Riad Salamé sur Al Hadath, 24 mai 2021

Le journal suisse “Le Temps” a indiqué que la Banque du Liban a fait supprimer 14 pages d’un rapport du Fonds Monétaire International publié en 2016 qui estimait que le Pays des Cèdres s’acheminait vers une crise économique et financière majeure.

Selon les termes du rapport de l’audit repris par le journal, «Vous êtes au bord du gouffre.», estimait Alvaro Piris, le représentant du FMI présent lors d’une réunion en présence du gouverneur de la Banque du Liban lui-même, Riad Salamé alors candidat à sa propre succession à la tête de la Banque Centrale.

Le quotidien était déjà à l’origine de nombreuses révélations concernant le gouverneur de la Banque centrale, notamment concernant son important patrimoine et l’ouverture d’une enquête judiciaire en Suisse sur des opérations supposées de blanchiment et de détournements de fonds de la BdL.

Déjà à l’époque, de nombreux spécialistes estimaient la situation du Liban comme étant catastrophique, en dépit des démentis et dénis des autorités monétaires libanaises. En cause, la situation déjà critique des banques libanaises soutenues par les intérêts importants générés au détriment des comptes publics et de la BdL.

Pour rappel, les différents rapports du FMI de l’époque critiquaient fortement les opérations d’ingénierie financière menée par le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé et l’ancien directeur des opérations financières de la BdL et actuel ministre des finances, Youssef Khalil.

Cette information intervient alors qu’un audit juricomptable mené par le cabinet Alvarez & Marsal est en cours pour vérifier les comptes de la banque centrale, afin d’unifier le chiffrage des pertes du secteur financier et plus particulièrement de l’établissement. Ce chiffrage est demandé par le Fonds Monétaire International dans le cadre des négociations visant à débloquer l’aide internationale.

Depuis plusieurs décennies, les audits financiers de la Banque du Liban n’ont pas été rendu publics jusqu’à ce que des lanceurs d’alertes révèlent celui de 2018. Celui-ci semble montrer que le gouverneur de la Banque du Liban a camouflé les importantes pertes financières de la Banque du Liban en déclarant de manière unilatérale 6 milliards de dollars de profits fiduciaires pour 2018 uniquement.

Le gouvernement Hassan Diab avait estimé en 2020 que les pertes de la BdL atteindraient plus de 40 milliards de dollars au taux de 3 640 LL/USD. De nouvelles sources estiment que ces pertes pourraient même dépasser les 70 milliards de dollars, équivalent aux certificats de dépôts souscrits par les banques privées – c’est à dire les devises étrangères de leurs déposants – auprès de la banque centrale. Cependant, le nouveau gouvernement, qui compte l’ancien directeur des opérations de la BdL comme ministre des finances au moment des faits envisage de mettre à jour le chiffrage des pertes de l’établissement, à la grande inquiétude des observateurs qui estiment que celui-ci pourrait alors tenter de minimiser les pertes complexifiant ainsi le processus de négociations avec le Fonds Monétaire International.

Les observateurs estiment que ces nouvelles révélations pourraient aboutir à considérer les responsables de la Banque du Liban et du secteur bancaire comme coupables de délit en ayant conseillé leurs clients de ne pas mettre leurs fonds en sécurité tout en transférant d’importantes sommes à l’étranger notamment après l’instauration d’un contrôle informel des capitaux dès novembre 2019.

Au total, plusieurs dizaines de milliards de dollars auraient été ainsi transférés par des personnes politiquement exposées et des responsables du secteur bancaire à l’étranger depuis 2017 alors que la Banque du Liban et les banques avaient relevé les taux d’intérêts pour attirer des fonds depuis l’extérieur ou tentaient également de convaincre leurs clients de convertir les dollars de leurs comptes en livres libanaises.

Le Liban cumule les crises

Le Liban est, désormais, confronté à plusieurs crises, crise économique, crise liée au coronavirus, et désormais crise liée à l’explosion du port de Beyrouth, à laquelle s’ajoute désormais une crise politique en raison de la démission du gouvernement Hassan Diab.

Le Pays des cèdres est ainsi sans gouvernement depuis le 10 août 2020.

Pour l’heure, le déblocage de l’aide internationale est conditionné au résultat des négociations entreprises avec le FMI qui exige que se soient mises en place des réformes nécessaires, les réformes économiques et monétaires notamment. En effet, de nombreuses sources ou encore personnalités impliquées dans le dossier multiplient les déclarations indiquant que la communauté internationale n’accordera “pas de chèque en blanc au Liban”, suite au non-respect par Beyrouth de ses promesses et de son engagement à effectuer les réformes nécessaires à la relance économique déjà lors des conférences Paris I, II et III dans les années 2000.

La crise du secteur bancaire, bien que maquillée par les opérations d’ingénieries financières menées par la Banque du Liban, avait débuté bien plus tôt, en dépit des profits colossaux annoncés par les banques libanaises jusqu’à l’année dernière. En réalité, la Banque du Liban a ainsi reversé près de 16 milliards de dollars entre 2016 et 2018, vidant ainsi une grande partie de ses réserve monétaires en faveur des établissements bancaires.

Sur le plan économique, la crise qui a débuté en 2018 s’est révélée au grand jour durant l’été 2019 avec une pénurie en devises étrangères pourtant nécessaires à l’achat de produits de première nécessité notamment. Cependant, un inversement des flux financiers avait été constaté dès janvier 2019. Cette crise s’est ensuite accentuée suite à l’imposition de manière unilatérale par les banques libanaises d’un contrôle des capitaux, bloquant ainsi l’accès aux comptes.

Par ailleurs, la dégradation des conditions socio-économiques a abouti à de nombreuses manifestations dès octobre 2019, les manifestants dénonçant une classe politique considérée comme corrompue et en exigeant le départ.

Après la démission de l’ancien premier ministre Saad Hariri, le 29 octobre 2019, un nouveau gouvernement présidé par son successeur Hassan Diab a été constitué le 17 janvier 2020. Dès mars, les autorités libanaises ont annoncé un état de défaut de paiement sur les eurobonds arrivant à maturité. Par ailleurs, le Liban a ouvert les négociations avec le FMI en vue d’obtenir une aide économique d’un montant espéré de 10 milliards de dollars.

Cependant, les négociations, aujourd’hui suspendues, ont rapidement achoppé sur la capacité des autorités libanaises à mener les réformes nécessaires pour le déblocage de l’aide internationale ainsi que sur le dossier du chiffrage des pertes du secteur financier. Les autorités libanaises estiment ainsi que ses pertes atteindraient 241 000 milliards de livres libanaises sur la base d’un taux de change de 3600 LL/USD, soit 80 milliards de dollars environ, ce que refusent les banques locales via l’association des banques du Liban ou encore la Banque du Liban elle-même.

L’association des banques du Liban a ainsi activé ses relais présents au sein du parlement via la commission parlementaire des finances et du budget. Cette dernière, où sont présents certains actionnaires et représentants de banques locales, n’ont chiffré les pertes financières qu’à 81 000 milliards de livres libanaises sur la base d’un taux de change de 1507 LL/USD.

Désormais, ce chiffrage des comptes de la Banque du Liban devrait être mené par les cabinets Alvarez & Marsal pour l’audit juricomptable et par KPMG et Oliver Wyman pour l’audit normal. Pressenti dans un premier temps pour mener l’audit juricomptable, le cabinet Kroll, spécialisé dans la matière a été écarté suite aux pressions du président de la chambre Nabih Berri, estimant l’entreprise liée à l’état hébreu.

Parallèlement, l’association des banques du Liban a présenté un plan de sauvetage rejeté par le FMI et les autorités libanaises, prévoyant la vente d’une partie de l’or du Liban et la session pour une durée déterminée de biens publics. Ce plan est également rejeté par les spécialistes qui estiment que la vente de biens publics ne pourrait se faire qu’en les bradant en raison des circonstances actuelles.

Certaines sources évoquent désormais des pertes pour le secteur financier qui dépassent les 100 milliards de dollars, estimant que le Liban nécessiterait désormais un plan de relance de 63 milliards de dollars mais que seulement 26 milliards au maximum sont disponibles. Selon ces mêmes sources, toutes les banques libanaises sont aujourd’hui insolvables.

La situation économique s’est, par ailleurs, encore dégradée avec la détérioration de la valeur de la livre libanaise et la mise en place de différents taux de change : taux de change officiel à 1507 LL/USD, taux de change dit du-marché pour les agents de change ou encore certaines entreprises fixées par la banque du Liban, aujourd’hui à 3900 LL/USD et taux de change au marché noir, qui a fluctué jusqu’à atteindre les 9000 LL/USD, au mois de juin.

Enfin, l’explosion du port de Beyrouth, qui a ravagé également une grande partie de la capitale libanaise, a encore aggravé la situation, avec des dégâts estimés entre 10 à 15 milliards de dollars.

Ainsi, si le taux de croissance du produit intérieur brut est estimé à -14 % avant cette explosion, de nouvelles estimations font état d’une récession économique de – 24 % en 2020.

Parallèlement, le Liban est également touché par le coronavirus. Les mesures prises par les autorités se sont révélées être aujourd’hui insuffisantes et le pays des cèdres risque de perdre le contrôle de l’épidémie, avec une augmentation quasi incontrôlée du nombre de cas, notamment après l’explosion du port de Beyrouth. Désormais, les capacités hospitalières actuelles sont saturées depuis 2 semaines, amenant également à l’augmentation du nombre de décès depuis la fin du mois d’août.

Pour l’heure, certains experts proches du dossier notent avec inquiétude que les intérêts politico-économiques sont plus importants pour certains partis que l’intérêt général à bénéficier d’une aide économique face à la crise, jusqu’à estimer que les divisions traditionnelles des partis politiques se sont effacées au sein du parlement en faveur du parti des banques et des autres.

Aussi, certains de ces intérêts seraient allés même jusqu’à menacer d’une guerre civile si les réformes demandées par la communauté internationale étaient menées. Cependant, celle-ci demeure ferme sur ce dossier.

Lors de son déplacement au Liban à l’occasion du centenaire de la proclamation de l’état du Grand Liban, le 1er septembre 2020, au lendemain de la nomination de Mustafa Adib comme premier ministre, le président de la république française aurait ainsi remis aux dirigeants libanais, une feuille de route pour la mise en place des réformes économiques jugées nécessaires et en premier lieu, un diagnostic des pertes de la Banque du Liban. Cette feuille de route prévoyait également la mise en place d’ici 2 semaines, d’un gouvernement capable de mener ces réformes. Cependant, 15 jours après, suite à l’expiration du délai imparti, les autorités libanaises semblent avoir échoué à la mise en place d’un nouveau cabinet, suite notamment à l’annonce par Washington de sanctions économiques visant Ali Hassan Khalil, bras-droit de Nabih Berri et ancien ministre des finances, les autres partis politiques ayant accepté le principe de rotation des portefeuilles ministériels régaliens, à savoir la défense, l’intérieur, les affaires étrangères et les finances.

Le 21 septembre 2020, le président de la République estime que le Liban se dirige actuellement “en enfer” en raison de la dégradation des conditions sociales et économiques, reconnaissant par ailleurs que les réserves de la Banque du Liban – subventionnant actuellement l’achat de produits de première nécessité – seront épuisées d’ici peu.

Le 26 septembre, prenant donc acte de son échec, le premier ministre désigné annonce sa démission depuis le perron du Palais de Baabda, plongeant un peu plus le Liban dans la crise.

Pour sa part, le gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé annonce, au mois d’août, la fin des subventions aux produits essentiels d’ici 2 à 3 mois en raison de la diminution des réserves monétaires de la Banque Centrale.

Cette annonce intervient alors que les négociations avec le Fonds Monétaire International sont toujours suspendues et que se déroule un audit juricomptable de la Banque du Liban.

Coup de tonnerre, le cabinet d’Alvarez & Marsal annonce son retrait de la procédure d’audit juricomptable, le 20 novembre 2020 après que la Banque du Liban ait refusé de répondre à 57% des questions posées, sous le prétexte du code du crédit et de la monnaie ou encore des législations liées au secret bancaire, plongeant le Liban dans l’incertitude. En effet, cet audit est désormais considéré comme essentiel pour l’obtention de l’aide de la communauté internationale. Le ministère des finances ou encore celui de la justice estimaient que le contrat ne violait pas les textes en vigueur.

Dans son allocution prononcée à l’occasion de la 77ème commémoration de l’indépendance du Liban, le Général Michel Aoun indique que la procédure devrait pourtant aller jusqu’au bout et envisage donc le recours au parlement pour forcer la Banque du Liban a obtempérer alors que le gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé se trouverait à Paris afin, indiquent certaines sources, de trouver un accord avec la France, chef de file de la communauté internationale qui reste jusqu’à présent intraitable sur la nécessité de mener un audit juricomptable des comptes de la banque centrale.

Le 7 avril 2021, le Président de la République le général Michel Aoun a publiquement dénoncé la mauvaise volonté du Ministère des Finances Ghazi Wazni et du gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé sans toutefois les nommer directement face aux différents écueils et obstacles mis face à l’audit juricomptable des comptes de la Banque du Liban et a appelé à une réunion du gouvernement Hassan Diab pour examiner ce dossier et révéler les dessous de ce qu’il décrit quasiment comme un sabotage de la procédure. 

Le chef de l’état a également accusé le gouverneur de la Banque du Liban de pratiques contraires à la législation financière locale, comme l’utilisation de dépôts privés comme réserves monétaires. Le Président de la République avait rappelé les différentes étapes faites par certains partis pour éviter cet audit de la banque centrale. Il a également rappelé que cette procédure n’est pas seulement une demande personnelle du chef de l’état mais également de la communauté internationale, une condition préalable au déblocage des fonds de CEDRE et du FMI.

Par ailleurs, face à la crise, certaines banques correspondantes de la BdL auraient clôture les comptes, indique dans une lettre Riad Salamé.

Il s’agirait notamment du cas des comptes dollars auprès de la Wells Fargo, des comptes en livre sterling de la HSBC, en couronne suédoise auprès de la Danske et des comptes dollars canadiens de la CIBS. 
Selon le gouverneur de la Banque du Liban, ces décisions seraient motivées par l’état de défaut de paiement, les campagnes politiques visant la Banque du Liban et par “le Tollé judiciaire”, allusion aux accusations de détournement de fonds et de corruption visant Riad Salamé lui-même.

En juin 2021, le gouverneur de la Banque du Liban annonce l’épuisement prochain des réserves monétaires de la Banque du Liban qui finançaient jusqu’à présent le programme de subvention à l’achat des produits de première nécessité. Ce programme devrait être ainsi remplacé par un plan de rationnement à destination des personnes les plus vulnérables face à la crise économique. Cependant, si à l’origine la Banque Mondiale devait financer celui-ci, elle le refuse depuis suite aux exigences de la Banque du Liban à distribuer l’équivalent des devises étrangères au taux de 6 540 LL/USD et non à valeur réelle ou directement en devises étrangères.

Les autorités locales tentent depuis de retarder la fin du programme de subvention en adoptant notamment un plan de subvention des carburants sur base d’un taux de parité de 3900 LL/USD au lieu du taux officiel qui était jusqu’à présent utilisé, soit à 1500 LL/USD. Ce nouveau taux devrait ainsi faire augmenter d’un tiers le prix du bidon de 20 litres de carburants et induire une nouvelle poussée inflationniste.

Côté parité de la livre libanaise, cette nouvelle poussée inflationniste a été accompagnée par une autre mesure de la Banque du Liban. Celle-ci dans le cadre de la circulaire 158 souhaiterait que les déposants des banques commerciales puissent retirer jusqu’à 400 USD cash de leurs comptes bloqués depuis l’instauration d’un contrôle informel des capitaux en novembre 2019. Cependant, un certain nombre d’entre elles ont déjà indiqué, officieusement, ne pas pouvoir se permettre une telle mesure. D’autres auraient acheté d’importantes quantité de devises étrangères sur le marché local, amenant à une dégradation supplémentaire de la livre libanaise qui a atteint un nouveau plus bas historique, ce samedi 26 juin, avec un taux de parité de 18 000 en fin d’après-midi.

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