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Hier, Zahlé a célébré le 39ème anniversaire du début de la bataille livrée par les Forces libanaises (FL) et les Zahléiotes contre la force d’occupation syrienne. Zahlé est la plus grande ville chrétienne du Levant et peut-être même à présent du Moyen-Orient. Lorsqu’en 1981, Bachir Gemayel, le chef des FL, décida de livrer bataille contre l’occupant syrien, il chargea Fouad Abou Nader et Boutros Khawand – otage en Syrie depuis 1992 – de mettre de l’ordre dans les rangs des combattants à Zahlé et d’entraîner leurs cadres.

Fouad Abou Nader prépara le plan de bataille. Joe Eddé remplaça Joseph Élias à la tête des combattants et dirigea la bataille dont il fut l’un des héros avec Kayrouz Barakat et Élias Zayek – tous deux martyrs de la Résistance libanaise – ou encore Ibrahim (Bob) Haddad, Augustin Tegho (Tito) et Hanna (Hanoun) Atik. Ce fut une victoire politique pour Bachir Gemayel qui lui permit ensuite de devenir Président de la République (1982). Non seulement Samir Geagea ne contribua pas à cette bataille mais c’est même lui qui, avec Élie Hobeika, décida quatre ans plus tard d’abandonner la ville aux Syriens (1985). C’est également lui qui fit assassiner Élias Zayek (1990). De son côté, la Syrie était représentée militairement par Rifaat el-Assad, Moustapha Tlass, Hikmat Chéhabi et Ghazi Kanaan (plus tard remplacé par Rustom Ghazalé) et politiquement par Hafez el-Assad et Abdel-Halim Khaddam (plus tard remplacés par Bachar el-Assad). Suite au décès de Khaddam le 31 mars 2020, seuls Rifaat el-Assad et Bachar el-Assad sont encore en vie aujourd’hui. 

Dans une série d’entretiens avec la chaîne de télévision al-Arabiya en 2011, Khaddam affirma : « Nous avons commis des erreurs au Liban ». Sans préciser de quelles erreurs il parlait. L’occupation ? L’oppression ? La répression ? Les crimes ? Les attentats ? Les tueries ? Les otages libanais en Syrie ? Les arrestations ? Les tortures ? La corruption ? Les détournements de fonds publics ? Les malversations ? Les rackets ? Il dit simplement : « Notre but était d’empêcher qu’une partie prenne le dessus sur une autre, pour barrer la route à une partition du Liban. » Or, s’ils cherchaient à diviser les parties libanaises c’était en fait pour mieux régner et barrer ainsi la route à une souveraineté libanaise sur l’ensemble de son territoire, à une indépendance du Liban et à la liberté et à l’union des Libanais. En réalité, la partie syrienne occupait le Liban et jouait au pyromane et au pompier. Le Traité de Fraternité (1991), que Khaddam concocta, scellait l’anschluss.

Il prétendit que « tous les dirigeants libanais ont fait des erreurs, en ayant recours à des forces extérieures pour les appuyer contre des parties libanaises, à l’exception d’un seul homme, Raymond Eddé ». Il oubliait donc volontairement le soutien de l’ancien chef du Bloc national libanais à Rafic Hariri l’homme des Saoudiens et au Mouvement National regroupant essentiellement le Parti socialiste progressiste de Kamal Joumblatt puis Walid Joumblatt et le mouvement Amal de l’imam Moussa Sadr puis Nabih Berri, d’abord allié aux Palestiniens puis aux Syriens. 

Prions pour l’âme de Khaddam un des principaux ennemis du Liban mais ne falsifions pas l’Histoire.

Ces derniers jours, nous avons lu et écouté les hommages de personnes membres ou proches du Courant du Futur (de Saad Hariri) et du Parti socialiste progressiste (de Walid Joumblatt) cherchant à réécrire l’Histoire pour servir leur lutte actuelle contre Bachar el-Assad et le Hezbollah. En 2005 déjà, au moment où le Liban célébrait la fin de l’occupation syrienne suite à l’assassinat de Rafic Hariri, Bahia Hariri remerciait la Syrie (« Choukran » et « Ila lika Souriya ») en pensant certainement à Khaddam.

Ces personnes parlent d’une rédemption de Khaddam devenu le gentil sunnite parce qu’il s’est retourné contre Bachar el-Assad le méchant alaouite qui a préféré l’Iran aux Arabes (à partir de 2003) et Émile Lahoud à Rafic Hariri et Walid Joumblatt (en 1998 et de nouveau en 2004). Le crime de Bachar el-Assad à leurs yeux est d’avoir cherché à écarter Khaddam et eux-mêmes du pouvoir au Liban et d’avoir choisi le camp iranien dans la guerre froide entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite, conflit régional ravivé après le renversement de Saddam Hussein par les Américains en Irak. 

Suite à sa défection et son exil en France, Khaddam s’est allié aux Frères Musulmans (soutenus par le Qatar et la Turquie) et a demandé et obtenu l’aide de Saad Hariri, des Saoudiens, des Égyptiens et des Émiratis pour prendre le pouvoir en Syrie sans toutefois y parvenir.  En effet, les Frères Musulmans et Khaddam organisèrent en 2011 des manifestations « pacifistes » en Syrie durant lesquelles les participants scandaient : « Les alaouites dans la tombe, les chrétiens à Beyrouth ! » Ceci conduisit non à la chute de Bachar el-Assad mais à la guerre. Les principaux belligérants devinrent rapidement Bachar el-Assad (soutenu par la Russie, l’Iran et le Hezbollah) et des organisations djihadistes (la plupart soutenues par l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Turquie et le Qatar) comme Daech et al-Nosra. 

En fait Khaddam était l’allié, l’ami et le partenaire de Rafic Hariri, de Walid Joumblatt et de Nabih Berri. Durant la guerre, il s’appuyait sur le Mouvement National pour détruire l’État libanais et ses institutions. En 1985, avec son ami Rafic Hariri, Khaddam a parrainé l’accord tripartite signé à Damas entre les miliciens Walid Joumblatt, Nabih Berri et Élie Hobeika et mettant ainsi à l’écart l’État libanais. Ce fut un échec.

Ensemble, Hariri et Khaddam ont joué un grand rôle dans l’accord de Taëf, approuvé par des députés élus depuis 1972 achetés par l’Arabie saoudite – à l’instar de Georges Saadé, le chef du parti Kataëb –, accepté par le milicien Samir Geagea mais refusé par le gouvernement libanais, reprenait en grande partie l’accord tripartite signé par Joumblatt, Berri et Hobeika (qui fut renversé par Geagea prétextant pour raison le fait qu’il eut signé cet accord) et fut ensuite imposé aux Libanais à la suite de l’invasion des régions libres libanaises par l’armée syrienne.

En grand ordonnateur du dossier libanais ou plutôt en haut-commissaire syrien au Liban, Khaddam permit à Hariri, Berri et Joumblatt de faire main basse sur toutes les institutions de l’État libanais afin d’empêcher son fonctionnement réel et de pouvoir ainsi pratiquer le clientélisme, renforcer le confessionnalisme, détourner des fonds publics et corrompre sans impunité. L’État libanais ne s’est pas encore libéré totalement de cette emprise de Hariri, Berri et Joumblatt. 

Pour aller plus loin, il vous est conseillé de lire quatre livres de Lina Murr Nehmé :

  • Les Otages libanais dans les prisons syriennes : jusqu’à quand ? Lettre ouverte au président Bachar Assad et à la communauté internationale, Beyrouth, Aleph et Taw, 2008 ;
  • Du Règne de la pègre au réveil du lion – lettre ouverte à M. Sarkozy, Beyrouth, Aleph et Taw, 2008 ; 
  • Le Liban assassiné – lettre ouverte à M. Sarkozy, Beyrouth, Aleph et Taw, 2008 ; et
  • Quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique, Paris, Salvator, 2016.

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