Antoine Ullestad, Université de Strasbourg et Frédérique Berrod, Sciences Po Strasbourg

Aujourd’hui, les Britanniques vont aux urnes pour décider s’ils veulent rester ou non dans l’Union européenne. Et ce vote arrive à point nommé : difficile de nier, en effet, que l’Union européenne (UE) est arrivée à un tournant politique, après les soubresauts des deux dernières années. Il a fallu gérer successivement, trop souvent conjointement, la « crise » des migrants, le « problème » grec, les attaques terroristes en Belgique et en France, l’émergence de nouveaux nationalismes en Pologne, en Hongrie, ou en Autriche, qui se retrouvent sur le front commun des défenseurs de frontières étanches et murées.

Avec ce référendum, c’est en fait sur la pertinence de l’UE comme solution légitime et efficace à ces « crises » que les Britanniques doivent se prononcer.

Les études à répétition ont prouvé aux défenseurs du « Brexit » comme à ceux du « Remain » que quitter l’Union serait coûteux, tant pour le Royaume-Uni que pour l’UE. Perte d’influence, de poids diplomatique, d’attractivité commerciale : tout y passera, car – que les votants outre-Manche le veuillent ou non – l’intégration du Royaume-Uni à l’Union est aujourd’hui un fait acquis. Mais peu importe, finalement, le résultat du vote. Que le Royaume-Uni reste ou s’en aille, on se souviendra surtout du Brexit comme le symptôme d’une nouvelle crise profonde de l’intégration européenne.

Quitter l’Union…

Le Royaume-Uni n’a en effet eu de cesse de négocier un statut différencié au sein de l’Union, depuis qu’il y a adhéré en 1973. Dès son arrivée, il a approché sur la pointe des pieds ; il a ensuite exigé de négocier des protocoles pour consacrer sa volonté d’être « in » par principe, et « out » lorsqu’il le souhaite. Pour éviter le Brexit, Londres a à nouveau négocié des aménagements, lors du Conseil européen du 19 février dernier, mais portant cette fois un coup à quelques valeurs fondamentales de l’Union : liberté de circulation, principe de non-discrimination. Un coup peut-être fatal au modèle d’intégration politique d’une Union « sans cesse plus étroite ».

Si le Brexit l’emporte, tous les États membres devront subir le coût économique et surtout politique de la décision britannique. Si le « Remain » gagne, le modèle d’intégration de l’Union devra tenir compte de ces concessions faites à l’emporte-pièce, risquant d’ouvrir la porte à des revendications similaires, voire des surenchères, de la part des eurosceptiques. Mais, alors que la première solution ressemblait, aux yeux de tous il y a encore peu, à la pire des solutions, le Brexit semble finalement aussi avoir des avantages. En premier lieu, celui de ne pas dénaturer l’intégration européenne. D’autre part, il peut aussi s’avérer gagnant pour les autres États membres.

… sans s’en éloigner

Si le Brexit se réalise, ce qui ne pourra se faire avant au moins deux ans, conformément à l’article 50 du traité sur l’UE, le Royaume-Uni redeviendrait un État tiers de l’UE. Pour autant, il ne pourra pas se passer de l’Union, son principal partenaire commercial. Pour continuer à commercer, il devra négocier des accords bilatéraux pour avoir accès aux marchés de ses anciens partenaires. Et, isolé face aux États membres, le Royaume-Uni ne pourra certainement pas obtenir d’accord avantageux.

Au contraire, face à la France par exemple, son cinquième partenaire commercial, Londres devra certainement se plier aux exigences françaises, donc aux normes européennes qu’il voulait fuir. Le Royaume-Uni est en effet soumis à une dépendance vis-à-vis des produits d’importation français – ce qui devrait conférer un avantage politique certain à Paris dans les négociations d’un accord bilatéral.

Maillon faible

En cas de Brexit, la France gagnerait aussi une chance de rétablir son influence sur une scène politique européenne renouvelée. Plus exactement, Paris pourrait tirer un avantage du Brexit si la France refonde sa relation privilégiée avec l’Allemagne pour relancer l’intégration européenne. Le couple franco-allemand, fondateur et moteur de l’Union, retrouverait un poids prépondérant dans un modèle intégratif débarrassé de l’exception britannique.

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Ben Stansall/AFP

La France est, dans ce couple, le maillon faible depuis son manque de solidarité évident dans la gestion de la crise grecque et dans la crise migratoire, mais aussi depuis le fiasco de la non-ratification du traité constitutionnel en 2005. Paris pourrait profiter du Brexit pour se refaire une place au sein d’un couple qui ne se jouerait plus à trois. La France et l’Allemagne représentent 30 % de la population de l’Union, un poids non négligeable au sein du Conseil de l’Union lorsqu’il vote à la majorité qualifiée, et 170 députés européens. Cela devrait permettre de peser dans le sens de nouvelles orientations politiques.

D’autant que Londres a joué dans ce trio un rôle déroutant. Le Royaume-Uni a navigué de l’un à l’autre sans jamais vraiment aller dans le sens d’une Union réformée. Avec la France, Londres plaide pour une Europe de la défense, tout en misant sur l’Allemagne, son meilleur allié, pour obtenir des concessions afin d’éviter le Brexit – sans d’ailleurs obtenir toujours ce qu’il veut.

Agitateur d’idées

Le Brexit signifierait aussi revenir sur les succès de la coopération interétatique initiée par l’Union, à l’exemple de la gestion de Calais. Des accords ont en effet été conclus pour que la France gère la frontière britannique à Calais. En février 2016, le premier ministre britannique a souligné le paradoxe de cette situation : si le Royaume-Uni sortait de l’Union, la frontière migratoire retrouverait la place de la frontière politique et rien n’empêcherait plus les migrants de traverser la Manche, profitant de la réouverture de la frontière française, pour accoster sur les côtes d’un État devenu tiers à l’UE et revendiquer l’asile à Kent.

L’UE a permis jusqu’ici des solutions à un problème jugé inextricable de migration vers le Royaume-Uni. Avec le système « bureaux à contrôles nationaux juxtaposés », les agents britanniques ont eu l’occasion de travailler sur le sol français. La Grande-Bretagne avait investi, l’été dernier, plus de quinze millions d’euros dans la sécurisation du port français. Avec le Brexit, c’est un pan entier de la coopération outre-Manche qui serait mis à mal, un bilan perdant pour le Royaume-Uni, et encore une fois à l’avantage de la France. Et ce, alors même que les partisans du Brexit ont plaidé la sortie de l’Union pour maîtriser leurs flux migratoires.

Le paradoxe du Brexit est finalement qu’il pourrait relancer l’Union par la refondation de son pacte politique. Si elle est exploitée à bon escient, la sortie du Royaume-Uni pourrait s’avérer intéressante pour les États membres sur un plan politique, et pour l’Union elle-même, sur un plan idéologique. Et dans ce schéma, la France pourrait d’ailleurs jouer un rôle d’agitateur d’idées pour un retour de l’idée d’Union, sans concession.

Clément Louis Kolopp a contribué à la rédaction de cet article.

The Conversation

Antoine Ullestad, Doctorant en droit de l’Union européenne, Université de Strasbourg et Frédérique Berrod, Professeure de droit public, Sciences Po Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

1 COMMENTAIRE

  1. Le chantage
    anglais

    Cela fait un certain temps que la Grande Bretagne faisait chanter ses partenaires européens
    pour rester en Europe. La dernière découverte de Cameron, pour avoir encore
    plus de faveurs européennes, était de dire : « donnez-moi encore, car je
    vais être obligé de faire un referendum sur la volonté du peuple anglais de
    rester dans l’Union, et les pauvres dirigeants européens ont donné et donné et
    donné plein de faveurs, non seulement à la Grande Bretagne, mais aussi aux
    Etats-Unis, maitres du jeu, et, par conséquent, à la Turquie qui devait servir
    de cheval de Troie (c’est le cas de le dire) pour détruire l’Europe par son
    entrée et le déferlement des Turcs dans l’Union, avec une conséquence
    prévisible de troubles, de combats et même de guerres confessionnelles, avec,
    peut-être un jour, l’enseignement du Turc dans les écoles primaires. Tout était
    prêt pour que le chaos prévu en Eurasie arrive enfin en Europe, suivant
    l’adaptation de la vieille stratégie anglaise séculaire de domination du monde
    par des guerres continuelles en Europe. Cette fois-ci, il fallait que le chaos
    se poursuive en Eurasie, couronné par celui de l’Europe, continentale, bien
    sûr.

    Une fois que les Européens eurent accordé toutes les faveurs possibles à
    Cameron et ses complices américains et turcs, il appela son peuple aux urnes
    avec moult propagande et moult pressions pour voter contre brexit, dont les
    plus importantes furent américaines, venant même du Président américain, en
    personne. Manque de pot, le peuple anglais vota pour quitter l’Union. Mais le
    piège anglais se retourna contre l’envoyeur, car les Ecossais et les Irlandais
    du Nord sont en train de menacer la partition du pays pour rester dans l’Union,
    tandis que la monnaie anglaise chutait brutalement.

    Cameron et ses
    complices sortirent alors, de leur chapeau, le lapin que le vote du peuple ne
    servait à rien et que c’est le parlement anglais qui doit décider, tandis que
    des voix anglaises (3 millions ?) exigeaient et exigent, à hauts cris, un
    nouveau referendum, sans oublier que cela pourrait renouveler, durant deux ans
    (et plus), les pressions et le chantage anglo-saxons sur les dirigeants européens,
    en premier, Merkel et Hollande, pour obtenir de nouvelles faveurs.

    D’où la fureur de ces derniers, trompés, qui exigent le départ rapide de la
    Grande Bretagne. Est-ce que c’est pour de vrai, par peur d’un nouveau chantage
    ou simplement pour reprendre ce qu’ils ont accepté de donner durant le chantage
    précèdent ?

    Roger Akl

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