« Les fossoyeurs du Liban » de Carol Ziadé Ajami

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Auteure du Best-seller « Beyrouth ne pardonne pas » paru en 2019, conférencière et enseignante à l’université libanaise depuis 2004, Carol Ziadé Ajami vient de publier un livre poignant et sincère : « Beyrouth Connection, Les fossoyeurs du Liban » chez Érick Bonnier Editions à Paris.

Le lancement de son live aura lieu à Perpignan dans le cadre des rencontres littéraires consacrées au Liban, lors de la 35ème cérémonie du prix Méditerranée et Spiritualité entre le premier et le 4 octobre 2020. Des rencontres avec la presse, la radio et la télévision françaises sont également au programme à Perpignan ou à Paris.

Invitée d’honneur prix Méditerranée, Carol Ziadé Ajami sera présente à Perpignan et signera son livre le 2 et 3 octobre. L’occasion pour moi de rencontrer cette écrivaine qui a fait déjà l’objet de plusieurs articles dans la presse francophone et arabophone libanaises.

Pour rappel, Carol Ziadé Ajami fut aussi l’invitée d’honneur de la 34ème édition de la cérémonie de remise des prix Méditerranée et Spiritualité à Perpignan en France en octobre 2019.

Ces deux titres, cités ci-dessus, ne nous laissent pas indifférents, l’un publié en 2019 et l’autre à peine un mois après le 4 août 2020, ce jour qui a marqué et marquera à jamais nos esprits.
Ces deux explosions qui ont ravagé la ville laissant beaucoup de morts, beaucoup de blessés et beaucoup de familles sans logements ravageant des quartiers entiers, resteront gravés dans la mémoire de toute une population déjà épuisée et en souffrance dans un pays où l’effondrement rime avec quotidien.

Afin de mieux connaître le pourquoi et le comment de son dernier livre, l’auteure a bien voulu répondre à mes interrogations. A vrai dire, ses livres portent en eux le cri de chacun de nous et nous prend à témoin du martyr que subit Beyrouth.

JCSM : Quelle est la genèse de votre nouveau Livre « Beyrouth Connection, Les fossoyeurs du Liban » ?

CZA : Depuis 2005, depuis la « révolution du cèdre », avortée à cause du ralliement brusque du courant patriotique libre au camp du 8 Mars, je me répète qu’on n’a pas fini avec l’occupation. A peine, heureux de célébrer notre deuxième Indépendance avec le retrait des troupes syriennes en Avril 2006, une occupation interne pointe à l’horizon, plongeant notre joie dans le fiel de l’amertume et l’angoisse.

La genèse de ce cri de colère écrit sur le vif, juste après le 4 août 2020, s’inscrit en fait, assez loin chronologiquement. Elle avait commencé plus tôt avec « Beyrouth ne pardonne pas » et « Père pourquoi, m’as-tu abandonnée ? », deux romans qui racontent la violence, le mal, la destruction et le besoin de construire un monde plus tolérant, un monde plus juste, un pays viable où les contradictions et les différences restent une source d’enrichissement et ne se transforment jamais en dangers mortels.

Après le pillage et la confiscation des économies du peuple libanais, par la mafia au pouvoir, la BDL et les banques du Liban, après la persécution des manifestants de la révolution du 17 octobre de la pire façon, en leur arrachant au sens propre la prunelle de leurs yeux, après l’effondrement des secteurs éducatif, touristique et hospitalier, il ne nous manquait plus que l’apocalypse fatale du 4 août, pour démolir la capitale et mettre le Liban à genoux.

D’abord, je découvris le cœur en lambeaux, des milliers d’histoires tragiques que je voulais raconter. Cependant, serai-je en mesure de raconter l’histoire de 200 morts, de 6500 blessé.es, de 350000 sans-abris, me suis- je demandée ?
Serait-il possible de s’attarder sur les 5200 bâtiments traditionnels endommagés, le vrai visage de Beyrouth soufflé, son patrimoine rasé en une seconde qui avait pourtant résisté à 15 années de guerres sanglantes ?

JCSM : « Beyrouth ne pardonne pas » publié en 2019 chez Erick Bonnier éditions, avec la préface de l’écrivain Alexandre Najjar, a fait beaucoup parler la presse. Vous aviez déjà pointer plusieurs hostilités et problèmes. Pouvez-vous nous parler de ce livre dans lequel, vous vous interrogiez déjà si Beyrouth allait être à la hauteur de sa mission de capitale message ?

CZA : Edité à plusieurs reprises depuis sa sortie en 2004, les deux premières éditions du roman, publiées par Dar An Nahar, me valurent plusieurs signatures et furent rapidement épuisées. La troisième édition a été publiée en arabe chez Dergham et fut lancée au centre culturel de Jamhour lors d’un évènement en 2009).

Dans « Beyrouth ne pardonne pas », j’avais raconté par le biais d’une histoire d’amour, nos problèmes intercommunautaires, les guerres absurdes et interminables sur notre territoire, notre besoin de construire un Etat laïc et moderne, où nous nous sentirons réellement frères et sœurs, où nos droits élémentaires ne seraient pas lésés.
Il était programmé pour le salon du livre français à Biel mais ce salon, attendu chaque année, n’eut pas lieu en 2019 à cause de l’effondrement économique et de l’insurrection populaire qui s’en suivit.

Jamais je n’aurai cru que son titre serait prémonitoire et sa couverture en rouge représenterait le sang versé abondamment, à cause de la catastrophe de Beyrouth. Sans oublier l’église du Saint Patron de Beyrouth et la belle Mosquée El-Amine qui se tiennent la main, devenues elles aussi l’emblème de la révolution du 17 octobre, qui a regroupé toutes les communautés et les couches sociales.

Ainsi, ce cri de colère du 4 août, je l’ai toujours vécu dans ma chair, mes concitoyens et concitoyennes en ont payé le prix très cher, en mourant horriblement ou en perdant tout ce qu’ils avaient durement mérité : maisons, ateliers et voitures. Les Libanais.es sont à bout. Ils ne peuvent plus enterrer leurs morts, faire fi de leurs membres mutilés, leurs blessures et reconstruire pour la dixième fois leurs maisons et lieux de travail démolis. Au troisième millénaire, ils se retrouvent, privé.e.s du droit à la parole, de tous les services basiques et pour certains de la sérénité des derniers jours.

JCSM : Dans « Père, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » vous avez évoqué la question de la diversité et l’entente entre les libanais mais aussi l’épanouissement des femmes libanaises. Quelle leçon faudra en tirer ?

CZA : En 2016, je publiai donc « Père, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » aux éditions l’Harmattan et Saër El-Mashrek, sélectionné pour le prix Phénix 2017. Dans ce roman, il y a le drame des pères de familles qui voyagent pour travailler, pour subvenir aux besoins de leurs enfants dans un Liban vidé de ses habitants autochtones, devenu terre d’accueil pour des millions de réfugiés (2 millions de Syriens et 500.000 Palestiniens).

Le symbolisme de « Père, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » est à associer également avec la loi du Père selon Freud dans un certain sens. Ainsi les femmes, dans ce livre, essaient de briser les tabous, les interdits pour s’émanciper et revendiquer leurs droits. Elles sont en quête d’elles- mêmes, de leur propre épanouissement.

On peut parler dans ce livre d’une écriture du corps ou d’écriture féminine. La théorisation d’une esthétique du corps en écriture, tend à affirmer la tentative d’autonomisation des femmes à l’égard des canons établis par les hommes.

Par suite, l’héroïne principale, Fabienne, entend rétablir un certain ordre dans sa vie, se réapproprier son corps en s’appropriant sa plume. Elle prend pour destinateur son père réel qui a toujours vécu en Occident et qu’elle n’a pas trop connu. Son amie l’avocate, adresse ce cri au diacre qu’elle a aimé passionnément avant qu’il ne prononce ces derniers vœux en devenant « Père ». D’où les points de rencontres et les paradoxes émouvants.

Evidemment nous avons vu le 17 octobre 2019, la détermination et le courage des femmes libanaises en quête d’un Liban meilleur, qui ont participé très efficacement à la révolution du 17 octobre. Elles se sont exposées aux premières lignes transformant leur corps en bouclier humain. Elles ont rempli toutes les fonctions, cuisinant pour les manifestants et occupant avec brio les tribunes. Elles n’ont reculé devant rien pour essayer de sauver un pays en naufrage.



Jinane Chaker-Sultani Milelli

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