Vide. Beyrouth tombe dans la nuit, et je n’arrive pas à le retenir. Beyrouth masculin. Beyrouth m’échappe. Plus je le retiens, plus il se libère. Beyrouth se fait vide, et je me transforme en arpenteuse de macadams. Entre ses silences qu’il m’impose, son souffle empreint des couleurs de l’automne qui glisse dans mon cou, et son élan qui se fait de plus en plus languissant… Beyrouth est vide. Comme moi, ce soir !

Hier, mon café embaumait mes narines. Hier, Beyrouth au matin criait à la vie. Un vieux et une vieille prenaient le temps d’installer deux chaises en plastique sur leur balcon. Lui préparait sa première cigarette, elle versait de la Kahwa toute fraiche dans deux tasses ébréchées. Hier, je prenais le temps d’observer la vie autour. La routine des autres. Le réveil somnolant de mon quartier. Hier aussi, j’ai vu un quinquagénaire sortir son chien pour son pipi, et choisir les pneus d’une Mercedes toute neuve. Hier, j’ai souri. Hier encore, j’ai pu deviner la dispute de deux amants, et je me suis souvenue de mes vingt ans, de la tequila et de la jalousie d’une jeunesse qui confond amour et possessivité. Hier, fut le bal des dames qui sortaient toutes fraiches de chez le coiffeur, anesthésiées au spray Wella. Hier, quand Beyrouth se réveillait à pas de chats, qui flirtait avec mes émotions avant de me laisser en plan. Seule. Vide. Vide comme lui. Vide avec lui ce soir.

[Les balançoires s’arrêtent de crisser des 19 heures. Les journées sont moins longues. Le parc se tait bien vite]

Le vide impose le silence, les rétrospections, les remises en questions. Mon corps retient tout ! Le bien. Le mal. Les joies. Les peines. Les larmes. Les espoirs. L’amour. La haine. Le désir. Les plaisirs. Les orgasmes inachevés. Les délires. Mon corps retient tout. Beyrouth aussi retient tout. Chaque viol subit. Chaque crime commis. Toutes les guerres. Civiles, ou insolentes. Tous les conflits. Fraternels ou bancals.  Tous les carnages. Noirs ou censurés. Beyrouth n’oublie rien. Son vide résonne, procrée, gueule, se révolte. Beyrouth respire. Se bat. Se débat. Damne. S’agenouille. Se relève. Chiale. Prie. Supplie. S’élève. Beyrouth se fatigue. Beyrouth est vide ce soir et m’entraine avec lui.

Dans un pays dépourvu de toute structure, d’infrastructure, de supra structure. Il nous reste l’humain ! On a beau vivre dans la crasse, sous le seuil de pauvreté, au milieu des poubelles, dans les polémiques politiques confessionnelles. On a beau se recroqueviller parfois, ne plus vouloir bouger du canapé, se morfondre, se plaindre, maudire ce pays et sa capitale, la chance, l’économie mondiale, Trump, le nucléaire, les fous d’Allah, la météo… On finit toujours par croiser un sourire, un « bonjour » entre voisins, un projet engagé et inattendu. Parce que… et pourtant… beaucoup se réveillent avec une rage. Et les rages accouchent. Les rages veulent faire, accomplir, réaliser. Les rages poussent à vivre ! Il nous reste l’humain ! Le vrai. Le transcendant. Le génial. Il arrive qu’on rencontre un inconnu qui garde au fond des yeux un amour pour cette terre, et qui vous racontera Beyrouth autrement. Grandement. Amoureusement. L’humain ne cessera d’enfanter encore mille fois Beyrouth !

Demain Beyrouth ira mieux. Mon vieux et ma vieille que j’aimerai baptiser Linda et Karim sortiront leurs chaises en plastique, la Rakwa et les cigarettes pour profiter du soleil avant le froid de l’hiver. Le monsieur en jogging ne trouvera pas la Mercedes et devra supplier son chien à faire pipi sur la portière d’une Renault 5 toute cabossée. Les amants s’échangeront un French Kiss devant les dames choquées par tant de liberté à la sortie de chez le coiffeur sponsorisée par Wella. Demain Beyrouth retrouvera son plein. Moi le sourire, pour ne jamais cesser de réinventer les jours heureux !

Beyrouth est une vie de combats… Au quotidien, des vies de combats !

Bonsoir Beyrouth !


Photo : Suspended, Installation de Mona Hatoum, 2009-2011

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Trentenaire aux cheveux rouges. Hier, un cri. Aujourd’hui, elle est «À cor et à cri ». Ambidextre. Architecte d’intérieur. Enseignante. Designer à ses heures perdues. Dévoreuse de livres d’histoire et de littérature. Mordue d’art. Râleuse au second degré. Vit une relation ambigüe avec Beyrouth. Se promène souvent avec l’énergie d’une étoile. Aime manger de la glace à la vanille. Grande rêveuse idéaliste. Atteinte d’une folie passagère. Fut le chat de Toulouse Lautrec dans une vie antérieure !
Si, si… je vous le jure !