La brouille diplomatique entre Riyad et Doha a forcé cette dernière à adopter des mesures conjoncturelles pour maintenir l’économie qatarie à flot, qui s’ajoutent à une restructuration plus en profondeur du secteur, dont la « Vision 2030 » est un élément-clé.

La crise du Golfe vient de passer le cap des 120 jours. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Arabie saoudite n’est pas parvenue à atteindre son objectif initial. Le Qatar, sous embargo économique depuis qu’a éclaté la brouille diplomatique avec ses voisins, le 5 juin dernier, respire toujours. Riyad, soutenue par les Emirats arabes unis (EAU), le Bahreïn et l’Egypte, souhaitait étouffer Doha en installant un blocus. Mais elle n’a fait qu’accélérer la prise de conscience des Qataris que, désormais, en matière d’économie, il fallait se tourner vers l’extérieur.

« Diversification économique »

Puni pour s’être rapproché, ces dernières années, de l’Iran — l’ennemi juré de l’Arabie saoudite —, l’émirat s’est naturellement tourné vers la République islamique, mais également la Turquie, pour l’acheminement des denrées de première nécessité. Au premier rang desquelles la nourriture, qui provenait auparavant du royaume saoudien. Doha a donc intensifié les échanges par voie aérienne avec Téhéran et Ankara pour l’envoi de marchandises ; elle a profité de sa proximité avec le Sultanat d’Oman, neutre dans la crise, pour effectuer des liaisons maritimes ; les dirigeants qataris ont annoncé, enfin, l’augmentation de leurs exportations de gaz naturel liquéfié (GNL), de 70 millions de tonnes par an à 100 millions de tonnes.

Le Qatar dispose des troisièmes réserves de gaz au monde derrière l’Iran et la Russie — soit un peu plus de 13 % — et occupe le quatrième rang des pays producteurs après les États-Unis et la Russie notamment. Il est surtout le premier exportateur mondial de cet hydrocarbure. Contrairement à l’Arabie saoudite, qui subit de plein fouet la chute des prix du baril de pétrole depuis quelques années, l’émirat peut s’accommoder de la situation grâce à son stock gazier. L’agence de notation américaine Moody’s a d’ailleurs récemment estimé que la valeur du sous-sol qatari aiderait sans doute le pays à traverser la crise diplomatique et ses répercussions économiques.

« Malgré cette situation malheureuse [le blocus, ndlr] on n’enregistre pas un impact fort sur l’économie du Qatar » note Younès Belfellah, enseignant-chercheur en économie à l’université de Lille. « Ce dernier a réussi à mettre en place une stratégie de crise fondée sur une diplomatie proactive et efficace doublée de mesures économiques vouées à freiner les effets du blocus. » Doha a ainsi transformé « cette crise en une opportunité de développement » à la fois économique et diplomatique, tout en ayant pu tester la résistance de son fonds souverain, qui détient pour plus de 330 milliards de dollars de participations financières dans des multinationales à travers la planète.

« Ce fonds souverain est un pilier crucial de l’économie du Qatar », qui « dispose d’un secteur financier fort symbolisé par le dynamisme de sa bourse des valeurs » pour Younès Belfellah. Selon l’enseignant-chercheur, « les banques assurent au Qatar un bon niveau de solvabilité et de liquidité, sans oublier que les réserves de change avoisinent 43,6 milliards de dollars ». Mais le gros avantage de l’économie qatarie, depuis quelques années, est qu’elle ne cible plus uniquement les richesses en sous-sol de l’émirat, par définition périssables. Les dirigeants visent « en effet la diversification des activités à l’horizon 2030 et essaie [nt] de limiter [leur] dépendance à la rente pétro-gazière. »

« Générer de la croissance supplémentaire »

En 2008, le secrétariat général à la planification du Qatar a lancé un plan de développement baptisé « Qatar Vision 2030 », dont l’objectif est de « transformer [le pays] en une société avancée capable d’atteindre un développement durable » d’ici une quinzaine d’années. Au programme, quatre piliers d’action principaux : économie, social, humain et environnemental, le tout basé sur un cadre bureaucratique solide et une plus forte présence des nationaux sur le marché de l’emploi — privé comme public.

Si le petit émirat est régulièrement cité comme étant l’un des pays les plus riches de la planète — et celui qui s’en sort le mieux dans le Golfe —, il a encore recours à une main-d’œuvre étrangère importante. Au contraire, la stratégie de développement économique « Vision 2030 » doit assurer une gestion efficace de l’économie nationale et adopter une approche responsable de la gestion des ressources — naturelles et, donc, humaines — du pays.

Il s’agit de redonner, en quelque sorte, les clés de l’économie aux Qataris eux-mêmes. Un pari gagnant-gagnant, puisque l’Etat comme la population en bénéficieront. « À travers ce plan de diversification, tout est fait pour pouvoir amorcer et générer de la croissance supplémentaire, grâce à trois plans d’investissements : l’économie de la connaissance, le tourisme, qu’il soit médical ou culturel, et l’industrie tirée de l’économie du sport » renseigne Nabil Ennasri, spécialiste des relations franco-qataries.

Le plan, qui fêtera l’an prochain ses dix ans, vise à améliorer notamment le secteur de l’éducation. Un projet, entre autres, révèle ce tropisme pour le développement durable : l’« education city », premier campus universitaire de la région, qui abrite à quelques kilomètres de Doha plusieurs antennes de grandes marques internationales — comme l’américaine Georgetown ou la française HEC.

Mais la culture et le sport ne sont donc pas en reste, puisque l’émirat multiplie les partenariats avec des musées au rayonnement international et investit massivement dans le sport. Ces dix dernières années, le pays a d’ailleurs enchaîné les participations financières, dans le groupe tricolore Lagardère par exemple, ou, de manière plus ciblée, dans le Prix hippique de l’Arc de Triomphe, le club de football espagnol du FC Barcelone et, bien sûr, dans le Paris Saint-Germain — football et handball. En 2015, le pays a d’ailleurs organisé la Coupe du monde de handball, tandis qu’il accueillera le Mondial de football en 2022.

« Des investissements à hauteur de plusieurs dizaines de milliards de dollars qui lui permettront in fine de tirer et d’affirmer sa croissance vers le haut » note Nabil Ennasri. Ce dernier estime par ailleurs que le Qatar, qui investit massivement en France — diplomatiquement et économiquement —, « fait tout pour diversifier ses points de chute dans le paysage occidental ». Etats -Unis, Grande-Bretagne — pays qui reçoit le plus d’investissements de l’émirat sur le continent européen —, mais également Espagne, Grèce et Italie apparaissent ainsi en bonne position sur les tablettes des dirigeants qataris. De quoi soigner, également, leurs relations diplomatiques, alors que la crise avec l’Arabie saoudite s’éternise.

Abdel Benkloua