L’élaboration d’une nouvelle stratégie de défense pour le Liban est à l’ordre du jour du nouveau round de « dialogue national » qui se tient au palais présidentiel à Baabda. Le timing général pour l’ouverture de ce débat paraît judicieux : le Liban a besoin de réaménager sa politique et sa stratégie de défense, en tenant compte des évolutions géopolitiques, technologiques, économiques, démographiques, etc. ; il ne peut plus rester dans le flou lorsqu’il s’agit de protéger ses citoyens et les intérêts vitaux de la nation. Le timing politique, dans son sens le plus strict, n’est pas optimal, lorsqu’on voit l’importance des divergences de vue entre les Libanais sur les questions nationales. En effet, une nation défend avant tout des valeurs, des valeurs communes, des valeurs que partagent les Libanais. Pour donner toutes ses chances au débat qui se tient sous l’égide du Président Michel Slaïman, il convient de dépolitiser ce débat, d’adopter une approche globale de la sécurité et de la défense, d’éviter de s’enfermer dans des a priori, et de démocratiser les échanges autour de cette question nationale.

Dépolitiser le débat

Dans une période de crise politique aigue, les Libanais auront du mal à se retrouver autour de ces valeurs communes sur lesquelles ils doivent bâtir ensemble leurs politiques nationales et donc leur politique et stratégie de défense.

Dans ce contexte, comment pourrions-nous avoir une lecture commune des menaces qui guettent notre pays et comment pourrions-nous percevoir de la même façon les vulnérabilités de notre système national ? La révision de la politique et de la stratégie de défense nationale est nécessaire pour l’adapter aux évolutions internes, régionales, et internationales et il est urgent de faire un bilan de notre dispositif de sécurité et de défense au sens le plus large du terme. Mais il faut impérativement dépolitiser le débat.

Adopter une approche globale

Les stratèges le savent bien : la menace est multiforme, la défense l’est aussi. La menace est permanente, la défense l’est aussi. Ce sont les deux principes fondamentaux de toute stratégie de défense moderne qui prétend assurer la protection des intérêts vitaux de la nation dans l’environnement sécuritaire actuel. Qu’il s’agisse de menaces ou de vulnérabilités d’ordre militaire ou de tout autre ordre, l’Etat se doit d’être en mesure d’agir et de réagir en permanence et sur plusieurs fronts simultanément.

Au Liban, le débat s’est emprisonné dans une logique réductrice, l’élaboration d’une nouvelle stratégie de défense étant devenue, pour certains, synonyme du désarmement du Hezbollah et, pour d’autres, synonyme au contraire du maintien du dispositif militaire de l’organisation libanaise. Cette problématique est erronée et condamne d’ores et déjà le débat à l’échec. Elargir le débat devient impératif, pour y englober la défense extérieure et la sécurité intérieure, la défense économique, l’action diplomatique, le lobbying médiatique, etc. La défense dépasse ainsi le seul cadre militaire et technique, pour englober la sécurité intérieure, et l’ensemble des mesures nécessaires à la consolidation des structures étatiques, de la cohésion nationale, de la stabilité sociale et économique etc.

Eviter les a priori

La stratégie de défense est un choix politique. Pour le Liban, comme pour tout autre pays, il n’y a pas de défense imposée. C’est l’étude donc des particularités géographiques, démographiques, économiques, géopolitiques, sécuritaires, etc., qui nous permettra de faire ce choix. Le choix est avant tout politique et revient in fine aux politiques. L’implémentation de la stratégie de défense et de sécurité, dans son aspect strictement militaire, revient aux militaires. Dans ses autres aspects, cette stratégie s’ouvre aux autres composantes de la nation, parmi lesquelles la défense civile, les acteurs économiques, la diplomatie, les médias, etc. Pas d’a priori donc, même si l’on sait d’ores et déjà que, face à Israël par exemple, et pour se limiter au seul volet militaire, la défense sera de type asymétrique, celle du faible au fort, celle qu’a choisie le Hezbollah…

Démocratiser le débat

Le Liban est une démocratie. Les pays démocratiques ont souvent recours à un débat sur leur sécurité, plus ou moins ouvert, à travers un « Livre Blanc » auquel contribuent les diverses composantes politiques, sociales, économiques, techniques de la nation.

La France s’apprête à lancer un quatrième chantier pour un nouveau Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité, après son troisième Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité, élaboré sous la présidence sortante et sous la direction d’une personnalité civile, avec la contribution d’experts de divers secteurs et de généralistes, y compris des parties étrangères à la France.

Au Liban, l’ancien Premier ministre Fouad Siniora a lancé l’idée d’une association de la Ligue arabe au débat, alors qu’il était au Grand Sérail. Pour le principe, on peut s’y opposer, cette question étant une question de souveraineté nationale par essence. D’ailleurs, le Liban serait-il invité à donner son avis sur les stratégies de défense et de sécurité des pays frères ?! S’il s’agit d’associer une partie extérieure, que cette association soit à titre consultatif uniquement. Cela ne pourrait qu’enrichir le débat, surtout si d’autres contributions, celles d’experts et de think-tanks régionaux et internationaux sont sollicitées. Le centre du débat est cependant national, et il doit le rester. Mais ce débat ne doit pas être exclusif. Tout d’abord, ce n’est pas aux seuls militaires de proposer une politique et une stratégie de défense et de sécurité, surtout lorsque celle-ci est perçue dans sa globalité. Ensuite, ce n’est pas aux seuls politiques, politiciens engagés, de se charger de ce dossier. Le dialogue national autour de cette question doit être véritablement national, et doit être un véritable dialogue.

Certes, les diverses parties concernées ont leurs avis, voire leurs idéologies, lorsqu’il s’agit de défense et de sécurité, mais leur devoir national leur impose d’échanger entre elles autour de ces questions cruciales. Il ne s’agit pas d’un rapport de forces, mais d’un débat et d’un échange d’idées qui doivent permettre une perception plus harmonieuse des sources de menaces, des vulnérabilités, des priorités, des outils à mettre en place, et des moyens à consacrer à la sécurité et à la défense.

* Cet article est adapté à partir d’une analyse publiée le 03/09/08 dans L’Orient-Le Jour et reprise le 27/04/12 sur le site de Middle East Strategic Perspectives (www.mestrategicperspectives.com), sous le titre : « Dialogue national : les pièges à éviter ».