Après huit années, et deux prorogations plus tard, le Parlement libanais n’est toujours pas parvenu à élaborer une nouvelle loi électorale. Par Parlement j’entend le conglomérat informe de forces politiques qui y siègent sans jamais être parvenus d’elles-mêmes à prendre la moindre décision. Et pourtant ce ne sont pas les projets et les idées, certes de qualités inégales, qui manquent, certains furent même votés mais ne connurent aucune postérité.

Chaque jour nous apporte son lot de projets, d’espoirs et de désillusions. Les moutures s’enchainent, les formules se suivent, sortent du chapeau, s’égarent, s’évanouissent. Certaines réapparaissent de nul part, refont partiellement surface, ressortent de vieux tiroirs pour y être dépoussiérées et recyclées ; d’autres sont encore en devenir, en phase de gestation, œuvres désarticulées de tailleurs multiples qui s’évertuent à recoller des morceaux usés. Comme le dit le proverbe libanais, « trop de cuisiniers à la fois abime le plat », en l’occurrence du réchauffé quand il n’est pas carrément carbonisé.

A quelques jours du délai pour la convocation des collèges électoraux, un délai établi par la loi de 2000 et non par la Constitution, les pistes sont plus brouillées que jamais et le débat se perd dans les méandres des désidératas de tout un chacun.

Cet échec, qu’on ne saurait imputer au Président de la République qui est monté au créneau pour éviter le retour à la loi de 1960, incombe avant tout à une large frange d’une classe politique velléitaire qui se repose sur un système de gouvernance défaillant et qui raisonne exclusivement en terme de survie, de pertes et de profits. Il résulte surtout d’une aversion au changement, d’une propension à l’inertie, d’une capacité inégalée de résilience à toute évolution et d’une phobie épidermique aux réformes. Il est le fait d’une caste qui s’évertue à garder un pouvoir qu’elle n’utilise que pour se maintenir et qui alimente une rente financière inépuisable puisée sur les lambeaux d’une République introuvable. Le pouvoir, il ne suffit pas d’y accéder encore faut il savoir l’exercer ; il ne suffit pas d’en avoir mais de pouvoir.

Les données du problème sont extrêmement simples : Forts d’une impunité quasi absolue, confortablement installés dans leurs habitudes, assurés de la permanence de leur pouvoir et des privilèges qui s’y rattachent, imperméables aux nécessités de la parité, de nombreuses composantes politiques – sous couvert de défendre les droits communautaires – ne veulent en aucune manière considéré l’éventualité d’une alternance politique ; pas même celle de devoir se délester de quelques sièges. Les élections doivent se réduire à un jeu à somme nulle à l’issu duquel rien ne se perd, rien ne se créer, rien ne se transforme ; une version revisitée du jeu des chaises tournantes et de l’école des fans où tout le monde finit par gagner quelque soit la médiocrité de sa prestation. Aussi, la seule loi recevable serait celle qui garantirait leur reconduction, une sorte de prorogation masquée par un simulacre d’élection.

Le recours aux urnes, et à l’arbitrage populaire, est une pratique peu prisée par une grande majorité des responsables politico-religieux qui ne s’y résignent que contraints, après avoir usé de tous les subterfuges et uniquement lorsque le découpage des circonscriptions est taillé sur mesure.

L’alternance politique revêt dans les discours les apparences d’un complot politique ourdi, soit à l’encontre un leader politique, soit d’une une communauté ou d’une confession dans son ensemble. Elle est présentée comme une tentative sournoise d’élimination politique d’un adversaire voire une atteinte flagrante à la représentativité. Ainsi le fameux slogan du «ni vainqueur, ni vaincu » est étendu au processus démocratique, imposant un statu quo permanent et le maintien de ceux qui en tirent profit. Se perpétue ainsi le règne de dynasties politico-économiques trônant au sommet de chaînes clientélistes. Des roitelets, risibles potentats, qui s’imposent invariablement en tant qu’intermédiaires incontournables entre les individus et l’Etat et s’autoproclamant comme les garants supposés des droits fondamentaux des citoyens.

Par un tour de passe-passe, l’élection équivaut à une tentative de marginalisation, à une guerre d’élimination pure et simple menée à leur encontre.  Il faut dire qu’ils se considèrent comme étant les « élus », dépositaires de la science infuse, les seuls habilités et prédestinés de plein droit à tenir les rênes du pays, à le préserver des affres du chaos. Leur domination s’inscrit donc dans le cours normal des choses au point d’être devenue une fatalité qu’aucune élection ne pourrait nier.

Ainsi, leur hantise n’est ni le vide, ni la récession, ni le chômage, ni la crise, encore moins la guerre ou le terrorisme, mais bien celle du verdict populaire et l’obligation de s’y soumettre.

Préserver le statu quo, perpétuer le vide, nourrir les dysfonctionnements nécessite une loi électorale qui exorcise le spectre de l’alternance et qui empêche en amont l’entrée au Parlement de nouvelles forces politiques, à tout le moins de nouvelles figures.