Les derniers articles

Articles liés

Trump-Salam : derrière la poignée de main manquée, le poids de La Haye et les véritables exigences de Washington

- Advertisement -

À New York, quelques secondes d’images ont suffi pour déclencher au Liban un débat qui dépassait largement la scène elle-même. Donald Trump avançait parmi les dirigeants arabes et musulmans réunis autour de lui, échangeant salutations et poignées de main. Nawaf Salam était présent. La poignée de main attendue entre le président américain et le Premier ministre libanais n’a pas été visible. À Beyrouth, l’épisode a aussitôt été disséqué. Certains y ont vu une froideur volontaire envers Salam. D’autres ont parlé d’un message politique adressé au Liban. Une troisième lecture a refusé d’accorder à quelques secondes de protocole la valeur d’une décision diplomatique.

La controverse n’est pourtant pas née dans le vide. L’homme que Trump avait devant lui possède un parcours singulier parmi les dirigeants de la région. Avant d’entrer au Sérail, Nawaf Salam a été juge, puis président de la Cour internationale de Justice. En 2024, il a participé à plusieurs décisions imposant des mesures à Israël dans la procédure engagée par l’Afrique du Sud au titre de la Convention sur le génocide. Le 19 juillet de la même année, il a également voté avec la majorité lorsque la Cour a déclaré illicite la présence continue d’Israël dans le territoire palestinien occupé et estimé qu’elle devait prendre fin aussi rapidement que possible. Salam avait alors accompagné son vote d’une déclaration personnelle dans laquelle il affirmait partager le raisonnement et les conclusions de la Cour.

Ce passé judiciaire donne une profondeur particulière à la scène new-yorkaise. Il serait cependant imprudent d’en faire automatiquement l’explication de l’attitude de Trump. Washington n’a publiquement établi aucun lien entre l’épisode et les décisions auxquelles Salam avait participé à La Haye. La véritable question se trouve ailleurs. Comment l’administration Trump traite-t-elle aujourd’hui un Premier ministre libanais dont le passé judiciaire sur Israël est aussi marqué, alors qu’elle exige parallèlement de son gouvernement des décisions majeures sur le Hezbollah, les armes, le Sud et la négociation avec Israël ?

Avant le Sérail, Salam avait voté des décisions particulièrement dures pour Israël

Le parcours de Nawaf Salam à La Haye mérite d’être rappelé avec précision, sans lui attribuer personnellement des décisions rendues collectivement. La Cour internationale de Justice est une juridiction composée de plusieurs juges. Salam n’a donc pas, seul, « condamné Israël ». Il a en revanche personnellement voté en faveur de plusieurs décisions majeures concernant l’État hébreu et, dans certains cas, exposé sa propre position dans des déclarations annexées aux décisions de la Cour.

Le 28 mars 2024, alors qu’il présidait déjà la juridiction internationale, Salam a voté en faveur de nouvelles mesures conservatoires dans l’affaire opposant l’Afrique du Sud à Israël. La Cour constatait alors l’aggravation de la situation humanitaire dans la bande de Gaza, notamment la progression de la famine et de la sous-alimentation. Elle a demandé à Israël de prendre les mesures nécessaires pour permettre l’acheminement, sans entrave et à grande échelle, de l’aide humanitaire et des services essentiels. Salam a soutenu l’ensemble du dispositif et indiqué adhérer au raisonnement qui le fondait.

Le 24 mai 2024, la Cour a adopté de nouvelles mesures concernant Rafah. Par treize voix contre deux, elle a ordonné à Israël d’arrêter son offensive militaire et toute autre action dans le gouvernorat susceptible d’infliger aux Palestiniens de Gaza des conditions d’existence pouvant entraîner leur destruction physique totale ou partielle. Salam a de nouveau voté avec la majorité. Cette séquence l’a placé, en tant que président de la Cour, au premier plan d’une procédure suivie avec une extrême attention par le gouvernement israélien, les États-Unis et l’ensemble des capitales de la région.

Le 19 juillet 2024, un autre dossier a donné à sa position une portée encore plus claire. Dans son avis consultatif sur les conséquences juridiques des politiques et pratiques d’Israël dans le territoire palestinien occupé, la Cour a conclu, par onze voix contre quatre, que la présence continue d’Israël dans ce territoire était illicite. Elle a estimé qu’Israël devait y mettre fin aussi rapidement que possible. Par quatorze voix contre une, elle a également demandé l’arrêt immédiat de toute nouvelle activité de colonisation et l’évacuation des colons. Salam a voté en faveur de ces conclusions.

Sa déclaration personnelle est particulièrement importante pour comprendre son positionnement. Il ne s’est pas contenté de présider les audiences ou d’annoncer la décision de la Cour. Il a affirmé partager pleinement son raisonnement et ses conclusions. Il a développé sa propre analyse de l’occupation, de la colonisation, des pratiques discriminatoires et des obligations qui incombent aux autres États face à une situation déclarée illicite.

Deux ans plus tard, ce juge est devenu Premier ministre du Liban. Et il doit désormais négocier avec une administration américaine qui entretient une relation politique et stratégique étroite avec Israël.

À Beyrouth, quelques secondes ont presque effacé plusieurs heures de diplomatie

La séquence de New York a immédiatement divisé les réseaux sociaux et les milieux politiques libanais. Certains ont présenté l’absence de poignée de main visible comme une sanction. D’autres ont considéré qu’elle traduisait une forme de mépris envers le chef du gouvernement. À l’inverse, plusieurs commentateurs ont refusé d’attribuer une signification politique à un mouvement de quelques secondes dans une salle où Trump rencontrait de nombreux responsables.

Salam a choisi l’ironie pour répondre à la polémique. Il a accusé certains de troubler eux-mêmes les eaux avant d’essayer d’y pêcher, ajoutant qu’ils n’avaient jusqu’alors attrapé « aucun poisson ». La formule lui permettait surtout de ne pas entrer dans un débat où il aurait été contraint d’interpréter publiquement les intentions personnelles du président américain.

La vigueur de la polémique révèle néanmoins quelque chose de plus profond. Le Liban observe aujourd’hui Washington avec une nervosité particulière. Les États-Unis interviennent directement ou indirectement dans presque tous les dossiers qui peuvent déterminer les prochains mois : négociations avec Israël, situation du Sud, soutien à l’armée, monopole des armes, avenir de la présence internationale après la Finul et confrontation régionale avec l’Iran. Dans un tel contexte, chaque geste présidentiel devient facilement un message aux yeux de ceux qui cherchent à anticiper l’évolution de la politique américaine.

Pourtant, les véritables indicateurs se trouvaient ailleurs dans la même séquence new-yorkaise.

Salam était dans la salle, et sa présence n’était pas anodine

Au moment où certains observateurs libanais voyaient dans la poignée de main manquée la preuve d’un déclassement, Nawaf Salam participait précisément à une réunion régionale convoquée par Donald Trump avec plusieurs dirigeants et responsables arabes et musulmans. Selon les informations diplomatiques entourant la rencontre, la participation libanaise n’aurait pas été acquise dès le départ. Son inclusion a donc été considérée dans les milieux diplomatiques comme un développement positif.

Cette présence ne transforme évidemment pas le Liban en acteur équivalent à l’Arabie saoudite, à la Turquie, à l’Égypte, au Qatar ou à la Jordanie. Le poids politique, militaire et économique de ces pays est sans commune mesure avec celui d’un Liban encore fragilisé par sa crise financière et les conséquences de la guerre. Mais il existe une différence importante entre ne plus être au centre du jeu régional et ne plus être invité à la table. Beyrouth reste directement concernée par les discussions parce qu’elle constitue l’un des théâtres où se croisent la confrontation avec Israël, le rôle régional de l’Iran et la question des groupes armés alliés à Téhéran.

La réunion donnait donc à Salam l’occasion d’exposer la position libanaise dans un moment où Washington menait plusieurs démarches simultanées. Les États-Unis consultaient leurs partenaires régionaux tout en échangeant, par médiateurs interposés, avec l’Iran. Le Premier ministre libanais ne participait pas aux négociations américano-iraniennes, mais il pouvait faire entendre les priorités de Beyrouth dans le cercle régional réuni autour de Trump.

Cette donnée pèse beaucoup plus lourd que la scène protocolaire. Elle montre que Washington continue de considérer le gouvernement libanais comme un interlocuteur, même si cet interlocuteur est soumis à une pression croissante.

Les vraies réserves américaines concernent les armes et le rythme d’exécution

Car il existe bien un problème entre Washington et Beyrouth. Il ne se lit simplement pas dans la main de Donald Trump. Des visiteurs de la capitale américaine rapportent que l’administration veut désormais voir des résultats concrets dans l’application des décisions libanaises relatives au monopole des armes par l’État. Les déclarations politiques ne suffiraient plus. Washington s’intéresse au déploiement de l’armée, au contrôle effectif du territoire et à la manière dont les engagements gouvernementaux se traduisent sur le terrain.

Les interrogations américaines ne se limiteraient pas au Sud. Des questions seraient également posées sur la présence d’armes dans la région de Beyrouth. Le raisonnement avancé est que ces armes ne peuvent pas toutes être justifiées par la confrontation directe avec Israël. Cette extension géographique du débat montre que Washington considère le monopole des armes comme un dossier national et non comme une simple question frontalière.

Beyrouth oppose à cette impatience une contrainte intérieure majeure. L’État veut renforcer son autorité sans provoquer une confrontation entre l’armée et une partie de la population libanaise. Les responsables libanais savent qu’une opération menée selon un calendrier imposé de l’extérieur pourrait transformer une question de souveraineté en crise intérieure. Ils cherchent donc une méthode graduelle, alors que Washington réclame des résultats observables.

Le désaccord porte moins sur l’objectif affiché que sur le rythme, les moyens et l’ordre des étapes. C’est cette différence qui constitue la véritable zone de tension entre l’administration Trump et le gouvernement Salam.

Israël fournit à Washington sa propre lecture du Sud

À cette divergence s’ajoute une bataille sur les faits eux-mêmes. Israël transmet aux responsables américains sa propre évaluation de la situation au Sud-Liban. Selon les informations rapportées par des visiteurs de Washington, la partie israélienne aurait présenté un bilan négatif de certaines expériences conduites dans les zones concernées par les arrangements de sécurité. Elle aurait notamment affirmé que des membres ou cadres du Hezbollah étaient revenus dans certains secteurs.

Beyrouth conteste cette présentation et refuse que les affirmations israéliennes deviennent automatiquement la grille de lecture américaine. Pour les autorités libanaises, les opérations israéliennes compliquent précisément la consolidation de l’autorité de l’État. Les destructions, les frappes et la présence militaire dans certaines zones empêchent le retour normal des habitants et augmentent les difficultés auxquelles l’armée doit faire face.

Le différend porte donc sur une question centrale : qui doit accomplir le premier geste ? Washington et Israël veulent voir des résultats libanais sur les armes et le contrôle du territoire. Beyrouth estime qu’un retrait israélien et un arrêt effectif des opérations créeraient justement les conditions nécessaires au renforcement de l’État.

Cette contradiction explique pourquoi les discussions avec l’administration Trump sont beaucoup plus importantes que les échanges protocolaires. Salam doit convaincre les Américains que la souveraineté libanaise ne peut être construite à sens unique.

Une huitième réunion avec Israël attend toujours son véritable feu vert

La poursuite des négociations entre le Liban et Israël constitue l’autre dossier immédiat. Une huitième réunion est envisagée. Rome est de nouveau citée comme lieu possible. Mais le calendrier reste incertain et Beyrouth craint que les calculs politiques israéliens ne conduisent à repousser les étapes suivantes.

Le gouvernement libanais veut éviter qu’une période d’attente permette à Israël de poursuivre ses opérations et ses destructions tout en différant les décisions sur le retrait. Chaque semaine supplémentaire peut modifier la situation matérielle dans les villages du Sud. Une maison détruite, une route rendue inutilisable ou une nouvelle zone devenue inaccessible produit un fait concret que les négociateurs devront ensuite traiter.

La huitième réunion n’a donc d’intérêt pour Beyrouth que si elle permet d’avancer sur des dossiers précis : retrait israélien, arrêt des opérations, points contestés, retour des habitants et situation des détenus. Israël place pour sa part ses exigences sécuritaires au premier plan.

Washington se trouve au centre de cette mécanique. Sans impulsion américaine, le calendrier peut se ralentir. Avec une implication plus forte, les États-Unis peuvent tenter d’obtenir des mesures parallèles des deux côtés.

C’est précisément ce que Salam doit chercher lors de ses entretiens américains.

Marco Rubio, beaucoup plus important qu’une poignée de main

Le rendez-vous prévu avec le secrétaire d’État Marco Rubio constitue le véritable test de la séquence. Il doit permettre d’aborder directement les dossiers sur lesquels Washington dispose d’une influence déterminante : négociations avec Israël, situation du Sud, soutien à l’armée et application des décisions relatives aux armes.

Salam arrive avec une équation délicate. Il doit convaincre l’administration Trump que le gouvernement libanais ne cherche pas à gagner du temps sur le monopole des armes. Dans le même mouvement, il doit expliquer qu’un calendrier irréaliste pourrait provoquer l’affrontement que l’État cherche précisément à éviter.

Il doit surtout obtenir une contrepartie politique. Si Washington exige davantage de Beyrouth, Beyrouth veut que Washington exige également davantage d’Israël. Le gouvernement libanais ne peut durablement défendre une stratégie fondée sur la négociation si les opérations israéliennes se poursuivent sans amélioration perceptible pour les habitants du Sud.

La rencontre avec Rubio permettra donc de mesurer la relation beaucoup plus sérieusement que les images de New York. Le contenu des demandes américaines, les engagements obtenus et le calendrier de la négociation avec Israël fourniront des indicateurs concrets.

Si Washington accepte d’exercer une pression parallèle sur les deux parties, Salam pourra défendre l’idée que sa diplomatie produit des résultats. Si les exigences restent essentiellement dirigées vers Beyrouth tandis que les opérations israéliennes continuent, le gouvernement libanais se retrouvera dans une position beaucoup plus difficile.

Seize millions de cartouches et plus de 800 millions de dollars : Washington reste engagé auprès de l’armée

Le soutien américain à l’armée apporte un autre élément concret. Les États-Unis viennent de livrer 16 millions de cartouches aux forces armées libanaises. Au cours des six dernières années, leur aide militaire aurait dépassé 800 millions de dollars. Ces chiffres sont difficilement compatibles avec l’idée d’un désengagement américain complet du Liban.

Ils montrent toutefois la nature du projet soutenu par Washington. Les États-Unis investissent dans l’institution qu’ils considèrent comme le détenteur légitime de la force militaire au Liban. Plus l’armée est soutenue, plus l’administration américaine estime pouvoir lui demander d’assumer des responsabilités supplémentaires.

Cette logique place à nouveau le gouvernement devant une équation difficile. L’armée a besoin d’aide pour se déployer, contrôler davantage de territoire et remplacer progressivement d’autres structures armées. Mais l’augmentation de ses capacités ne supprime pas les contraintes politiques intérieures. Le monopole de la force ne peut pas être construit uniquement avec des munitions. Il suppose également un accord politique suffisamment solide pour éviter que l’institution militaire ne soit entraînée dans une confrontation interne.

Salam doit donc transformer le soutien américain en renforcement de l’État sans permettre que cette aide soit interprétée comme l’instrument d’un affrontement entre Libanais.

Le passé de La Haye est impossible à effacer, mais il ne résume pas Salam à Washington

Reste le facteur personnel. L’administration Trump sait parfaitement qui est Nawaf Salam. Son passage à la Cour internationale de Justice appartient à son parcours public. Les décisions de 2024 concernant Gaza, Rafah, l’occupation et les colonies ont eu un retentissement mondial. Son vote du 19 juillet et sa déclaration personnelle rendent particulièrement difficile l’idée qu’il n’aurait été qu’un président de séance sans position propre.

Ce passé peut peser sur son image dans certains cercles américains ou israéliens. Il distingue en tout cas Salam de nombreux dirigeants arabes qui négocient aujourd’hui avec Washington. Mais rien ne permet de réduire la politique américaine à son égard à cette seule dimension. Les États-Unis ont des intérêts beaucoup plus immédiats au Liban : sécurité d’Israël, confrontation avec l’Iran, armes du Hezbollah, rôle de l’armée et stabilité du pays.

Washington peut donc être en profond désaccord avec certaines positions judiciaires auxquelles Salam a souscrit à La Haye tout en ayant besoin de lui comme interlocuteur au Sérail. La diplomatie fonctionne précisément avec cette contradiction. Un gouvernement ne choisit pas toujours ses partenaires en fonction de leur passé ; il traite avec ceux qui détiennent aujourd’hui la capacité institutionnelle de prendre les décisions dont il a besoin.

Salam se trouve ainsi dans une situation singulière. À La Haye, il participait à l’élaboration du droit applicable aux comportements des États. À Beyrouth, il doit désormais négocier avec ces mêmes États dans un rapport de force politique où le droit international ne constitue qu’un élément parmi d’autres.

Le véritable test commence là où les caméras se sont arrêtées

La scène de New York possède finalement une force symbolique évidente. Donald Trump, dont la politique est étroitement alignée sur Israël, passe devant un Premier ministre libanais qui, deux ans auparavant, présidait la Cour internationale de Justice lorsque celle-ci imposait des mesures à Israël et votait lui-même en faveur de conclusions particulièrement sévères sur l’occupation.

Mais le symbole ne doit pas masquer la réalité diplomatique. Salam était présent à la réunion régionale de Trump. Il doit poursuivre ses échanges avec l’administration américaine. Washington continue de financer massivement l’armée libanaise. Les États-Unis restent engagés dans le mécanisme de négociation avec Israël. Dans le même temps, ils augmentent la pression sur Beyrouth pour obtenir des résultats sur les armes.

C’est cette combinaison qui définit aujourd’hui la relation. Elle n’est ni chaleureuse par principe ni rompue. Elle est transactionnelle, exigeante et dominée par des dossiers où les intérêts américains et libanais ne coïncident pas toujours.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

A lire aussi