A nos lecteurs, une contribution de Monsieur Hervé Dupont – Liban : arrêtez le massacre

« Chers Parents et amis,

A l’heure où je vous écris, le Liban croule sous l’agression israélienne. Le pays est isolé du reste du monde : ports bloqués, aéroports détruits, routes coupées. Chaque jour apporte son lot de civils tués, de réfugiés qui tentent de se mettre à l’abri dans des secteurs moins exposés, d’usines détruites, de camions d’approvisionnement détruits. Les réflexes de la guerre civile reviennent : départ pour la montagne, moins dangereuse, solidarité pour le secours aux réfugiés-500 000 déjà ont fui le Liban sud, et sont recueillis dans des écoles partout au Liban. Les vivres et les denrées indispensables représentent environ 3 semaines de stock, après on ne sait ce qui se passera. Beyrouth est presque vide, la vie économique tourne au ralenti.

Qu’a fait le Liban pour subir pareille épreuve, alors qu’il se remet à peine de la terrible guerre civile qui l’a ravagé ?

A l’origine une attaque indiscutable du Hezbollah, qui a fait prisonniers deux soldats israéliens, et lancé des missiles sur des villes israéliennes, faisant des victimes civiles. L’agresseur est bien le Hezbollah, qui bien entendu n’a pas demandé l’avis de la population libanaise ou de son gouvernement.

Israël a répliqué par une destruction systématique du Liban, avec une rare violence. Cette réplique est elle justifiée ? Est elle efficace ?

Le but avoué d’Israël est de désarmer le Hezbollah et de récupérer ses soldats enlevés. La méthode utilisée, les bombardements intensifs, est pour le moins étonnante.

S’agissant tout d’abord de l’armement et des combattants du Hezbollah, la réplique israélienne au sud Liban, à Beyrouth, dans la Bekaa, fait, et de loin, beaucoup plus de victimes parmi les civils que parmi les militaires du Hezbollah. La proportion est effrayante : en gros 3 combattants du Hezbollah tués pour 100 civils libanais. A ce rythme, pour anéantir la milice du Hezbollah, il faudrait tuer de 5 à 10% de la population libanaise. Et l’on nous parle de frappes « ciblées » et « chirurgicales ». Je n’ignore pas que le Hezbollah est très mobile, et qu’il lance ses roquettes depuis les zones habitées. Il n’empêche, la fin ne justifie pas les moyens, et ce ratio effrayant prouve simplement que la méthode n’est pas défendable.

Mais il y a plus : c’est la vie et l’économie du Liban que l’on détruit. Rendu exsangue par une longue guerre civile, le Liban n’a pu compter que sur lui-même pour se reconstruire. Il s’est considérablement endetté pour réaliser les infrastructures d’eau, de téléphone, d’électricité, les routes, l’aéroport. C’est tout cet effort qui est anéanti par Israël, qui ne compte évidemment pas financer la reconstruction par des dommages de guerre. Les Libanais se sont mis avec ardeur à relancer l’économie, avec l’esprit d’initiative et le courage qu’on leur connaît. Certains chefs d’entreprises ont vu leurs usines détruites plusieurs fois pendant la guerre . Ils se sont mis à les reconstruire avec persévérance. L’économie était, à la veille de l’attaque israélienne, en plein essor : relance du tourisme, des services bancaires, des sociétés de conseil, de l’industrie.

Tout cela est détruit par Tsahal, sans lien aucun avec le Hezbollah. Qu’est ce qui justifie la destruction des routes, la destruction des usines qui n’ont rien à voir avec l’armement, la destruction des camions qui ont le tort de circuler encore sur les routes ? On nous dit oui, mais un camion de yaourts ou de bois peut toujours contenir des armes. A ce compte, tout ce qui circule est suspect, tout habitant du Liban est un suspect, il faut arrêter toute vie sur cette terre du Liban. Programme totalitaire, que l’on essaie de justifier par la sécurité d’Israël. (La sécurité du Liban n’étant pas un souci apparemment).

Non, il faut aller chercher ailleurs que dans la stupide et irresponsable attaque du Hezbollah la politique de terreur et de destruction qu’applique Israël au Liban.

La première raison est d’abord interne à Israël : le gouvernement israélien a besoin de montrer à sa population qu’il réagit avec force. Ceci d’autant plus que ce sont des civils, et non d’anciens militaires qui sont au gouvernement. Ils doivent montrer qu’ils savent « faire la guerre ». C’est d’ailleurs payant, puisque la population israélienne les soutient largement. Qu’importe alors les victimes libanaises.

Souvenons nous de 1996. (Nous étions au Liban à l’époque). A la suite de l’envoi de roquettes par le Hezbollah sur le nord d’Israël, le gouvernement de Shimon Pérez avait lancé l’opération « raisins de la colère ». Les élections israéliennes approchaient, Shimon Pérez avait lancé cette désastreuse opération pour prouver qu’il savait faire la guerre. Opération qui s’est terminée par le bombardement d’un camp de l’ONU où se trouvaient de nombreux réfugiés, femmes et enfants, du sud Liban. Ils étaient là au vu et au su de tout le monde (c’était dans la presse) mais Tsahal avait bombardé quand même. Ce fut un massacre, et l’émotion de l’opinion internationale, relayée par le très talentueux Hervé de Charrette, ministre français des affaires étrangères de l’époque, avait permis d’aboutir à un cesser le feu.

Aujourd’hui, le gouvernement israélien commet la même faute, à plus grande ampleur, et endosse sans discernement un plan élaboré de longue date par Tsahal, et qui conduit à une destruction du Liban qui mettra beaucoup de temps à s’en remettre. C’est une fois encore l’armée qui commande, et le gouvernement qui est à son service, avec une conception de la sécurité assez simpliste : nous ne vivrons qu’en sécurité que si nos pays voisins sont des champs de ruines.

Difficile de ne pas voir derrière cette folie meurtrière la volonté d’empêcher le Liban de se redresser, comme il commençait à le faire de façon si spectaculaire.

On nous dit : Israël a le droit de se défendre ». Certes, mais le Liban a-t-il, lui le droit de se défendre ? Chacun sait qu’il n’en a pas les moyens. Israël n’a pas le droit de se défendre ainsi, au prix de la destruction de ses voisins.

On nous dit : mais il faut désarmer le Hezbollah, c’est d’ailleurs inscrit dans une résolution de l’ONU. Tout d’abord, Israël serait plus crédible en invoquant une résolution de l’ONU s’il avait lui-même appliqué celles qui le concernent. Et elles sont nombreuses. Combien de temps a-t-il fallu pour qu’Israël quitte le sud Liban, conformément aux résolutions de l’ONU ? Invasion : 1982. Retrait : 2000. Et combien de temps faudra-t-il pour qu’il évacue les territoires occupés de Cisjordanie et de Gaza, comme le réclament de multiples résolutions, si tant est qu’il les évacue un jour ? C’est pourtant la clef de la paix au proche orient, si nécessaire pour la stabilité de la région, et notamment du Liban.

Néanmoins, on ne peut qu’être d’accord avec cet objectif de désarmement du Hezbollah afin d’avoir pour seule force armée au Liban l’armée libanaise. L’intervention israélienne va-t-elle dans ce sens ?

Tout d’abord, je remarque que, tout en demandant au gouvernement libanais de restituer l’autorité de son armée libanaise, Israël bombarde les casernes de l’armée libanaise et tue des soldats libanais. Étrange façon de renforcer son autorité. (Il n’en allait pas autrement avec Y. Arafat que l’on sommait de faire régner l’ordre tout en l’assignant à résidence dans son bunker assiégé.  Méthode classique d’Israël qui disqualifie par tous les moyens ses interlocuteurs naturels, pour dire ensuite : je n’ai pas d’interlocuteur à qui parler, je suis donc obligé d’agir seul. On atteint un sommet en Palestine, où Israël met le gouvernement palestinien élu sous les verrous, et clame à qui veut l’entendre qu’il n’a personne avec qui négocier).

Ensuite, je rappelle la cause de cette situation insolite qui veut que le Hezbollah ait une milice armée, alors que les autres partis, de tous bords, ont désarmé. A l’issue des accords de Taef, qui ont mis fin à la guerre du Liban, il a été décidé que toutes les milices seraient désarmées, à l’exclusion de celle du Hezbollah, qui opérait au Liban sud par des actions de guérilla contre l’armée israélienne qui occupait le sud Liban, soit 10% du territoire libanais. C’est bien l’occupation israélienne au sud Liban, contre toutes les résolutions de l’ONU, qui a fourni le prétexte au Hezbollah pour ne pas désarmer, avec l’appui bien entendu de son mentor syrien. Je note d’ailleurs qu’au jour d’aujourd’hui, Israël occupe encore les fermes de Chebaa au sud Liban, et refuse de les évacuer, fournissant là encore un excellent prétexte au Hezbollah pour continuer à entretenir sa milice.

Le Hezbollah est d’abord, ne l’oublions pas, un parti politique, qui a une assise populaire non négligeable qui s’appuie sur son action humanitaire et éducative dans les milieux chiites, ceux-ci représentant environ 35% de la population libanaise, soit la plus forte minorité religieuse. Nombreux sont les Libanais qui craignent le Hezbollah, en raison de ses méthodes d’embrigadement. Pourtant, quand nous étions au Liban, chacun saluait son efficacité dans la lutte contre Israël, puissance occupante au sud Liban. Quand votre pays est occupé, votre cœur va d’abord vers ceux qui luttent contre l’occupant, plutôt que vers l’occupant.

Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui blâment le Hezbollah pour son attaque contre Israël qui leur vaut de terribles représailles, mais c’est d’abord celui qui lâche les bombes, c’est-à-dire Tsahal, qu’on blâme. Israël aurait tort de compter sur un mouvement populaire anti Hezbollah à la suite de sa campagne militaire. Au contraire, l’agression israélienne est contre productive de ce point de vue. Les libanais se souviennent de tous les déboires qu’ils ont eu avec l’occupation israélienne de 1982, et savent qu’on ne peut faire confiance à un pays qui vise avant tout à diviser le Liban.

Israël exige du gouvernement libanais qu’il désarme le Hezbollah. Mais celui-ci en a-t-il les moyens ? A l’évidence non, ni au plan politique, ni au plan militaire.

Au plan militaire tout d’abord, l’armée libanaise est très sous équipée et sous entraînée, et il n’est pas sûr qu’elle fasse le poids face au Hezbollah. De plus de nombreux soldats sont chiites, y compris dans l’encadrement, et certains refuseraient de faire la guerre au Hezbollah. L’encadrement militaire a été largement mis en place sur instruction syrienne, et la Syrie a encore de nombreux hommes liges. En bref une action militaire est peu susceptible de succès, en revanche elle relancerait à coup sûr la guerre civile , ce qui serait le pire scénario pour le Liban, et dont personne ne veut.

Au plan politique, regardons les forces en présence. Bien que très impopulaire, le président de la république, Emile Lahoud, mis en place par les Syriens, est toujours là. Il tient les services de sécurité et une partie de l’armée.

Le gouvernement est une coalition menée par Fouad Siniora. Le formidable mouvement populaire qui a suivi l’assassinat de Rafic Hariri a suscité au Liban un grand espoir de changement. Chacun s’accorde à dire que le premier ministre, Fouad Siniora, s’est révélé comme un grand homme d’état, et qu’il a beaucoup fait pour relever le pays rendu exsangue par les séquelles de la guerre civile. Sa coalition a remporté les élections. Mais il doit compter avec le président de la république, toujours en place, et avec le Hezbollah qui est majoritaire dans les milieux chiites. La normalisation du Hezbollah est donc un processus complexe et forcément long, mais qui finira par s’imposer.

Pour toutes ces raisons, l’option militaire choisie par Israël est contre productive. Tsahal rêve peut être encore de l’invasion de 1982, provoquée par Ariel Sharon, et qui avait abouti au départ d’ Arafat et de l’OLP du Liban, au prix de lourdes pertes pour la population libanaise. Mais ici la situation est différente : autant l’OLP était une entité étrangère au Liban, autant le Hezbollah est un parti libanais, soutenu par des populations libanaises. Le fait qu’il soit financé et complice de la Syrie et de l’Iran n’y change rien. Il n’est donc pas « expulsable », et même si ses chefs actuels sont tués ou exilés, il fera pour longtemps encore, partie du paysage libanais. En revanche, l’agression israélienne a pour effet de mettre hors jeu le gouvernement libanais, frappé d’impuissance, et de renforcer le rôle politique du Hezbollah. Dans la partie très difficile que mène le premier ministre libanais, c’est un réel coup dur.

En fait, chaque fois qu’Israël s’est mêlé de politique libanaise, il a fait chou blanc et renforcé ses adversaires. Espère-t-il avoir au Liban un gouvernement à sa main ? Il a déjà essayé, avec le succès que l’on sait. Ou au contraire veut il faire renaître la guerre civile au Liban ? Je crois vraiment que les Libanais ne s’y prêteront pas, et lui répondront de ne pas se mêler de leurs affaires.

Face à la provocation du Hezbollah, Israël répond par une réaction démesurée, qui ajoute la violence à la violence. Chacun sait que dans un conflit, il y a des éléments qui cherchent à envenimer les situations par la provocation. C’est aujourd’hui le cas du Hezbollah. En répondant de façon totalement démesurée, au détriment des populations libanaises et de l’avenir du Liban, Israël fait preuve d’un déplorable manque de maturité, et d’une attitude franchement criminelle.

Face aux désastres que subit le Liban, l’urgence est d’obtenir un cesser le feu. C’est possible, pourvu que chacun s’y prête. Je note que le Hezbollah se déclare prêt à un cesser le feu immédiat et à une négociation. Prenons le au mot. Israël est il prêt ? Est il prêt à la négociation ? Pour faire la paix, il faut parfois accepter des compromis. C’est là que réside le vrai courage.

En attendant, je vous encourage à diffuser ces informations pour que cesse au plus vite cette guerre inutile et destructrice. Le Liban mérite mieux que cette mise à mort.

Par Hervé Dupont