L’inversion est la réflexion et la planification par l’opposé de ce que nous voulons réaliser. Au lieu de réfléchir uniquement aux moyens pour atteindre les objectifs (raisonnement de l’avant), elle consiste à inverser le raisonnement et réfléchir aux résultats que nous ne voulons pas se réaliser. C’est une approche contre-intuitive qui peut être critique pour trouver la solution intelligente des problèmes difficiles.

L’inversion était la technique de prédilection du mathématicien allemand  Carl Jacobi (1820). Il a soutenu que les problèmes complexes peuvent être résolus plus facilement et plus rapidement en les exprimant d’une façon inversée. Elle a été diffusée depuis plus de trente ans par Charles Munger, l’associé notoire de l’investisseur éclairé Warren Buffet, qui la cite souvent comme son outil principal pour structurer  des décisions gagnantes.

L’approche consiste à raisonner en inverse: que se passerait-il si les projections ne se matérialisent pas ? Comment ne pas se retrouver dans les situations que nous ne voulons pas à tout prix ? Puis identifier tous les éléments qui pourraient nous y amener et les ÉVITER. Il est plus facile d’éviter ce que nous ne voulons pas que de réaliser ce que nous voulons.

Un exemple typique d’inversion: en essayant d’atteindre le  bonheur, au lieu d’énumérer ce qui nous rendrait heureux (et qui peut être subjectif et aléatoire) plutôt lister toutes les situations qui peuvent nous rendre malheureux et misérables et les éviter.

Un autre exemple: en faisant un investissement, au lieu de réfléchir aux moyens de gagner de l’argent penser plutôt à ce qui contribuerait à en perdre et s’en protéger.

L’objectif de base de prendre de bonnes décisions consisterait donc à éviter d’en prendre de mauvaises qui empêcheraient d’atteindre les résultats désirés. En d’autres  termes accepter qu’il est plus important de ne pas être stupide que d’être très intelligent/malin.

Au Liban, depuis les élections législatives du 6 mai 2018, le premier ministre désigné cherche à constituer un nouveau gouvernement. Mais les négociations sont stériles car chaque partie prenante essaye de grignoter des points aussi futiles soient-ils, d’enclencher sans  vergogne des marchandages sur les portefeuilles ministériels comme des trophées pas comme des postes de responsabilité. Le débat est engagé en utilisant souvent des narratifs aberrants et des syllogismes délirants qui tristement ne choquent plus personne. L’approche actuellement adoptée pour résoudre le problème est de vouloir concilier des revendications/attentes/ promesses pré-électorales démesurées/ préserver des chasses gardées autoproclamées/ (…) avec des ressources très limitées et des contraintes importantes tant intérieures qu’extérieures, le tout en misant  vainement que les uns craquerons par l’usure  et que la meilleure raison est celle du plus fort.  

Tout ceci en essayant, en passant, de rendre les uns redevables, les autres apaisés, d’aucuns satisfaits, sinon les neutraliser en les rendant complices… Tout en ne cachant pas que l’objectif  principal des uns et des autres est d’assurer leur survie politique à tout prix et par là même l’accès débridé aux biens publics sans autre considération.  Et puis ils savent qu’ils gagnent si les choses vont bien et qu’ils  ne subiront aucune conséquence (significative) si les choses vont mal!

Dans cette situation, l’impasse peut perdurer indéfiniment. Il faut donc envisager une approche plus constructive et franchement responsable.

La version 2.0 pour réussir à former le prochain gouvernement  (et diriger effectivement le pays à la dérive) doit nécessairement inclure des  raisonnements par inversion.

En utilisant une approche dans les deux sens: en couplant les besoins de notre système démocratique (représentativité des élus dans le gouvernement), avec une analyse des situations que nous voulons éviter.

Une liste non-exhaustive des (contre) objectifs  à examiner:

  • Comment éroder/discréditer (encore plus) le système au Liban?
  • Comment débrider la corruption dans le système?
  • Comment dilapider les fonds publics (impunément)?
  • Comment saper l’état de droit ?
  • Comment se disqualifier de sa position d’interlocuteur au niveau régional et subir les faits accomplis?
  • Comment faire sauter les garde-fous institutionnels?
  • Comment creuser encore plus les écarts sociaux?
  • Comment faire fuir /aliéner les investisseurs potentiels?
  • Comment favoriser une économie de rente aux dépends d’une économie de production?
  • Comment pousser les libanais productifs à émigrer ?
  • Comment aggraver les problèmes écologiques?
  • Comment exploser la dette publique?

 (…)

Les réponses aux questions sont multiples mais relativement simples à déterminer. En les classifiant et en les regroupant par catégories, il est facile d’établir une liste des actions à éviter et des décisions qui seraient stupides.

La version 2.0, au delà de résoudre un problème immédiat peut constituer un outil à l’usage des décideurs, qui pourrait tester leur sincérité, leurs compétences, leur capacité à planifier au deuxième et au nième degré, et servir à mesurer les conséquences de chaque action. Par extension, elle peut être précieuse à l’usage des citoyens ; ils pourront objectivement  apprécier les efforts de leurs responsables ou les sanctionner (s’ils le peuvent, quand ils le peuvent).