont conclus en 1949, Israël contrôle davantage de territoire que celui que lui attribuait le plan de partage. Une analyse historique du Département d’État américain estime qu’Israël conservait alors environ 30 % de territoire de plus que ce qui lui avait été attribué par le plan des Nations unies. L’État arabe palestinien prévu en 1947 ne voit pas le jour : la Cisjordanie passe sous contrôle jordanien et Gaza sous contrôle égyptien.

Voilà le premier paradoxe. Ce qui avait été refusé en 1947 parce que jugé insuffisant aurait, après 1949, représenté pour les Palestiniens une situation territoriale beaucoup plus favorable que celle qui résulta de la guerre.

L’Histoire venait de donner sa première leçon. Elle ne serait pas entendue.

1967 : six jours qui changent la géographie

Dix-neuf ans plus tard arrive la catastrophe suivante.

Après plusieurs semaines d’escalade régionale, de mobilisation militaire et de crise autour du détroit de Tiran, Israël entre en guerre le 5 juin 1967. En six jours, il bat l’Égypte, la Jordanie et la Syrie et prend le contrôle du Sinaï, de Gaza, de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et du Golan.

La carte du Moyen-Orient est bouleversée.

Et quelques mois après cette défaite survient une décision qui symbolise peut-être mieux que toute autre la logique que nous décrivons. Au sommet arabe de Khartoum du 1er septembre 1967 sont formulés les fameux trois refus : pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance d’Israël, pas de négociation avec Israël.

Le problème n’est pas moral. Il est stratégique.

Car pendant que l’on refuse de négocier avec la puissance qui vient d’occuper ces territoires, cette puissance s’y installe. Le provisoire commence à devenir durable. La ligne militaire devient une réalité politique. Puis une route apparaît. Puis une implantation. Puis une ville. Puis une génération entière naît sur cette terre. Et un jour on découvre qu’on ne négocie plus sur la même carte.

L’Égypte démontrera pourtant que l’inverse est possible

Il existe heureusement une immense exception à cette histoire. Elle porte le nom d’Anouar el-Sadate.

Après la guerre de 1973, l’Égypte comprend progressivement que le problème du Sinaï ne sera probablement pas résolu par une succession infinie de guerres. Sadate accomplit alors quelque chose de révolutionnaire dans le monde arabe : il décide de parler directement à l’adversaire.

Il se rend à Jérusalem. Il négocie. Les accords de Camp David suivent. Puis le traité de paix israélo-égyptien est signé le 26 mars 1979. Israël accepte un retrait de ses forces et, en avril 1982, le Sinaï revient sous souveraineté égyptienne.

La négociation n’a pas fait perdre le Sinaï à l’Égypte. Elle lui a permis de le récupérer.

Sadate avait compris quelque chose que beaucoup n’avaient pas voulu entendre : faire la paix avec son ennemi ne signifie pas nécessairement accepter sa victoire. Cela peut être une manière de lui reprendre politiquement ce que l’on n’a pas réussi à reprendre militairement.

Puis les Palestiniens finissent eux aussi par reconnaître Israël

Il faudra encore des décennies.

En 1993 arrivent les accords d’Oslo. L’Organisation de libération de la Palestine reconnaît le droit d’Israël à vivre en paix et Israël reconnaît l’OLP comme représentante du peuple palestinien. Les deux parties commencent un processus destiné à traiter ensuite les grandes questions : frontières, Jérusalem, réfugiés, sécurité.

Mais nous sommes en 1993. Pas en 1947. Pas en 1949. Pas même en 1967. Quarante-six années se sont écoulées depuis le plan de partage. Et pendant ce temps, la réalité territoriale a profondément changé.

C’est tout le problème du « trop tard ». En géopolitique, le temps n’est pas neutre. Le temps produit des faits. Et les faits finissent par produire des droits revendiqués, des intérêts, des infrastructures, des populations et des idéologies qui rendent le compromis suivant plus difficile que le précédent.

2002 : le monde arabe propose finalement ce qu’il refusait autrefois

Puis survient un autre moment extraordinairement révélateur.

À Beyrouth, en mars 2002, l’ensemble de la Ligue arabe adopte l’Initiative de paix arabe. Le principe est considérable : retrait israélien des territoires occupés depuis 1967, création d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza avec Jérusalem-Est pour capitale, solution négociée à la question des réfugiés — et, en échange, fin du conflit et établissement de relations normales entre Israël et les États arabes.

Autrement dit, trente-cinq ans après Khartoum et ses trois « non », le monde arabe dit collectivement : oui à la paix, oui à des relations normales, oui à l’existence d’Israël — en échange d’un règlement territorial.

L’évolution historique est immense. Mais entre-temps, une génération entière est passée. Et surtout la géographie a changé.

Car chaque guerre perdue ne faisait pas seulement perdre une guerre

Elle modifiait le terrain.

C’est ici qu’apparaît le lien avec ce que certains appellent le « Grand Israël ».

Le terme doit être employé avec précision. Il n’existe pas un projet unique appelé « Grand Israël » auquel adhérerait toute la société israélienne ou tous les gouvernements israéliens. Des millions d’Israéliens ont défendu ou défendent au contraire une solution territoriale négociée et deux États.

Mais il existe également, dans le nationalisme religieux et dans une partie de la droite israélienne, un courant considérant la Cisjordanie — la Judée-Samarie dans la terminologie israélienne — comme faisant historiquement partie de la terre d’Israël.

Et à partir de 1967, ce courant dispose d’une chose dont il ne disposait pas auparavant : le territoire.

C’est là le paradoxe tragique. La guerre destinée à réduire Israël a parfois créé les conditions territoriales permettant aux courants les plus expansionnistes d’Israël de réclamer davantage.

De la victoire militaire au fait accompli

La mécanique devient alors redoutable.

Une guerre donne le contrôle d’un territoire. Le contrôle militaire dure. Des implantations civiles apparaissent. Des routes et des infrastructures sont construites. Une population israélienne s’installe. Puis apparaît l’argument : « Comment pourrions-nous maintenant abandonner des centaines de milliers de personnes qui vivent ici ? »

Ce qui était présenté initialement comme une situation issue de la guerre devient progressivement une réalité démographique et politique.

Le Conseil de sécurité des Nations unies considère que les colonies israéliennes dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, n’ont pas de validité juridique et demande l’arrêt de leur expansion.

Et cette dynamique n’appartient pas seulement au passé. Le rapport du secrétaire général de l’ONU du 24 juin 2026 faisait encore état de la poursuite de l’expansion des colonies.

En septembre 2026, le projet E1 en Cisjordanie a encore été élargi. Son importance est considérable parce qu’il touche à la continuité territoriale d’un éventuel futur État palestinien. Le ministre israélien Bezalel Smotrich a explicitement présenté ce projet comme un moyen d’empêcher la création d’un État palestinien.

Voilà où l’Histoire devient terriblement ironique. Plus la solution politique est retardée, plus sa géographie devient difficile.

Mais il serait intellectuellement malhonnête de tout expliquer par les erreurs arabes

Il faut ici résister à une simplification dangereuse.

Une guerre arabe perdue peut expliquer comment une armée israélienne a pris le contrôle d’un territoire. Elle n’explique pas à elle seule pourquoi un gouvernement israélien décide, des années ou des décennies après la guerre, d’y développer des implantations civiles ou d’envisager une annexion. Ce sont deux questions différentes.

Les dirigeants arabes sont responsables de leurs choix. Les dirigeants israéliens sont responsables des leurs. Une occasion de paix refusée par les uns ne donne pas automatiquement aux autres un droit illimité sur les territoires conquis.

De même, le terrorisme contre les civils israéliens ne peut justifier n’importe quelle politique territoriale. Et l’occupation ou la colonisation ne justifie pas davantage le meurtre de civils israéliens.

Une analyse honnête doit pouvoir tenir simultanément ces deux vérités.

Le véritable ennemi : l’illusion que demain nous offrira encore les conditions d’hier

C’est peut-être cela, finalement, la grande maladie politique du Moyen-Orient.

Croire que le temps attend. Croire que l’offre refusée restera disponible. Croire que l’on pourra toujours revenir à la frontière précédente. Croire qu’après la prochaine guerre, après le prochain sacrifice, après les prochains morts, le monde replacera miraculeusement toutes les pièces sur l’échiquier comme elles étaient avant.

Mais l’Histoire n’a pas de bouton « Undo ». Elle ne revient jamais exactement en arrière.

En 1947, il existait une carte. En 1949, elle n’existait plus. En 1967, il existait une autre carte. Elle aussi s’est progressivement éloignée. En 2002, le monde arabe a proposé une paix générale fondée largement sur les lignes de 1967. Mais plus les années passent, plus ces lignes elles-mêmes deviennent difficiles à matérialiser sur le terrain.

Voilà le danger véritable.

Ce que l’on appelle le « Grand Israël » ne naîtrait donc pas simplement d’un grand plan secret exécuté depuis 1948. L’histoire est plus complexe.

Il peut progresser aussi par accumulation d’occasions manquées.

Une guerre. Une défaite. Une occupation. Un refus de négociation. Dix années. Une colonie. Une route. Une autre guerre. Une génération. Puis, un jour, ce qui semblait provisoire paraît permanent.

Il faut savoir faire la paix avant d’y être obligé

La grande leçon de cette histoire ne devrait donc être ni « Israël a toujours raison », ni « les Arabes ont toujours tort ». Elle devrait être beaucoup plus universelle.

Il faut négocier lorsque l’on possède encore quelque chose à négocier.

La paix parfaite n’existe probablement jamais. Les grandes paix de l’Histoire ont presque toujours été des compromis imparfaits signés entre des peuples qui avaient d’excellentes raisons de se détester.

Attendre une justice absolument parfaite avant d’accepter la paix peut quelquefois produire non pas davantage de justice… mais davantage de guerre, davantage de morts, et finalement moins de territoire sur lequel exercer cette justice.

L’Égypte l’a compris lorsqu’elle a récupéré le Sinaï par la paix. Le monde arabe l’a partiellement compris en proposant en 2002 la normalisation générale.

Les Israéliens, eux aussi, devront décider si la sécurité véritable se construit par l’élargissement indéfini du territoire ou par une frontière reconnue et une coexistence politique.

Car la logique du fait accompli possède, elle aussi, son piège. À force de vouloir davantage de terre, Israël pourrait un jour se retrouver devant une autre contradiction : contrôler le territoire sans pouvoir résoudre durablement la question des millions de Palestiniens qui y vivent.

Ainsi, les deux peuples sont devant la même horloge. Et cette horloge ne s’arrête jamais.

La véritable question n’est donc plus : « Qui avait raison en 1948 ? » Elle est : « Combien de générations devront encore payer pour les décisions que leurs dirigeants n’auront pas eu le courage de prendre à temps ? »

Car au Moyen-Orient, depuis près de quatre-vingts ans, chaque paix repoussée semble revenir quelques années plus tard. Mais elle revient presque toujours plus chère. Et quelquefois avec une carte plus petite.

Sources et repères historiques

Références principales utilisées pour les dates, résolutions et étapes diplomatiques mentionnées dans l’article :

• ONU — Résolution 181 (plan de partage, 1947)

• U.S. Department of State — Arab-Israeli War of 1948

• U.S. Department of State — Arab-Israeli War of 1967

• ONU — Résolution de Khartoum, septembre 1967

• U.S. Department of State — Camp David / traité israélo-égyptien

• U.S. Department of State — Oslo Accords

• ONU — Initiative de paix arabe, 2002

• Conseil de sécurité de l’ONU — Résolution 2334 sur les colonies

• ONU — Rapport du Secrétaire général, 24 juin 2026

• Reuters — Cisjordanie, colonies et débats sur l’annexion

Note : cet essai distingue les choix des gouvernements et mouvements politiques des peuples eux-mêmes. Il ne présente ni les sociétés arabes ni la société israélienne comme des blocs homogènes.

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Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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