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AVANT L’ISLAM : QUAND LES ARABES ÉTAIENT DÉJÀ AU CŒUR DU MONDE CHRÉTIEN D’ORIENT

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Héraclius, la Perse, les Arabes chrétiens et ce que cette histoire nous enseigne encore sur le Liban

Par Bernard Raymond JABRE

Il existe une erreur de perspective profondément ancrée dans notre manière moderne de regarder l’histoire du Proche-Orient : nous projetons sur le VIIe siècle les catégories religieuses et politiques qui se sont constituées après lui.

Nous imaginons volontiers, d’un côté, un monde « chrétien » identifié à Byzance et à l’Europe, et, de l’autre, un monde « arabe » que nous associons presque spontanément à l’Islam. Or, au début du VIIe siècle, cette opposition n’existe pas encore.

L’Islam vient à peine d’apparaître. Et depuis plusieurs siècles déjà, des Arabes sont chrétiens. Ils ont leurs tribus, leurs chefs, leurs évêques, leurs monastères, leurs poètes, leurs soldats. Ils circulent entre la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie et la péninsule Arabique. Certains sont alliés de Constantinople, d’autres vivent dans l’espace politique perse, d’autres encore conservent une grande autonomie.

Comprendre cette réalité change profondément notre lecture de la naissance de l’Islam et, plus largement, de l’histoire du christianisme oriental.

Les Arabes n’attendent pas l’Islam pour entrer dans l’Histoire

Les Arabes du VIe et du début du VIIe siècle ne vivent pas dans un désert isolé du reste du monde. La péninsule Arabique et ses marges sont prises dans un gigantesque système d’échanges reliant Constantinople, Antioche, Damas, Jérusalem, Alexandrie, la Mésopotamie, la Perse, le Yémen et la mer Rouge.

Deux grandes puissances dominent alors cette partie du monde : l’Empire romain d’Orient, que nous appelons aujourd’hui byzantin, et l’Empire sassanide perse. Mais entre ces deux empires existe tout un monde arabe.

Du côté byzantin se trouvent notamment les Ghassanides, dynastie arabe chrétienne qui joue un rôle de puissance-frontière et fournit des contingents militaires à l’Empire. Du côté perse, les Lakhmides de Hira constituent pendant plusieurs siècles un autre royaume arabe, lié aux Sassanides. Hira devient également un important foyer de culture et de christianisme arabe.

Voilà ce qu’il faut comprendre : la frontière entre Byzance et la Perse n’est pas une frontière entre « chrétiens » et « Arabes ». Des Arabes sont présents des deux côtés. L’identité arabe précède donc très largement l’identité musulmane.

614 : Jérusalem tombe

En 614, la guerre séculaire entre Rome et la Perse prend une tournure dramatique. Les armées sassanides de Khosro II s’emparent de Jérusalem. La ville connaît de très graves violences. Des sanctuaires chrétiens sont détruits ou endommagés et la relique connue comme la Vraie Croix est emportée en territoire perse.

La conquête de Jérusalem ouvre ensuite la route à une occupation sassanide plus vaste du Proche-Orient. Les Perses prennent également l’Égypte. L’Empire byzantin paraît alors proche de l’effondrement. Constantinople semble avoir perdu une partie considérable de son Orient.

Pour les populations chrétiennes de Syrie et de Palestine, le choc est immense. Et c’est précisément dans ce contexte historique qu’apparaît un texte extraordinairement intéressant : la sourate Ar-Rûm du Coran.

Le Coran parle des Romains

La sourate XXX commence par l’évocation de la défaite des Rûm, c’est-à-dire des Romains d’Orient, puis annonce qu’après leur défaite ils seront de nouveau victorieux dans quelques années.

La portée historique du passage est considérable. Il signifie que la communauté qui se constitue autour de Muhammad n’est pas intellectuellement coupée des événements qui secouent le monde romano-perse. Ce qui se passe à Jérusalem, en Syrie et dans l’Empire romain d’Orient compte.

La péninsule Arabique n’est donc pas un univers hermétiquement fermé auquel serait soudainement apparue une religion sans environnement historique. Elle appartient à l’espace de l’Antiquité tardive : un monde traversé par le judaïsme, différentes formes de christianisme, les traditions arabes, la culture grecque, la culture syriaque, la puissance perse et les réseaux commerciaux reliant toutes ces sociétés.

L’Islam naît à l’intérieur de ce monde en transformation, non à l’extérieur de lui.

Puis survient l’impossible : Héraclius renverse la guerre

Lorsque Héraclius prend le pouvoir à Constantinople en 610, la situation byzantine est catastrophique. Pourtant, quelques années plus tard, il lance une contre-offensive qui conduit ses armées jusque dans le cœur du dispositif sassanide.

En 627, la victoire byzantine devient décisive. En 628, la Perse accepte la paix et restitue les territoires conquis. La relique de la Croix est finalement récupérée et rapportée à Jérusalem au début de l’année 630 selon la chronologie généralement retenue par les historiens modernes.

Quelques années auparavant, une restauration aussi spectaculaire de la puissance romaine aurait semblé pratiquement impossible. C’est ce retournement historique qui donne toute sa force au passage de la sourate Ar-Rûm. Mais l’histoire réserve une ironie encore plus extraordinaire.

Deux empires sortent victorieux et vaincus à la fois

Héraclius vient de sauver son Empire. La Perse vient d’être repoussée. La Croix revient à Jérusalem. L’ordre ancien semble restauré. Il ne l’est pas.

Car les deux superpuissances viennent de s’épuiser pendant plus de vingt ans dans une guerre gigantesque. Leurs armées sont affaiblies. Leurs finances sont exsangues. Leurs provinces ont été ravagées. Leurs populations ont subi occupations, fiscalité, violences et déplacements.

Le vieux système romano-perse approche de son terme. Et au moment même où Héraclius croit avoir rétabli l’ordre du monde, une nouvelle puissance est en train de naître en Arabie.

À peine quelques années après le retour de la Croix à Jérusalem, les armées musulmanes commencent leurs conquêtes. En 636, l’armée byzantine subit à Yarmouk une défaite majeure. La Syrie et la Palestine passent progressivement hors de son contrôle. Quelques décennies plus tard, l’Empire sassanide lui-même a disparu.

En une génération, le système politique qui avait structuré le Proche-Orient pendant des siècles est bouleversé.

Mais cela ne signifie pas que les Arabes deviennent soudainement musulmans

La conquête arabe ne fait pas disparaître instantanément les anciennes populations. Des millions de chrétiens continuent à vivre en Syrie, au Liban, en Palestine, en Égypte et en Mésopotamie.

Ils parlent grec, syriaque, copte, arménien et, de plus en plus, arabe. Le christianisme devient progressivement lui-même profondément arabophone.

Il faut donc renverser une idée reçue : le christianisme arabe n’est pas une importation européenne dans le monde arabe. Il appartient à l’histoire constitutive du Proche-Orient. Des Arabes étaient chrétiens avant l’Islam.

L’Histoire détruit une équation dangereuse : Arabe = Musulman

Cette équation est historiquement fausse. Arabe est d’abord une réalité linguistique, culturelle, historique et civilisationnelle.

L’Islam deviendra évidemment l’une des forces centrales de la civilisation arabe. Mais il ne crée pas ex nihilo l’existence des Arabes, pas plus qu’il n’efface immédiatement le christianisme arabe qui le précède.

Cette distinction est fondamentale aujourd’hui encore. Elle permet de comprendre pourquoi le chrétien du Levant n’est pas nécessairement le vestige d’une présence occidentale. Il peut appartenir à une tradition qui plonge profondément dans l’histoire autochtone du Proche-Orient.

Un même monde enfante plusieurs civilisations

L’épisode d’Héraclius nous oblige donc à regarder autrement les débuts de l’Islam. Le christianisme oriental et l’Islam ne naissent pas dans deux univers hermétiques qui se rencontreraient soudainement par la guerre. Ils appartiennent à un même immense espace historique.

Ils partagent des territoires. Ils connaissent certains récits communs. Ils utilisent progressivement des langues communes. Ils débattent de Dieu, de la Révélation, d’Abraham, de Moïse, de Marie, de Jésus, de la prophétie, du Jugement et de la vie éternelle.

Le Coran lui-même témoigne de cette proximité intellectuelle avec l’univers biblique et avec les événements du monde romano-oriental. La sourate Ar-Rûm en est une manifestation particulièrement saisissante.

L’Arabité n’est donc pas une religion

C’est probablement l’une des conséquences intellectuelles les plus importantes de cette histoire. L’Arabité n’est pas née avec l’Islam. Elle existait avant lui.

Elle a été païenne, chrétienne, juive, puis musulmane. Elle a traversé plusieurs empires, plusieurs langues liturgiques, plusieurs cultures politiques et plusieurs conceptions du sacré.

Confondre Arabité et Islam revient donc à transformer une civilisation en identité religieuse unique. Or l’histoire nous dit exactement l’inverse. L’espace arabe a toujours été pluriel. Et cette pluralité n’est pas une anomalie moderne. Elle appartient à ses origines mêmes.

Les Arabes chrétiens ne sont donc pas des « invités » dans le monde arabe. Ils ne constituent pas davantage une présence accidentelle tolérée par une majorité qui serait, elle, seule historiquement légitime. Ils appartiennent à l’une des couches fondatrices de cette civilisation.

Après les conquêtes : les chrétiens ne disparaissent pas

Lorsque les conquêtes arabes musulmanes commencent au VIIe siècle, elles ne provoquent pas la disparition immédiate du christianisme oriental. Pendant des siècles, une grande partie des populations de Syrie, de Palestine, de Mésopotamie et d’Égypte demeure chrétienne.

Les conversions à l’Islam sont progressives. Elles s’étendent sur plusieurs générations, parfois plusieurs siècles. Cela signifie qu’après la conquête, la civilisation dite aujourd’hui « arabo-musulmane » s’est également construite grâce au travail de populations chrétiennes qui vivaient déjà dans ces territoires.

La langue arabe devient progressivement leur langue. Le chrétien oriental devient arabophone. Et l’arabe cesse d’être seulement la langue d’une population particulière pour devenir l’un des grands véhicules intellectuels du monde méditerranéen et proche-oriental.

Les chrétiens participent à la naissance de la grande civilisation arabe

Les premiers siècles de l’époque islamique voient se développer un immense mouvement de traduction et de transmission des savoirs. Des savants chrétiens, notamment syriaques, jouent un rôle majeur dans la traduction en arabe des œuvres grecques de médecine, de philosophie, de mathématiques et de sciences.

Aristote, Galien, Hippocrate et une grande partie de la tradition philosophique antique passent ainsi progressivement par le syriaque et l’arabe.

Cela signifie que la civilisation arabe classique n’est pas seulement le produit d’une religion. Elle est le résultat d’une interaction entre plusieurs traditions : arabe, islamique, chrétienne syriaque, grecque, perse et méditerranéenne.

La grandeur de cette civilisation est précisément née de sa capacité à absorber, traduire, transformer et transmettre. La civilisation apparaît lorsque l’identité cesse d’avoir peur de l’altérité.

Voilà peut-être la grande leçon oubliée de l’Orient

Une civilisation devient forte lorsqu’elle n’exige pas que tous ses membres soient identiques. Elle devient forte lorsqu’elle parvient à produire une unité politique capable de contenir plusieurs appartenances.

C’est ici que l’histoire du VIIe siècle rejoint directement l’histoire moderne du Liban. Car le problème fondamental du Liban n’est peut-être pas d’avoir plusieurs religions. Son problème est de n’avoir jamais définitivement résolu la question politique que cette pluralité pose : comment faire vivre plusieurs communautés religieuses dans un même État sans que l’une puisse, demain, imposer sa conception de la société aux autres ?

La question est beaucoup plus profonde qu’une répartition administrative des postes. Elle touche au fondement même de la légitimité politique.

Le Liban porte encore une question vieille de quinze siècles

Lorsque nous regardons l’histoire du Proche-Orient depuis Héraclius jusqu’à aujourd’hui, nous découvrons une extraordinaire continuité. Les empires disparaissent. Les frontières changent. Les langues évoluent. Les régimes politiques se succèdent. Mais une question demeure : comment organiser juridiquement la coexistence de communautés qui ne partagent pas nécessairement la même conception religieuse du pouvoir, de la loi et de la société ?

Cette question traverse l’histoire byzantine. Elle traverse l’histoire islamique. Elle traverse l’histoire ottomane. Et elle traverse toujours le Liban.

Le problème libanais ne peut donc pas être réduit à une simple « querelle communautaire ». Il est beaucoup plus sérieux. Il pose la question universelle de la coexistence politique entre des communautés possédant chacune une mémoire historique, une conception du sacré et parfois une vision différente du rapport entre religion et pouvoir.

La majorité numérique ne suffit pas à créer la légitimité

L’une des erreurs les plus dangereuses consiste à croire que la démocratie pourrait résoudre mécaniquement ce problème par le simple règne de la majorité.

Dans une société homogène, le principe majoritaire peut fonctionner relativement facilement. Dans une société profondément plurielle, il peut devenir explosif. Car lorsqu’une majorité n’est pas seulement électorale mais également religieuse ou communautaire, une minorité peut percevoir chaque élection comme une menace existentielle.

La démocratie cesse alors d’être une alternance politique. Elle devient une bataille démographique. Et lorsqu’une communauté commence à croire que son avenir dépend du nombre de ses enfants, du nombre de ses électeurs ou de sa capacité militaire, l’État commence à se désagréger.

La question centrale n’est donc pas : qui est majoritaire ? La question doit devenir : quels droits ne pourront jamais être retirés à personne, quelle que soit l’évolution démographique du pays ? C’est là que commence véritablement l’État de droit.

La minorité doit pouvoir perdre une élection sans craindre de perdre son existence

Voilà peut-être la définition la plus simple d’une démocratie réellement pluraliste.

Une communauté doit pouvoir perdre une élection aujourd’hui sans craindre de perdre demain sa liberté religieuse, ses écoles, sa culture, son statut personnel, sa représentation politique, son patrimoine, sa sécurité ou son droit de participer à la définition de l’État.

Sinon, l’élection ne constitue plus un mécanisme démocratique. Elle devient un référendum permanent sur la survie de chacun. Et lorsqu’une population croit que sa survie dépend du contrôle du pouvoir, elle finit presque inévitablement par chercher une protection extérieure, une milice ou une autonomie territoriale.

C’est exactement de cette manière que les sociétés pluralistes peuvent glisser vers la guerre civile.

Le véritable problème n’est donc pas la diversité

La diversité n’est pas nécessairement une faiblesse. Elle peut devenir une richesse extraordinaire. Le problème commence lorsqu’aucune architecture juridique supérieure n’organise cette diversité.

Une société plurielle sans contrat politique solide produit la peur. La peur produit le repli communautaire. Le repli produit la mobilisation identitaire. La mobilisation identitaire produit la logique des blocs. Et lorsque les blocs commencent à considérer l’État comme un instrument permettant à l’un de dominer l’autre, la violence n’est plus très loin.

Le Liban connaît parfaitement cette mécanique. Il l’a payée de plusieurs guerres.

C’est pourquoi le Liban a besoin de davantage qu’un compromis

Les compromis politiques sont nécessaires. Mais ils ne suffisent pas. Un compromis dure aussi longtemps que le rapport de force qui l’a produit. Lorsque le rapport de force change, le compromis est contesté.

Un contrat fondateur, au contraire, doit être conçu pour survivre aux changements démographiques, militaires et géopolitiques. Il doit dire : quelle que soit demain la majorité, quelle que soit la démographie, quelle que soit l’évolution politique régionale, certaines libertés et certains droits politiques ne pourront jamais être supprimés.

C’est cette certitude qui transforme des communautés méfiantes en citoyens capables d’habiter un même État.

Le Liban pourrait alors retrouver sa véritable vocation

Le Liban n’a jamais été intéressant parce qu’il était homogène. Il l’est précisément parce qu’il ne l’est pas.

Sur un territoire minuscule se rencontrent plusieurs héritages du Proche-Orient : christianisme oriental, Islam sunnite, Islam chiite, druzisme, traditions méditerranéennes, arabes, syriaques, ottomanes et européennes.

Ce qui a souvent été présenté comme sa faiblesse pourrait devenir sa contribution au monde. Car si le Liban parvenait réellement à construire un système où aucune communauté ne peut dominer les autres et où les droits fondamentaux sont garantis indépendamment de la démographie, il deviendrait un laboratoire politique exceptionnel.

Il démontrerait qu’en Orient la coexistence n’est pas seulement possible sous l’autorité d’un empire ou d’un pouvoir autoritaire. Elle peut être organisée librement, juridiquement et démocratiquement.

Une Westphalie du Proche-Orient ?

L’Europe chrétienne a elle-même traversé des siècles de guerres religieuses. Catholiques et protestants se sont massacrés. Des États entiers ont été détruits. Des populations ont été déplacées. L’Europe n’est pas née tolérante. Elle a appris la tolérance parce qu’elle avait découvert le prix gigantesque de l’intolérance.

La paix d’Augsbourg, puis la paix de Westphalie, n’ont évidemment pas créé immédiatement notre conception moderne de la liberté religieuse. Mais elles ont progressivement imposé une idée capitale : la différence religieuse ne peut plus être résolue par l’élimination politique ou physique de l’autre.

Le Proche-Orient est aujourd’hui confronté, sous des formes différentes, à la même question historique. Non pas pour copier l’Europe. Mais pour résoudre juridiquement son propre pluralisme.

Le Liban pourrait être le lieu de ce nouveau contrat

Non pas une Westphalie entre États, mais une Westphalie entre appartenances.

Une reconnaissance réciproque entre communautés chrétiennes et musulmanes selon laquelle aucune ne cherchera à abolir politiquement l’autre. Une garantie constitutionnelle forte selon laquelle le nombre ne donnera jamais le droit de supprimer l’identité d’une minorité. Une séparation claire entre l’appartenance religieuse et la possibilité de disposer des droits politiques fondamentaux.

Une affirmation simple : personne ne sera jamais un citoyen provisoire dans son propre pays.

Voilà ce qui pourrait transformer profondément le Liban.

Et c’est ici que l’histoire d’Héraclius retrouve toute sa force

Nous pensions raconter une bataille vieille de quatorze siècles. Nous découvrons que nous parlons de nous-mêmes.

Les Arabes chrétiens étaient là avant l’Islam. L’Islam est ensuite devenu l’une des grandes expressions historiques de l’Arabité. Les deux traditions ont vécu ensemble pendant quatorze siècles. Elles se sont affrontées parfois. Elles se sont influencées constamment. Elles ont produit ensemble une partie considérable de la civilisation du Proche-Orient.

Aucune lecture sérieuse de l’histoire ne permet donc à l’une de déclarer l’autre étrangère. C’est peut-être cela que le Liban devrait inscrire au cœur de son contrat national.

Nous ne sommes pas condamnés à vivre ensemble parce que nous sommes enfermés sur le même territoire. Nous devons apprendre à vivre ensemble parce que nos histoires sont déjà mêlées depuis des siècles.

L’avenir du Liban dépend peut-être de cette prise de conscience

L’État moderne ne peut plus demander aux citoyens d’oublier leurs religions. Ce serait irréaliste. Il doit accomplir quelque chose de plus intelligent : rendre la religion politiquement non menaçante pour celui qui ne la partage pas.

Un chrétien ne doit pas craindre l’Islam. Un musulman ne doit pas craindre le christianisme. Un sunnite ne doit pas craindre le chiite. Un chiite ne doit pas craindre le sunnite. Un croyant ne doit pas craindre l’athée. Et personne ne doit craindre qu’une évolution démographique puisse un jour le transformer en étranger dans sa propre patrie.

C’est cela, peut-être, le véritable sens politique de la coexistence : pas la juxtaposition, pas la tolérance provisoire, pas le partage opportuniste du pouvoir, mais la sécurité existentielle réciproque.

De la mémoire à la civilisation

Le 14 septembre peut donc être lu autrement. Il ne commémore pas seulement, dans la tradition chrétienne, l’Exaltation de la Sainte Croix. Il nous ramène à un moment extraordinaire où Byzantins, Perses, Arabes chrétiens et premiers musulmans appartiennent encore à un même horizon historique.

Un monde ancien disparaît. Un monde nouveau naît. Mais les hommes, les cultures et les mémoires demeurent entremêlés.

Voilà pourquoi l’histoire ne doit jamais servir à construire des murs artificiels entre les peuples. Elle doit précisément nous montrer combien ces murs sont récents. Au-dessous des frontières politiques et religieuses que nous croyons éternelles se trouve une histoire beaucoup plus ancienne, faite de contacts, de métissages, de conflits, de traductions et de transmissions.

Et peut-être le Liban pourrait-il redevenir ce qu’il a souvent tenté d’être : non pas la frontière entre deux mondes, mais le lieu où deux mondes découvrent qu’ils appartiennent depuis toujours à une histoire commune.

Conclusion

Le christianisme arabe n’est pas un accident. L’Islam n’est pas étranger à l’histoire biblique et proche-orientale qui le précède. L’Arabité n’appartient exclusivement à aucune religion. Et le Liban ne pourra probablement survivre durablement que lorsqu’il transformera ces vérités historiques en principes constitutionnels.

Car une nation plurielle ne peut vivre sur la seule bonne volonté des communautés. Elle a besoin d’un pacte supérieur à leurs peurs.

Un pacte disant à chacun : Ta présence est définitive. Tes droits ne dépendent pas de ton nombre. Ta religion ne diminuera jamais ta citoyenneté. Et aucun changement démographique ne pourra remettre en cause ton appartenance à la patrie commune.

Alors seulement la coexistence cessera d’être un fragile équilibre. Elle deviendra une civilisation.

« Ta présence est définitive. Tes droits ne dépendent pas de ton nombre. Ta religion ne diminuera jamais ta citoyenneté. »

Bernard Raymond JABRE

Article de réflexion historique et politique

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