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LA FIN DU PACTE DU QUINCY ?

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Quand le refus américain d’intervenir au Yémen oblige l’Arabie saoudite à regarder autrement son alliance avec Washington

Il y a des alliances qui meurent dans le fracas d’un traité dénoncé. Et il y en a d’autres qui s’éteignent plus lentement, presque silencieusement, le jour où l’un des partenaires découvre que la promesse qu’il croyait acquise n’est plus automatique. C’est peut-être ce qui vient de se produire entre les États-Unis et l’Arabie saoudite.

En septembre 2026, alors que les Houthis progressaient sur la côte yéménite de la mer Rouge et consolidaient leur emprise autour du détroit de Bab el-Mandeb, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a demandé à Donald Trump une intervention militaire américaine directe. Selon Reuters, Washington a refusé de mener les frappes demandées, tout en proposant du renseignement et une aide au ciblage. Ce refus ne signifie pas l’abandon de toute coopération militaire entre les deux pays. Mais sa portée symbolique est immense.

Car derrière cet épisode se trouve une histoire vieille de plus de quatre-vingts ans : celle du Quincy.

14 février 1945 : une rencontre qui devient un symbole

Le 14 février 1945, au retour de la conférence de Yalta, Franklin D. Roosevelt rencontre le roi Abdelaziz Ibn Saoud à bord du croiseur américain USS Quincy, sur le Grand Lac Amer, dans le canal de Suez. Le compte rendu officiel de la conversation montre qu’ils parlent notamment de la Palestine, de l’avenir régional, de l’agriculture et du développement du royaume. Il n’existe pas, dans ce document, un traité écrit disant en quelques lignes : « pétrole contre protection militaire ».

Pourtant, l’Histoire a retenu autre chose. Elle a fait de cette rencontre le symbole fondateur d’un arrangement stratégique progressivement consolidé : l’Arabie saoudite devenait un partenaire énergétique et politique central de Washington ; en retour, les États-Unis contribuaient à la sécurité, à la stabilité et à la modernisation militaire du royaume. Les archives américaines de l’époque montrent explicitement l’importance que Washington accordait déjà à la stabilité saoudienne et à l’accès aux immenses ressources pétrolières du pays.

C’est cela, plus que le texte d’un traité inexistant, que l’on appelle communément le « pacte du Quincy ». Un pacte non écrit, mais extraordinairement durable : le pétrole et la stabilité du Golfe d’un côté ; la puissance américaine, l’armement et une forme de garantie stratégique de l’autre.

Le Quincy n’était pas seulement un arrangement d’intérêts. Avec le temps, il était devenu une promesse de confiance.

Une alliance traversée par les crises

Cette relation n’a jamais été simple. Elle a survécu à la création d’Israël, à la guerre de 1973, à l’embargo pétrolier, à la révolution iranienne, à la guerre du Golfe, au 11-Septembre, aux désaccords sur l’Irak, aux printemps arabes, à l’affaire Khashoggi et aux divergences sur l’Iran. Chaque crise semblait annoncer une rupture ; chaque fois, les intérêts stratégiques finissaient par recoller les morceaux.

Mais quelque chose s’est progressivement déplacé. Les États-Unis sont devenus moins dépendants du pétrole importé du Golfe qu’ils ne l’étaient autrefois. L’Asie est devenue le débouché dominant du pétrole saoudien. Riyad, de son côté, a cherché à diversifier ses partenariats avec la Chine, la Russie, l’Inde et d’autres puissances. L’alliance n’a pas disparu ; elle est devenue plus transactionnelle, plus conditionnelle, moins instinctive.

Le tournant est psychologique autant que militaire : l’Arabie saoudite ne peut plus partir du principe que toute menace grave contre sa sécurité déclenchera automatiquement une réponse militaire américaine.

Bab el-Mandeb : le moment de vérité

C’est pourquoi l’épisode de Bab el-Mandeb est si important. Le détroit n’est pas un théâtre périphérique. Il relie la mer Rouge au golfe d’Aden et constitue l’une des grandes artères du commerce mondial. La progression houthie sur la côte et vers l’île de Perim a donné au mouvement yéménite allié à l’Iran un levier supplémentaire sur cette route maritime.

Pour Riyad, la menace est directe. Elle est militaire, économique et stratégique. L’Arabie saoudite s’était longtemps pensée protégée par la profondeur de son partenariat américain. Or, au moment où elle demande une action militaire directe pour repousser une avancée qu’elle juge dangereuse, Washington lui répond en substance : nous pouvons vous aider à voir, à identifier, à cibler ; nous ne ferons pas nécessairement la guerre à votre place.

Il faut mesurer la différence entre les deux phrases. Elle tient en quelques mots, mais elle peut séparer deux époques.

Une alliance existe tant que les deux partenaires donnent le même sens au mot « sécurité ».

Est-ce vraiment la fin du Quincy ?

Il serait excessif d’affirmer qu’un seul refus américain met juridiquement fin à quatre-vingts ans de relation stratégique. Il n’y a d’ailleurs pas de « traité du Quincy » à dénoncer. Les États-Unis continuent de coopérer avec l’Arabie saoudite, de lui fournir des systèmes d’armes, du renseignement, des capacités de défense et un dialogue militaire de très haut niveau.

Mais les alliances ne vivent pas seulement de textes. Elles vivent de perceptions. Elles reposent sur ce que chaque partenaire croit que l’autre fera lorsque viendra le moment critique. De ce point de vue, l’épisode actuel peut marquer une rupture profonde : non pas la fin administrative d’un accord, mais la fin d’une certitude.

Pendant des décennies, le royaume pouvait penser : si une menace stratégique majeure met en danger l’équilibre régional, les États-Unis finiront par intervenir. Aujourd’hui, la question devient : dans quelles circonstances précises Washington estimera-t-il que la sécurité saoudienne coïncide encore avec son propre intérêt national ?

L’Iran et la nouvelle géographie de la puissance

L’autre acteur de cette histoire est évidemment l’Iran. Les Houthis ne sont pas de simples exécutants de Téhéran : ils ont leurs propres objectifs, leur histoire et leurs intérêts yéménites. Mais leur coopération militaire avec l’Iran et le Hezbollah est largement documentée, et leur progression augmente objectivement le levier stratégique du camp iranien autour de la mer Rouge.

La géographie rend cette évolution particulièrement sensible. À l’est, le détroit d’Ormuz commande l’accès maritime au Golfe. À l’ouest, Bab el-Mandeb commande l’accès à la mer Rouge et, au-delà, au canal de Suez. Toute puissance capable de menacer simultanément ces deux portes possède un moyen de pression disproportionné sur les flux énergétiques et commerciaux mondiaux.

Cela ne signifie pas que l’Iran « contrôle » mécaniquement les deux détroits, ni que Washington renonce à contenir Téhéran. Les États-Unis restent militairement engagés dans la région. Mais cela signifie que les alliés arabes de Washington doivent désormais envisager une hypothèse autrefois presque impensable : l’Amérique peut choisir de combattre pour ses propres lignes rouges sans combattre automatiquement pour les leurs.

La solitude nouvelle des puissances du Golfe

C’est peut-être là que se trouve la dimension la plus humaine de cette histoire. Une alliance de quatre-vingts ans crée des habitudes. Elle crée une mémoire collective, des réflexes militaires, des générations d’officiers formés ensemble, des contrats, des bases, des réseaux diplomatiques, mais surtout un sentiment de sécurité. Puis, un jour, le partenaire découvre qu’il doit peut-être apprendre à se défendre autrement.

Pour l’Arabie saoudite, cela peut signifier trois choses à la fois : renforcer ses propres capacités militaires ; rechercher davantage de partenaires et d’alliances régionales ; et maintenir un dialogue avec l’Iran et les Houthis précisément parce que la garantie américaine n’est plus perçue comme illimitée.

Cette évolution ne condamne pas nécessairement la relation avec Washington. Elle peut même conduire à une relation plus adulte, plus équilibrée, où les responsabilités sont mieux réparties. Mais elle met fin à l’illusion confortable selon laquelle la puissance américaine est une assurance tous risques.

Du pacte de protection au partenariat conditionnel

Le monde de 1945 était celui de Roosevelt, d’un royaume saoudien encore pauvre, d’un pétrole dont l’importance géopolitique explosait et d’une Amérique entrant dans son siècle de puissance. Le monde de 2026 est multipolaire, saturé de drones et de missiles, traversé par la rivalité sino-américaine et par des puissances régionales beaucoup plus autonomes.

Il aurait été étonnant que le Quincy traverse intact un tel changement d’époque.

Ce qui est peut-être en train de mourir n’est donc pas l’alliance américano-saoudienne. C’est sa forme ancienne : celle d’un protecteur et d’un protégé, celle d’une garantie supposée automatique, celle d’un Moyen-Orient où la dernière décision revenait presque toujours à Washington.

À sa place apparaît un monde plus froid. Les États-Unis choisissent leurs batailles. L’Arabie saoudite doit choisir ses dépendances. L’Iran teste les vides. Les puissances régionales apprennent qu’elles devront parfois assurer elles-mêmes leur équilibre.

La fin d’une certitude

Le Quincy n’est peut-être pas mort le jour où Donald Trump a refusé des frappes contre les Houthis. L’Histoire est rarement aussi nette. Mais ce jour pourrait rester comme celui où Riyad a compris que le pacte ne signifiait plus exactement ce qu’il avait signifié pendant plusieurs générations.

Les grandes alliances finissent souvent avant que leurs institutions ne disparaissent. Elles finissent lorsque la confiance change de nature.

En 1945, sur le pont du Quincy, deux hommes s’étaient rencontrés au milieu d’un monde qui sortait de la guerre. Derrière eux naissait une relation qui allait structurer le Moyen-Orient pendant huit décennies. En 2026, au large du Yémen, ce n’est pas un traité qui se déchire. C’est peut-être une vieille conviction qui se dissout : celle selon laquelle, lorsque le danger deviendrait existentiel pour le royaume, l’Amérique serait forcément là.

Si cette conviction disparaît durablement, alors le véritable héritage du Quincy aura pris fin — non dans une cérémonie diplomatique, mais dans le silence d’un refus.

Repères et sources

• U.S. Department of State, Office of the Historian, mémorandum de la rencontre Roosevelt–Ibn Saoud à bord de l’USS Quincy, 14 février 1945.

• Council on Foreign Relations, The Case for a New U.S.-Saudi Strategic Compact, 2022, sur la portée historique et stratégique de la rencontre du Quincy.

• Reuters, 11 septembre 2026, sur la demande saoudienne d’une action militaire américaine contre les Houthis et le refus de frappes directes, accompagné d’une offre de renseignement et d’aide au ciblage.

• Reuters, 16–17 septembre 2026, sur l’avancée houthie autour de Bab el-Mandeb, la situation saoudienne et les contacts américano-houthis à Oman.

La fin du pacte du Quincy ?  •  17 septembre 2026

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Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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