La scène devait illustrer la normalisation des relations entre Beyrouth et Damas. Elle a commencé par un paradoxe. La plus importante délégation gouvernementale syrienne venue au Liban depuis le changement de pouvoir à Damas est arrivée pour parler de coopération entre États, alors que le gouvernement libanais aurait été informé très tardivement de l’événement. Selon les informations recueillies dans les milieux gouvernementaux, Nawaf Salam n’aurait appris l’existence du forum libano-syrien pour l’investissement qu’environ quarante-huit heures avant l’arrivée de la délégation. Plus étonnant encore, certains responsables auraient découvert l’événement à travers les invitations adressées à des hommes d’affaires libanais.
Derrière cet épisode protocolaire apparaît pourtant une affaire bien plus importante. Damas n’est pas venue seulement chercher des investisseurs. Les dossiers préparés dessinent une véritable carte économique : camions, droits de transit, circulation des personnes, aéroport René Moawad, voie ferrée entre Tripoli et la Syrie, pétrole irakien, gaz jordanien, installations pétrolières libanaises, électricité et révision de plus de quarante accords bilatéraux. Pris ensemble, ces projets montrent ce que la Syrie cherche à reconstruire : ses accès commerciaux, énergétiques et logistiques vers le Liban et la Méditerranée.
Quarante-huit heures pour transformer un forum privé en visite gouvernementale
L’histoire du forum permet de comprendre le malaise apparu au sommet de l’État. Selon les informations recueillies, l’initiative serait partie d’Ahmad Hashmieh, président de Beirut Development Association. Après un déplacement à Damas, il aurait proposé l’organisation d’un forum consacré aux investissements entre les deux pays.
La réponse syrienne aurait d’abord été prudente. Damas ne souhaitait pas envoyer une importante délégation ministérielle au Liban pour participer à un événement dépourvu de parrainage officiel libanais.
Hashmieh aurait alors travaillé avec Roula Harati, conseillère économique du président Joseph Aoun, afin d’obtenir la couverture de Baabda. Le parrainage présidentiel aurait débloqué la situation. Le forum changeait alors de dimension : il ne s’agissait plus seulement de réunir des entreprises, mais d’accueillir une délégation gouvernementale syrienne d’un niveau exceptionnel.
C’est là que serait apparu le problème.
Selon les informations disponibles, Nawaf Salam n’aurait été informé du forum qu’environ quarante-huit heures avant l’arrivée des responsables syriens. Certains ministres libanais concernés n’auraient pas davantage été prévenus que leurs homologues venaient à Beyrouth. Des milieux gouvernementaux auraient même appris la tenue de l’événement en voyant circuler les invitations adressées aux entrepreneurs.
Le problème est devenu concret lorsqu’il a fallu accueillir officiellement la délégation à l’aéroport. Qui représente le gouvernement lorsqu’une délégation comprenant six ministres étrangers atterrit à Beyrouth ?
Nawaf Salam a alors chargé le vice-Premier ministre Tarek Mitri d’intervenir. Celui-ci s’est rendu à l’aéroport avec le ministre de l’Économie Amer Bisat pour accueillir les Syriens. Un dîner en leur honneur a ensuite été organisé.
Salam aurait parallèlement contacté le ministre syrien des Affaires étrangères Assaad al-Chaibani. Le message aurait porté sur la nécessité de faire passer les manifestations gouvernementales par les canaux institutionnels libanais.
L’incident n’a pas empêché la visite. Mais il en révèle une première contradiction : la nouvelle relation avec la Syrie est présentée comme une relation d’État à État, alors que son premier grand rendez-vous économique a nécessité un rattrapage protocolaire de dernière minute.
Une délégation construite comme un programme économique
La composition du groupe syrien permet de comprendre les objectifs du déplacement.
La délégation comprenait notamment le ministre de l’Économie et de l’Industrie Mohammad Nidal al-Chaar, le ministre de l’Agriculture Bassel Hafez al-Soueidan, le ministre du Tourisme Mazen al-Salhani, le ministre de l’Éducation Mohammad Abdel Rahman Turko, le ministre des Transports Yaarob Badr et le ministre de la Santé Moussab al-Ali.
S’y ajoutaient des responsables des organismes chargés de l’investissement, de l’aviation et du pétrole, ainsi que des représentants liés au fonds souverain syrien. Ahmad Rawad Ramadan, responsable de l’investissement, et Omar al-Hosari, chargé de l’aviation, figuraient notamment parmi les responsables présents. Le Conseil d’affaires libano-syrien était également représenté par Leila al-Samman.
Ce choix n’est pas anodin. Il couvre précisément les secteurs dont la Syrie a besoin pour sa remise en activité : production, agriculture, tourisme, transports, santé, capitaux, aviation et énergie.
Du côté libanais, plusieurs ministres et hauts responsables ont finalement participé. Yassine Jaber, Fayez Rasamny, Rima Karami, Laura Lahoud et Amer Bisat étaient notamment présents, ainsi qu’un représentant du ministre de la Santé. Le directeur général du ministère de l’Économie Mohammad Abou Haidar, le directeur général de l’aviation civile Mohammad Aziz, le directeur du port de Beyrouth Marwan Najem et l’ambassadeur du Liban en Syrie Henry Kastoun ont également participé.
La présence des responsables de l’aviation, du port, des transports et de l’économie prend tout son sens lorsque l’on examine les dossiers préparés en parallèle.
Premier chantier : faire sauter les obstacles qui ralentissent les camions
Le transit est l’un des dossiers les plus précis.
Damas et Beyrouth veulent examiner les conditions de passage des camions entre les deux pays. Les discussions portent sur les droits de transit, les procédures frontalières et l’organisation du transport terrestre.
Le problème est particulièrement important pour le Liban. Pour une grande partie des exportations terrestres libanaises à destination des marchés arabes, la Syrie n’est pas un marché parmi d’autres : elle est le passage obligé.
Les représentants économiques libanais ont identifié trois demandes concrètes.
La première concerne la suppression du système d’autorisation préalable entre les deux pays. La deuxième porte sur l’égalité de traitement douanier entre marchandises libanaises et syriennes, notamment au regard des mécanismes arabes de facilitation des échanges. La troisième concerne directement les transporteurs : les camions libanais devraient bénéficier en Syrie d’un traitement comparable à celui accordé aux camions syriens au Liban.
Ces revendications montrent à quel point le mot « intégration » recouvre encore des obstacles très ordinaires : autorisations, taxes, files d’attente, contrôles et différences de traitement.
L’augmentation des échanges dépend donc moins d’un nouveau slogan politique que du prix payé par un camion pour traverser la frontière.
René Moawad et Tripoli : la carte logistique devient beaucoup plus ambitieuse
Le dossier le plus structurant se situe au nord du Liban.
Les discussions mentionnent explicitement l’aéroport René Moawad et une liaison ferroviaire entre Tripoli et l’intérieur syrien. Sur le rail, le projet est beaucoup plus avancé dans sa définition que ne le laisse penser une simple évocation de principe.
Le ministre syrien des Transports Yaarob Badr a indiqué que le raccordement du port de Tripoli au réseau ferroviaire syrien s’inscrivait dans un projet plus vaste de corridors logistiques entre le Golfe et la Méditerranée.
Une société de conseil libanaise travaille actuellement sur l’étude du projet. Elle doit en déterminer le coût et la durée d’exécution.
Surtout, le tracé a déjà fait l’objet d’une reconnaissance. Une délégation libano-syrienne a examiné le parcours proposé. Il représenterait environ 35 kilomètres sur le territoire libanais et cinq kilomètres en Syrie.
Les premières constatations seraient favorables : le tracé serait techniquement praticable et aucune difficulté majeure n’aurait été identifiée à ce stade. Cela ne signifie pas que les travaux vont commencer. Le ministre syrien a lui-même précisé que la décision finale dépendrait de l’achèvement des études techniques et économiques.
Mais ces chiffres changent la nature du projet. Il ne s’agit plus simplement de dire qu’un jour Tripoli pourrait être reliée à la Syrie. Un tracé de quarante kilomètres environ est déjà étudié.
L’intérêt syrien devient évident. Une liaison ferroviaire avec le port de Tripoli donnerait aux marchandises venues de Syrie un accès direct à la Méditerranée. Pour Tripoli, l’enjeu serait inverse : devenir une plateforme de transit pour un arrière-pays beaucoup plus vaste que le nord du Liban.
La mention de l’aéroport René Moawad complète cette logique. Rail, port et aéroport forment potentiellement trois portes d’un même dispositif.
Pétrole irakien et gaz jordanien : le deuxième axe passe sous terre
Un autre ensemble de discussions concerne les infrastructures énergétiques.
Le dossier des oléoducs est revenu sur la table, notamment autour du pétrole irakien. Les informations recueillies indiquent qu’un différend lié à ce dossier aurait été résolu, ouvrant la voie à de nouvelles discussions.
Le gaz jordanien constitue l’autre branche de ce réseau.
Le projet consiste à faire transiter le gaz depuis la Jordanie à travers la Syrie jusqu’au Liban. Selon Ibrahim al-Adhan, adjoint au ministre syrien de l’Énergie, les discussions sur ce dossier auraient atteint un stade avancé. Les équipes techniques étudient encore les obstacles ainsi que les équipements nécessaires.
Le raccordement électrique existant entre la Syrie et le Liban fait parallèlement l’objet d’un examen. L’idée est d’évaluer les lignes, de les remettre en état puis d’envisager une fourniture d’électricité syrienne au Liban.
Le dossier ne s’arrête pas là. Damas souhaite également discuter de la possibilité d’utiliser, en cas de besoin, certaines installations et infrastructures pétrolières libanaises.
Mis bout à bout, ces éléments donnent une autre lecture du rapprochement.
Le Liban n’intéresse pas seulement la Syrie comme marché de quatre ou cinq millions de consommateurs. Il intéresse Damas pour ses ports, ses installations, ses réseaux et son ouverture maritime.
Plus de quarante accords hérités du passé attendent leur verdict
Avant de conclure de nouveaux accords, les deux gouvernements doivent cependant ouvrir les tiroirs.
Plus de quarante accords et protocoles conclus au cours des périodes précédentes sont toujours en attente de révision.
La méthode envisagée consiste à former des commissions communes entre les ministères concernés. Elles devront déterminer quels textes peuvent rester en vigueur, lesquels doivent être modifiés et lesquels doivent être supprimés.
Ce chantier est politiquement sensible.
Conserver automatiquement les anciens accords reviendrait à prolonger le cadre d’une relation élaborée sous un système politique aujourd’hui disparu à Damas. Les annuler tous priverait au contraire les deux pays d’instruments juridiques dont certains peuvent encore être utiles.
Le chiffre de quarante montre surtout l’ampleur du travail nécessaire avant de parler d’un véritable nouvel ordre économique bilatéral.
Damas veut des capitaux libanais, mais protège son propre marché
Le forum a aussi révélé une contradiction beaucoup plus immédiate.
Les responsables syriens invitent les entrepreneurs libanais à investir. Leila al-Samman a présenté les infrastructures, la reconstruction, le tourisme, l’éducation et les services comme des secteurs dans lesquels les compétences libanaises peuvent jouer un rôle.
Mais les entreprises libanaises rencontrent parallèlement des droits, des restrictions et des procédures destinés à protéger la production syrienne.
La justification donnée est claire : ces mesures ne sont pas dirigées spécifiquement contre le Liban. Elles appartiennent à une politique générale de protection de l’industrie syrienne.
C’est précisément là que commence la difficulté.
Lorsque Damas cherche des capitaux, le Liban devient un partenaire naturel, proche et expérimenté. Lorsque les entreprises libanaises veulent vendre sur le marché syrien, elles retrouvent les barrières destinées à protéger ce marché.
Mohammad Nidal al-Chaar a lui-même reconnu que la géographie ne suffisait pas à créer une intégration économique. Il faut des règles claires, des institutions fiables, des passages frontaliers efficaces et des banques capables de financer les échanges.
Or plusieurs de ces éléments ne sont pas encore pleinement disponibles.
Le gouvernement demande presque aux investisseurs de dresser eux-mêmes la liste des obstacles
Une autre intervention au forum résume le stade actuel de la relation.
Amer Bisat a défini le rôle des gouvernements comme celui d’ouvrir la voie à l’activité économique, de supprimer les obstacles et de fournir un cadre juridique clair et stable.
Mais il a également invité les investisseurs à étudier les possibilités, identifier les projets et communiquer aux deux gouvernements les obstacles, garanties et procédures dont ils ont besoin.
Autrement dit, une partie du cadre doit encore être construite à partir des difficultés que rencontrera le secteur privé.
Cette méthode peut permettre d’identifier rapidement les problèmes. Elle révèle aussi que le système n’est pas encore prêt.
Un entrepreneur doit donc envisager d’entrer sur un marché alors que certaines règles, garanties et procédures seront éventuellement adaptées après qu’il aura signalé les obstacles rencontrés.
Pour le capital libanais, la question est particulièrement sensible. Le Liban sort d’un effondrement bancaire et financier et doit lui-même financer ses infrastructures et sa reconstruction. L’argent disponible n’est pas un surplus sans destination.
Le forum n’a pas apporté de réponse précise à une question simple : après qu’un investisseur libanais aura engagé son capital en Syrie et réalisé son bénéfice, quelle part de cette activité reviendra structurellement à l’économie libanaise ?
Les dossiers les plus explosifs ont été laissés hors de la salle
Enfin, la délégation aurait eu une limite politique clairement définie.
Selon des informations recueillies auprès de milieux actifs entre Beyrouth et Damas, les ministres syriens n’étaient pas chargés d’ouvrir les dossiers sécuritaires encore pendants entre les deux pays, même lors de leurs rencontres à Baabda et Aïn el-Tiné.
La direction syrienne aurait choisi de réserver ces questions à l’équipe du ministre des Affaires étrangères.
Cette séparation est révélatrice. Damas veut faire avancer le commerce, le transit, l’énergie et les investissements sans laisser les contentieux sécuritaires absorber toute la relation bilatérale.
Elle crée néanmoins une relation à deux niveaux.
Au premier étage, visible, six ministres parlent de trains, de camions, d’électricité, de gaz et d’investissements. Au second, beaucoup plus discret, restent les détenus, les anciens responsables du régime précédent et les autres questions sécuritaires qui continuent d’empoisonner les rapports entre les deux capitales.
Le forum de Beyrouth n’a donc pas seulement marqué le retour économique de Damas. Il a montré avec une précision inhabituelle ce que la Syrie veut obtenir du Liban : une frontière plus fluide, un accès plus efficace aux ports et aux infrastructures méditerranéennes, des corridors de transport, des réseaux énergétiques réactivés et des capitaux capables de participer à sa reconstruction.
Le paradoxe demeure que cette ambitieuse tentative de construire une relation institutionnelle a commencé par un épisode où les institutions libanaises elles-mêmes ont dû, selon les informations disponibles, rattraper en quarante-huit heures l’organisation d’une visite gouvernementale déjà engagée.




