La hausse du mazout révèle une faiblesse plus profonde que le prix à la pompe
La flambée du mazout remet en lumière une anomalie structurelle de l’économie libanaise. Lorsque le prix international des hydrocarbures augmente, le Liban ne subit pas seulement le renchérissement du transport ou du chauffage. Il importe également une partie du combustible nécessaire pour produire l’électricité publique, puis davantage de mazout pour fabriquer, dans des milliers de générateurs privés, l’électricité qu’Électricité du Liban ne fournit pas.
Le pays supporte ainsi deux systèmes de production en parallèle. Le premier repose sur les centrales publiques, le réseau national et les infrastructures d’Électricité du Liban. Le second s’est développé pour compenser les insuffisances du premier et repose principalement sur des générateurs répartis dans les quartiers, les villages, les entreprises et les immeubles.
En période de pétrole relativement bon marché, cette duplication représente déjà un coût considérable. Lorsque le mazout s’envole, elle devient une vulnérabilité macroéconomique. Chaque heure de courant qu’Électricité du Liban ne produit pas doit être remplacée quelque part. Dans la majorité des cas, ce remplacement consomme un carburant importé payé en devises.
Les données économiques disponibles pour 2026 montrent l’importance du phénomène. Les produits énergétiques représentaient déjà environ 23 % des importations libanaises en 2025. La facture énergétique devait encore augmenter sensiblement en 2026, avec une progression estimée autour de 17,5 % dans les projections disponibles. Le choc ne concerne donc pas seulement les factures des ménages. Il agit directement sur les besoins en dollars du pays, les coûts des entreprises et la balance commerciale.
La question devient alors différente de celle habituellement posée. Il ne suffit plus de demander combien coûte Électricité du Liban à l’État. Il faut calculer combien coûte au pays l’électricité qu’Électricité du Liban ne produit pas.
L’économie apparente réalisée par l’État peut devenir une dépense pour tout le pays
Lorsqu’Électricité du Liban réduit sa production faute de combustible ou de liquidités, ses dépenses diminuent mécaniquement. Elle brûle moins de carburant et produit moins de kilowattheures.
Comptablement, cette réduction peut donner l’impression que le secteur public économise.
Économiquement, l’électricité manquante ne disparaît pas. Les familles continuent d’éclairer leurs logements. Les supermarchés doivent maintenir leurs réfrigérateurs. Les restaurants, hôpitaux, bureaux, hôtels, ateliers et usines ont besoin de courant. La demande se déplace simplement vers les générateurs.
La dépense quitte alors les comptes d’Électricité du Liban pour apparaître dans ceux des ménages et des entreprises.
Cette distinction est essentielle. Le coût public diminue éventuellement, mais le coût national peut augmenter.
Les informations économiques disponibles estiment que la production des générateurs privés revient approximativement deux fois plus cher que celle d’Électricité du Liban dans les conditions examinées. L’écart varie évidemment selon le prix du mazout, le rendement du groupe électrogène, sa taille, sa charge et les frais d’exploitation. Mais la direction du phénomène ne fait guère de doute : produire de l’électricité avec une multitude de petites unités diesel est généralement moins efficace qu’avec un système centralisé correctement exploité.
Chaque heure transférée du réseau public vers un générateur peut donc augmenter la quantité de ressources nécessaire pour fournir un service comparable.
Le générateur n’est pas seulement une solution de secours
Le modèle libanais a progressivement transformé un équipement d’urgence en infrastructure électrique permanente.
Un générateur devrait normalement fonctionner quelques heures lors d’une panne exceptionnelle. Au Liban, il constitue depuis des années une source régulière d’électricité. Dans certaines périodes, il fournit davantage d’heures que le réseau public.
Cette permanence change complètement son poids économique.
Il faut acheter le générateur, l’entretenir, changer les huiles, réparer les moteurs, financer les pièces détachées et rémunérer les personnes qui l’exploitent. À cela s’ajoute le combustible.
Les pertes d’efficacité sont également importantes. Une grande centrale peut optimiser davantage sa production qu’une multitude de petits moteurs fonctionnant avec des niveaux de charge variables.
Le pays finance donc en permanence deux capacités de production : les centrales publiques qu’il possède déjà et un parc privé extrêmement fragmenté.
Le consommateur paie les deux. Il contribue directement ou indirectement au fonctionnement du secteur public, puis règle un abonnement privé pour obtenir le service que le premier ne fournit pas suffisamment.
C’est cette duplication, plus encore que le prix isolé du mazout, qui explique l’extrême sensibilité du Liban aux chocs énergétiques.
La hausse du mazout frappe les entreprises avant même d’atteindre le consommateur
Pour les entreprises, l’électricité privée constitue une composante directe du coût de production.
Une boulangerie, un atelier industriel, une chambre froide ou un restaurant ne peut simplement interrompre son activité lorsque le réseau public s’arrête. L’entreprise bascule sur son générateur ou celui de son quartier.
Lorsque le mazout augmente, son coût unitaire augmente immédiatement.
L’entreprise dispose alors de trois possibilités. Elle réduit sa marge, ce qui devient rapidement impossible dans les secteurs déjà fragiles. Elle diminue sa production. Ou elle répercute la hausse sur ses prix.
Dans ce dernier cas, le choc énergétique se diffuse dans toute l’économie.
Le mazout devient une composante invisible du prix du pain, de la nourriture conservée au froid, d’un produit fabriqué localement, d’une nuit d’hôtel ou d’un service médical.
C’est l’une des raisons pour lesquelles une crise énergétique peut alimenter l’inflation même lorsque la monnaie reste relativement stable.
Le phénomène réduit également la compétitivité des producteurs libanais. Une entreprise qui doit fabriquer elle-même une partie importante de son électricité supporte un handicap face à un concurrent étranger alimenté par un réseau stable.
La faiblesse électrique devient ainsi une taxe implicite sur la production locale.
Les ménages cumulent désormais trois chocs
La situation est tout aussi difficile pour les particuliers.
Le premier choc vient du transport. Une hausse du pétrole augmente le prix de l’essence ou du diesel utilisé par les véhicules.
Le deuxième vient du générateur. Le tarif mensuel dépend directement du prix du mazout.
Le troisième peut venir d’Électricité du Liban elle-même. Si le coût du combustible utilisé par l’entreprise publique augmente durablement, son équilibre financier exige théoriquement une adaptation du tarif.
Un même ménage peut donc subir la hausse énergétique trois fois dans le même mois.
Le problème devient particulièrement aigu lorsque les revenus ne progressent pas au même rythme. Les revendications syndicales de septembre 2026 sur les salaires et l’indemnité de transport doivent aussi être lues à travers cette évolution.
Le salarié ne demande pas seulement une augmentation abstraite. Une part croissante de son revenu est absorbée par l’énergie nécessaire pour aller travailler et pour disposer d’électricité chez lui.
Cette pression explique pourquoi une hausse du tarif public peut devenir politiquement explosive même lorsqu’elle est économiquement justifiée.
Plus d’électricité publique peut coûter moins cher au pays, même si Électricité du Liban dépense davantage
C’est ici que le paradoxe apparaît clairement.
Supposons qu’Électricité du Liban achète davantage de combustible et augmente sa production. Ses dépenses progressent. Vue uniquement depuis son bilan, l’opération semble coûteuse.
Mais si chaque kilowattheure supplémentaire fourni par le réseau remplace un kilowattheure plus cher produit par un générateur, le pays peut réaliser une économie globale.
La dépense publique augmente tandis que la dépense privée diminue davantage.
C’est pourquoi le redressement d’Électricité du Liban ne devrait pas être évalué uniquement à travers le montant de ses achats de carburant.
Il faut mesurer le coût total de l’électricité pour l’économie.
Cette approche change la manière de juger les décisions gouvernementales. Réduire les achats de combustible d’Électricité du Liban n’est pas nécessairement une économie si cette réduction oblige les consommateurs à acheter encore plus de mazout pour leurs générateurs.
Le même raisonnement vaut pour les devises. Si la production privée nécessite davantage de carburant pour fournir la même quantité d’électricité, le Liban peut finir par importer plus d’énergie que dans un système public plus performant.
Le problème des devises est redevenu central
Depuis la stabilisation relative du marché des changes, la question des réserves en devises est parfois moins visible qu’au cœur de la crise financière. Elle reste pourtant déterminante.
Le Liban importe l’essentiel de ses hydrocarbures. Ces achats doivent être réglés en devises.
Plus la facture pétrolière augmente, plus l’économie doit générer de dollars à travers les exportations, le tourisme, les transferts des expatriés, les investissements ou d’autres entrées de capitaux.
Une hausse importante des importations énergétiques peut donc détériorer la balance commerciale même si les autres importations restent stables.
Le fonctionnement massif des générateurs aggrave cette dépendance. Une partie des dollars qui quitte le pays ne sert pas à augmenter la capacité productive future. Elle finance simplement le carburant brûlé pour compenser une infrastructure publique insuffisante.
Le pays consomme ainsi des devises pour maintenir un système de secours permanent.
C’est l’une des différences majeures entre une dépense énergétique productive et une dépense de substitution. Investir dans une centrale, un réseau ou une installation solaire crée un actif qui continue à produire. Importer du mazout pour un générateur permet de produire pendant quelques heures, puis le carburant a disparu.
L’énergie solaire a déjà modifié l’équation, mais pas suffisamment
La crise a poussé des milliers de ménages et d’entreprises à investir dans le solaire. Ce mouvement a réduit une partie de la demande adressée aux générateurs, particulièrement pendant la journée.
Cette transformation constitue l’un des rares ajustements structurels produits spontanément par la crise.
Elle possède cependant des limites. La production solaire varie selon les heures et les saisons. Sans stockage suffisant, elle ne remplace pas totalement le réseau ou les générateurs. Les batteries représentent également un investissement important et doivent être renouvelées.
Le développement massif du solaire pose par ailleurs une nouvelle question au réseau public. Les consommateurs capables d’investir produisent une partie de leur propre électricité. Ceux qui ne le peuvent pas restent davantage dépendants d’Électricité du Liban et des générateurs.
À terme, le financement du réseau doit donc être repensé pour éviter que les clients les plus solvables ne réduisent fortement leurs achats publics tandis que les coûts fixes de l’infrastructure restent à supporter.
La transition énergétique ne consiste pas simplement à ajouter des panneaux sur les toits. Elle exige une organisation du réseau capable d’intégrer cette production décentralisée.
Le gaz pourrait modifier le coût de production, mais les infrastructures restent déterminantes
Le gouvernement évoque également des projets gaziers et des liaisons énergétiques régionales.
Le gaz peut offrir une production plus efficace dans certaines centrales conçues ou adaptées pour l’utiliser. Il peut aussi réduire la dépendance à certains produits pétroliers plus coûteux.
Mais là encore, l’annonce d’un projet ne produit pas de courant.
Il faut sécuriser l’approvisionnement, disposer des infrastructures de transport, adapter les centrales et conclure des contrats financièrement viables.
Le Liban a connu de nombreux projets énergétiques annoncés puis retardés par les contraintes politiques, financières ou régionales.
La crédibilité de la nouvelle stratégie dépendra donc moins des annonces que du calendrier d’exécution.
Chaque année de retard maintient le pays dans sa dépendance au système actuel.
Le réseau est aussi important que les centrales
Augmenter la production ne suffit pas si une partie importante de l’électricité injectée n’est pas facturée ou encaissée.
Les pertes techniques proviennent de l’état du réseau. Les pertes non techniques comprennent notamment les branchements illégaux et les difficultés de recouvrement.
C’est pourquoi le problème évoqué autour des administrations publiques débitrices prend une importance particulière. Électricité du Liban doit pouvoir encaisser ce qu’elle facture, qu’il s’agisse d’un ménage, d’une entreprise ou d’une institution appartenant à l’État.
Sinon, chaque augmentation de production peut simplement accroître les sommes non recouvrées.
La réforme doit donc avancer simultanément sur trois fronts : production, réseau et collecte.
Traiter seulement le premier reproduirait les erreurs anciennes.
Le coût réel devrait être calculé au niveau du pays, pas seulement d’Électricité du Liban
Le débat énergétique libanais souffre finalement d’un problème de mesure.
On connaît relativement bien les dépenses d’Électricité du Liban parce qu’elles apparaissent dans les comptes publics. Les transferts du Trésor ont longtemps été visibles et politiquement contestés.
Le coût du système privé est beaucoup plus dispersé. Il est payé par des centaines de milliers de ménages et d’entreprises. Il n’apparaît donc pas sous la forme d’une ligne unique dans le budget.
Cette différence crée une illusion.
Un milliard dépensé par l’État apparaît immédiatement comme un problème public. Un milliard réparti entre les factures de générateurs de toute la population est moins visible, alors qu’il pèse tout autant sur l’économie.
Pour décider rationnellement, le gouvernement devrait comparer les deux.
Combien coûte réellement un kilowattheure fourni par Électricité du Liban, en intégrant le combustible, l’exploitation et les pertes ? Combien coûte le même kilowattheure produit par les générateurs ? Combien de mazout est importé spécifiquement pour la production privée ? Quelle quantité pourrait être économisée avec quatre, huit ou douze heures supplémentaires de courant public ?
Ces chiffres permettraient de déterminer le niveau de production publique économiquement optimal au lieu de raisonner uniquement à partir de la trésorerie immédiate de l’entreprise.
La crise du mazout offre finalement un test simple
Le Liban ne peut contrôler le prix mondial du pétrole. Il peut en revanche contrôler la quantité de carburant qu’il gaspille à produire la même électricité dans un système fragmenté.
C’est là que se trouve le véritable enjeu.
Lorsque l’alimentation publique diminue, la consommation énergétique ne disparaît pas. Elle se déplace vers un système généralement plus coûteux. Le déficit d’Électricité du Liban devient alors une facture privée, une hausse des coûts des entreprises et une pression supplémentaire sur les importations.
La politique énergétique ne devrait donc plus chercher seulement à réduire ce que l’État dépense pour l’électricité. Elle devrait chercher à réduire ce que le Liban entier dépense pour obtenir un kilowattheure fiable.
C’est cette différence qui permet de comprendre le paradoxe actuel : Électricité du Liban peut dépenser moins tandis que le pays, lui, dépense davantage.



