Le problème n’est plus de remplacer un ministre
Le débat sur un éventuel remaniement du gouvernement de Nawaf Salam pourrait donner l’impression d’une opération limitée. Joe Saddi rencontre des difficultés au ministère de l’Énergie. Tamara El Zein mène une confrontation coûteuse politiquement avec les exploitants de carrières. D’autres ministres font l’objet de critiques. Il suffirait alors de remplacer quelques membres du cabinet pour relancer l’action gouvernementale.
Les informations disponibles au 23 septembre 2026 décrivent une situation beaucoup plus complexe. Modifier une seule pièce de l’équipe risque de rouvrir l’accord politique qui a permis de constituer le gouvernement. Derrière les noms de Joe Saddi et Tamara El Zein apparaît notamment une bataille beaucoup plus sensible autour du ministère des Affaires étrangères, occupé par Youssef Raggi.
Une information circule à ce sujet dans les milieux politiques : le président Joseph Aoun souhaiterait confier les Affaires étrangères à son conseiller politique Jean Aziz en remplacement de Youssef Raggi, nommé dans le cadre de la part gouvernementale attribuée aux Forces libanaises. Cette information n’a pas été officialisée par Baabda et doit rester présentée comme une donnée de coulisses. Elle prend toutefois une importance particulière lorsqu’elle est rapprochée des tensions déjà publiques entre la présidence et les Forces libanaises sur la place du ministre dans la conduite de la diplomatie.
Samir Geagea a lui-même publiquement posé la question de l’absence du ministre des Affaires étrangères lors de certains déplacements internationaux du président de la République ou du Premier ministre. Sa critique était explicite : comment parler d’un État fonctionnant à travers ses institutions si le ministre chargé des relations extérieures n’accompagne pas systématiquement les dirigeants dans leurs principales missions diplomatiques ?
Le remaniement potentiel touche donc à une question beaucoup plus importante que la performance individuelle de quelques ministres. Il pourrait déterminer qui contrôle la diplomatie libanaise au moment où se négocient le retrait israélien, l’avenir du Liban-Sud, les relations avec Washington et la succession de la FINUL.
Le ministère des Affaires étrangères est devenu beaucoup plus stratégique qu’au moment de la formation du gouvernement
Lorsque le gouvernement a été constitué, les portefeuilles ont été répartis selon une combinaison classique de critères : représentation politique, équilibre confessionnel, profils techniques et volonté affichée de Nawaf Salam de conserver une certaine autonomie dans le choix de son équipe.
Depuis, la nature du moment politique a changé.
Le Liban est entré dans des négociations directes avec Israël sous médiation américaine. La question du monopole des armes par l’État est devenue l’un des principaux sujets du gouvernement. Le mandat de la FINUL arrive à son terme. Washington exerce une influence déterminante sur le calendrier des négociations. Paris tente de préserver son rôle. Riyad, Doha, Ankara et Le Caire cherchent chacun à peser sur la nouvelle architecture régionale.
Dans ce contexte, le ministère des Affaires étrangères n’est plus seulement chargé de gérer les ambassades et les relations diplomatiques ordinaires. Il se trouve au contact direct des principaux dossiers de souveraineté.
Youssef Raggi participe d’ailleurs aux réunions de New York aux côtés de Nawaf Salam. Il a rencontré le secrétaire d’État du Vatican Pietro Parolin et participé aux entretiens avec plusieurs responsables étrangers. Il défend notamment le choix de la négociation comme moyen de parvenir à la sécurité et au retrait israélien.
Mais la diplomatie libanaise ne passe pas exclusivement par son ministère. Joseph Aoun dispose de ses propres conseillers et de ses contacts directs. Nawaf Salam mène lui-même une diplomatie active. Le président du Parlement conserve également ses canaux. À cela s’ajoutent les partis politiques, dont plusieurs entretiennent des relations directes avec des capitales étrangères.
Le conflit autour des Affaires étrangères porte donc aussi sur la centralisation de cette diplomatie fragmentée.
Jean Aziz apparaît dans les discussions autour de Baabda
Le nom de Jean Aziz est précisément intéressant pour cette raison. Conseiller politique de Joseph Aoun, il appartient au cercle directement associé à la présidence.
Selon les informations circulant autour du remaniement, Baabda souhaiterait lui confier le ministère des Affaires étrangères en cas de changement de gouvernement.
Une telle nomination aurait une portée très différente du simple remplacement d’un ministre par un autre.
Elle rapprocherait directement le ministère de la présidence de la République. La diplomatie conduite par Baabda et celle du Quai Bustros seraient alors beaucoup plus étroitement alignées.
Pour les Forces libanaises, cette évolution signifierait en revanche la perte d’un portefeuille stratégique.
C’est ici que la question devient conflictuelle. Le parti peut demander le remplacement de certains ministres ou critiquer le fonctionnement du gouvernement. Mais accepter le principe d’un remaniement revient à permettre aux autres acteurs de demander également une modification des portefeuilles attribués aux Forces libanaises.
Le parti se retrouve donc devant un dilemme : réclamer des changements sans pouvoir garantir qu’il conservera exactement les mêmes positions dans la nouvelle configuration.
L’absence de Youssef Raggi lors de certains déplacements n’est pas un détail protocolaire
La polémique soulevée par Samir Geagea permet de comprendre pourquoi la question des Affaires étrangères précède déjà le remaniement.
Le chef des Forces libanaises s’est interrogé publiquement sur les déplacements internationaux du président de la République ou du Premier ministre auxquels Youssef Raggi n’avait pas été associé. Il y a vu un problème institutionnel.
L’enjeu dépasse effectivement le protocole.
Un ministre des Affaires étrangères écarté de certaines séquences diplomatiques dispose nécessairement de moins d’informations directes sur les engagements pris, les demandes formulées et les réponses reçues. Le ministère peut ensuite être chargé d’exécuter une politique à l’élaboration de laquelle il n’a participé que partiellement.
À l’inverse, Baabda peut considérer que le président de la République dispose constitutionnellement d’un rôle propre dans les relations extérieures et qu’il n’est pas tenu de transformer chaque déplacement en délégation ministérielle élargie.
Derrière la querelle se trouve donc une vieille question du système libanais : qui conduit réellement la politique étrangère lorsque le président, le Premier ministre et le ministre appartiennent à des sensibilités politiques différentes ?
La possibilité de remplacer Raggi par un conseiller de Joseph Aoun apporterait une réponse très claire en faveur d’une plus grande cohérence autour de Baabda.
Elle modifierait simultanément l’équilibre avec les Forces libanaises.
Joe Saddi place les Forces libanaises dans une situation inconfortable
Le dossier du ministre de l’Énergie complique encore cette équation.
Joe Saddi aurait commencé à envisager une démission en raison des obstacles rencontrés dans sa tentative de réformer le secteur électrique. Parmi les difficultés évoquées figurent les factures impayées par certaines administrations publiques et le refus de la proposition consistant à faire évoluer davantage le tarif de l’électricité en fonction du coût du pétrole.
Selon les informations provenant des milieux proches des Forces libanaises, toutes les options sont politiquement coûteuses pour le parti.
Si Joe Saddi quitte l’Énergie et que les Forces libanaises obtiennent un autre portefeuille, le changement pourra être interprété par leurs adversaires comme la reconnaissance de l’échec de leur expérience dans un ministère qu’elles ont longtemps utilisé pour critiquer le Courant patriotique libre.
Si Saddi reste et que l’alimentation électrique ne s’améliore pas, le parti continuera de supporter le coût politique de la situation.
Le dossier est d’autant plus sensible que le Courant patriotique libre connaît particulièrement bien le ministère après l’avoir contrôlé pendant de longues années. Chaque décision de Joe Saddi peut donc être comparée aux politiques de ses prédécesseurs.
La bataille n’est plus seulement énergétique. Elle est devenue une bataille de récit : les Forces libanaises peuvent-elles démontrer qu’elles font mieux dans un ministère dont elles ont dénoncé la gestion pendant près d’une décennie ?
Les Forces libanaises envisageraient une réponse collective, pas le départ isolé d’un ministre
Une autre information modifie considérablement le scénario du remaniement.
Selon des sources proches de Maarab, si les Forces libanaises devaient décider de quitter le gouvernement, le mouvement ne serait pas limité à Joe Saddi ou à un seul ministre. Tous les ministres considérés comme appartenant à leur représentation pourraient être concernés.
Le parti voudrait alors présenter son départ non comme la conséquence d’une querelle sur un portefeuille, mais comme une position globale sur la méthode de gouvernement et les décisions prises dans les principaux dossiers.
Cette distinction est importante.
Une démission individuelle de Joe Saddi peut être remplacée rapidement. Une démission collective des ministres associés aux Forces libanaises créerait une crise politique beaucoup plus importante.
Elle obligerait Nawaf Salam et Joseph Aoun à décider s’ils veulent simplement remplacer les ministres démissionnaires ou reconstruire une partie de la coalition gouvernementale.
Elle poserait aussi la question de la représentation chrétienne du cabinet et du poids politique des nouvelles nominations.
Le remaniement pourrait alors se transformer en crise gouvernementale.
Tamara El Zein ouvre un deuxième front
La ministre de l’Environnement se trouve dans une situation différente, mais son nom alimente lui aussi les discussions.
Tamara El Zein mène actuellement le dossier des carrières et concasseurs. Son ministère a transmis 1 509 ordres de recouvrement dépassant 1,3 milliard de dollars au ministère des Finances. Les droits globaux revendiqués par l’État dépassent trois milliards.
Elle affirme subir des pressions et refuse de revenir sur le processus engagé.
Dans le même temps, son nom apparaît dans les scénarios de remplacement.
Aucun élément suffisamment solide ne permet d’affirmer que le dossier des carrières explique une éventuelle volonté de l’écarter. Établir ce lien sans preuve transformerait une coïncidence politique en accusation.
Mais son cas montre pourquoi un remaniement devient rapidement difficile à lire.
Si elle est remplacée, sera-ce pour des raisons liées à son action ministérielle, à un équilibre politique, à une demande de son camp ou à la volonté de modifier plusieurs portefeuilles simultanément ?
Et surtout, son successeur poursuivra-t-il exactement les mêmes procédures de recouvrement ?
Le véritable test ne serait donc pas son départ, mais ce qui arriverait aux 1 509 dossiers après celui-ci.
Un remaniement limité est presque impossible dans le système libanais
La difficulté fondamentale tient à la structure du gouvernement.
Un ministre n’occupe jamais seulement une fonction administrative. Son portefeuille s’inscrit dans plusieurs équilibres simultanés.
Il possède une appartenance confessionnelle. Il peut être associé à un parti ou à une force politique. Son ministère possède un poids différent selon ses compétences. Enfin, sa nomination résulte d’une négociation entre le président de la République, le Premier ministre et les groupes représentés au gouvernement.
Remplacer un ministre oblige donc à répondre à plusieurs questions.
Son successeur doit-il appartenir à la même communauté ? Doit-il être choisi par la même force politique ? Celle-ci conserve-t-elle le même portefeuille ? Le Premier ministre peut-il profiter du changement pour nommer un indépendant ? La présidence peut-elle demander une compensation dans un autre ministère ?
C’est pourquoi une opération annoncée comme technique peut rapidement devenir une renégociation de l’ensemble du cabinet.
Le problème devient encore plus aigu lorsque les portefeuilles concernés sont l’Énergie, l’Environnement ou les Affaires étrangères.
Nawaf Salam aurait beaucoup à perdre dans une longue négociation gouvernementale
Le Premier ministre n’a pas choisi un moment particulièrement favorable pour reconstruire son cabinet.
Le Liban négocie avec Israël. Le gouvernement doit avancer sur le monopole des armes. Le dossier de l’après-FINUL n’est pas réglé. La reconstruction du Sud manque encore de financement suffisant. La réforme bancaire et le traitement des pertes financières restent en chantier. La crise sociale se durcit sous l’effet de la hausse des carburants.
Une crise gouvernementale déplacerait immédiatement le centre de l’attention.
Les partis recommenceraient à négocier des noms et des portefeuilles au moment où Nawaf Salam cherche au contraire à convaincre les partenaires étrangers que l’État libanais est capable d’exécuter ses engagements.
Il existe également un risque économique. Les réformes financières sont suivies par les institutions internationales. Une longue paralysie gouvernementale pourrait retarder plusieurs textes nécessaires à la restructuration bancaire et aux discussions avec le Fonds monétaire international.
Le Premier ministre a donc intérêt à éviter un remaniement simplement destiné à satisfaire une série de demandes partisanes.
Il pourrait en revanche l’accepter s’il permet de résoudre des blocages importants ou de renforcer son gouvernement.
Toute la question est de savoir s’il pourrait encore en contrôler le périmètre une fois le processus lancé.
Baabda pourrait être le principal bénéficiaire d’une redistribution
Si l’information concernant Jean Aziz se confirme, la présidence possède un intérêt particulier à une modification ciblée.
Obtenir les Affaires étrangères rapprocherait un ministère stratégique du président Joseph Aoun au moment où la diplomatie constitue l’un des principaux instruments de la politique libanaise.
Baabda cherche actuellement à obtenir le retrait israélien, le soutien à l’armée, une solution pour le Liban-Sud et des garanties internationales. La présidence entretient ses propres relations avec Washington, Paris, Riyad et d’autres capitales.
Un ministre directement aligné sur le président réduirait les frictions entre la diplomatie présidentielle et celle du gouvernement.
Mais cette cohérence aurait un prix politique.
Les Forces libanaises pourraient considérer la perte du ministère comme une réduction de leur poids. Elles pourraient demander un portefeuille équivalent ou menacer de revoir leur participation au gouvernement.
La question deviendrait alors : quelle compensation peut être proposée sans créer un nouveau conflit avec une autre force ?
Le remaniement pourrait finalement modifier la majorité politique du cabinet
C’est le scénario le plus lourd.
Si quelques ministres sont remplacés individuellement, le gouvernement conserve sa structure.
Si une force politique retire tous ses représentants, l’équilibre change.
Le gouvernement peut juridiquement continuer selon les conditions constitutionnelles applicables, mais sa légitimité politique peut être contestée par le camp qui s’en retire.
Une démission collective des ministres associés aux Forces libanaises serait donc utilisée politiquement bien au-delà du Conseil des ministres.
Le parti pourrait accuser le gouvernement de s’être éloigné de ses engagements initiaux. Ses adversaires pourraient répondre qu’il a choisi de quitter l’exécutif parce qu’il ne parvenait pas à imposer ses choix.
Cette bataille se déroulerait alors à l’approche d’autres échéances politiques et électorales.
C’est précisément pourquoi les sources proches des Forces libanaises insistent sur le fait qu’une éventuelle sortie ne serait pas présentée comme une querelle de personnes. Le parti chercherait à lui donner une justification politique générale.
Trois dossiers permettront de savoir si le remaniement est réellement en préparation
Le premier indicateur sera Joe Saddi. S’il obtient des décisions permettant de débloquer le financement d’Électricité du Liban et reste au ministère, l’une des principales raisons immédiates d’un changement disparaîtra. Une démission formelle indiquerait au contraire que le problème a dépassé le stade des pressions internes.
Le deuxième sera Youssef Raggi. Si son rôle dans les déplacements et négociations internationales se réduit encore, l’hypothèse d’un remplacement gagnera en crédibilité. Si Joseph Aoun et Nawaf Salam continuent au contraire à l’associer aux principales échéances, la tension pourra rester contenue.
Le troisième sera Tamara El Zein. Son maintien ou son remplacement permettra notamment de vérifier si le gouvernement entend préserver la continuité du dossier des carrières au-delà de la personne de la ministre.
Ces trois cas n’ont pas la même origine. Les réunir artificiellement dans une seule explication serait une erreur.
Mais leur convergence crée l’occasion politique d’un remaniement.
La véritable bataille ne porte donc pas sur les noms
Les discussions actuelles peuvent facilement être réduites à une liste : qui part, qui reste et qui remplace qui. Ce serait manquer l’essentiel.
Joe Saddi représente le bilan des Forces libanaises dans un ministère où elles avaient promis une rupture avec les pratiques antérieures. Tamara El Zein porte un dossier financier et environnemental qui touche des intérêts économiques considérables. Youssef Raggi se trouve au centre d’un conflit plus institutionnel sur la conduite de la politique étrangère. Jean Aziz, enfin, incarne la possibilité pour Baabda de rapprocher directement le ministère des Affaires étrangères de la présidence.
Modifier ces postes ne produirait donc pas seulement de nouveaux visages autour de la table du Conseil des ministres.
Cela pourrait déplacer trois centres de pouvoir à la fois : la gestion de l’énergie, le contrôle d’un dossier environnemental de plusieurs milliards et la conduite de la diplomatie au moment le plus sensible des négociations avec Israël.
C’est ce qui explique pourquoi le remaniement reste plus facile à évoquer qu’à réaliser. Une fois la première pièce déplacée, rien ne garantit que les autres acteurs accepteront que le reste du gouvernement demeure intact.


