Le zugzwang (de l’allemand : la contraction  des mots zug (coup) et zwang (contrainte)) est un concept important dans plusieurs jeux de société. Il désigne une position où un joueur est forcé de jouer un coup qui l’amènera  soit à la défaite soit à la dégradation de sa situation.

Dans les jeux complètement rationnels tels que les échecs et les dames, il requiert une manipulation subtile de l’adversaire pour le pousser dans ses retranchements en lui limitant ses choix de mouvement et l’acculer à des actions encore plus dégradantes. Le summum arrive quand l’attaqué réalise qu’il n’a plus le choix et accepte sa défaite.

Dans un jeu de hasard raisonné comme le backgammon, malgré la présence du hasard, la stratégie et l’anticipation tiennent des rôles importants pour gagner. Les mouvements sont déterminés par la paire de dés affichée. Chaque joueur construit des barrières (blocs) qui limitent le champ de manœuvre de l’adversaire et font avancer ses dames en sécurité. Pour gagner, Il faut sortir ses 15 dames avant l’adversaire. La dynamique du jeu est une combinaison de course et de surpassement de l’adversaire en le bloquant de toutes les manières ; une erreur ou des dés (de)favorables à un moment critique peuvent faire basculer la partie.

Contrairement au jeu d’échecs, au backgammon, un joueur peut se mettre dans une situation de zugzwang avec un effort limité de l’adversaire: quand il tarde à réagir en jouant d’une manière excessivement défensive (en évitant de prendre  des risques calculés), ou en s’embourbant dans des débuts d’impasse qui auront besoin de dés très peu probables pour le dégager; Il se retrouve à démanteler ses barrières  ou à exposer ses dames aux coups de l’adversaire.

Mon grand-père, un homme de grande sagesse qui a été témoin et des derniers excès de l’empire ottoman et des diverses crises existentielles libanaises (1890-1983) m’avait initié au backgammon, jeu national/régional. Il avait l’immense indulgence de me laisser rejouer les coups mal calculés en m’expliquant patiemment qu’il faut surtout  ne pas se mettre en situation de future vulnérabilité et se retrouver perdant sans avoir fait d’erreurs apparentes, seulement en étant acculé à des actions auto-infligées ou en se dissociant de l’action en cours.

Actuellement, avec l’affaire (de la démission !?) du premier ministre Saad Hariri, le Liban est en zugzwang exemplaire. Entre l’instrumentalisation par procuration de l’Iran et les fins de non-recevoir de l’Arabie Saoudite, les options se sont restreintes et la logique de dissociation n’existe plus, même dans la forme.

En y regardant de plus près, le Liban, depuis l’indépendance, a développé l’art de se mettre en zugzwang (parfois avec, mais souvent sans l’assistance de ses adversaires ou concurrents) par une série de décisions (ponctuellement) raisonnables mais stratégiquement aberrantes au niveau national:

Tarder à ouvrir le débat sur les questions fondamentales pour finir par les résoudre dans la violence

Tarder à sortir des pièges avant qu’ils ne se referment après avoir occulté les manœuvres d’encerclement.

Attendre la combinaison parfaite pour élargir ses options (qui souvent ne se réalisent pas).

Baser ses actions sur des lectures contradictoires des développements régionaux et même mondiaux ; entrer dans des joutes de surenchères belliqueuses pour toutes les causes proches ou lointaines pour se retrouver en porte-à-faux.

Essayer d’éviter les coups et les mises hors-jeu en se cantonnant dans une attitude défensive–offensive qui appelle au déferlement des coups de toutes parts.

Travailler avec des tactiques circonstancielles (ou primaires ou trop élaborées), sans stratégie cohérente.

Ou encore construire les piliers de son économie sur la bienveillance des pays du golfe et tout faire pour éroder la bonne volonté ce ces derniers.

 (…)

Les Libanais sont pourtant de très bons joueurs de backgammon, en général : ils savent opérer dans des situations délicates, miser selon leurs moyens et ils savent tirer le meilleur parti des dés affichés sans forcer les choses. Il serait utile de transférer intelligemment leurs talents dans les applications politiques et diplomatiques dans un environnement de plus en plus volatile pour éviter (encore une fois) de mettre le Liban en zugzwang.


Nagy Rizk
Nagy Rizk

Nagy Rizk

NAGY RIZK EST LIBANAIS, IL A UNE FORMATION D’INGÉNIEUR (AUB)  ET DANS LES AFFAIRES (INSEAD). IL EST DIRIGEANT D’ENTREPRISES AU LIBAN. IL A UNE LONGUE EXPERIENCE DE CONSULTANT EN STRATÉGIE ET BUSINESS DEVELOPMENT DANS LA REGION MENA.

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