Le mémorial de Rafic Hariri, situé à proximité des lieux de l'attentat à Beyrouth. Crédit Photo: François el Bacha pour Libnanews.com
Le mémorial de Rafic Hariri, situé à proximité des lieux de l'attentat à Beyrouth. Crédit Photo: François el Bacha pour Libnanews.com
6 minutes à lire

De part et d’autre, si un consensus se dégage suite à la publication de verdict du tribunal international en charge de juger les personnes impliquées dans l’attentat ayant visé l’ancien premier ministre Rafic Hariri, c’est celui d’un mécontentement général partagé par tous.

Le procès d’un milliard de dollars, pratiquement payé à moitié par le Liban, ne fait guère des heureux, surtout en ces temps de crises. Beaucoup demandent même à être remboursés.

Gâchis tout d’abord pour les sympathisants du Hezbollah, qui estiment ainsi que ce procès, même si il s’exonère leur mouvement, intervient très tardivement. 15 ans d’attente avant d’être blanchis… selon eux.

Gâchis également du côté du Courant du Futur de l’ancien premier ministre qui avait bâti sa rhétorique face au mouvement chiite, l’accusant d’être impliqué dans cet acte terroriste, même si année après année, gouvernement d’union nationale après gouvernement d’union nationale (13 ans sur 15 ans tout de même) des ministres du même mouvement chiites étaient présents dans les cabinets dirigés par Fouad Saniora ou encore par Saad Hariri lui-même.

Cependant, il est également venu le temps de faire les comptes. C’est la montagne qui accouche d’une souris. Dès hier soir, les libanais craignaient le pire, même si la réthorique ces derniers jours appelait au calme. Le Hezbollah notamment estimait déjà ne pas être impliqué dans le verdict et des rumeurs circulaient à ce sujet. La France aurait ainsi assuré le mouvement chiite que le verdict du procès qui s’achevait n’impliquerait aucun de ses dirigeants.

Des preuves circonstancielles n’ont jamais été suffisantes pour condamner.

Pour condamner, il faut le faire sans l’ombre d’un doute. À la lecture des principaux points de l’enquête, on notait bien qu’il y avait beaucoup d’inconnues même si la description était très précise.

Au final, on se laisse souffler un peu, comme s’il s’agissait d’une non-nouvelle. Tout le monde est déçu, aucun commanditaire n’a été désigné et des 4 accusés, seul un a été désigné coupable par la cour de justice. Il y avait beaucoup d’inconnus, des personnes non-identifiées jusqu’à l’heure qui ont été impliquées dans cet assassinat. La cour juge que cet assassinat avait des visées politiques. Elle note que le Hezbollah et la Syrie en ont bénéficié (alors que Damas a perdu, suite à cet assassinat sa carte libanaise tout de même) mais a échoué à en désigner les commanditaires.

La cour de justice a rappelé le contexte politique d’alors, l’occupation syrienne du Liban, la prolongation du mandat du président de l’époque Emile Lahoud, le bras-de-fer entre souverainistes et pro-syriens précédant l’assassinat etc… Il s’agissait donc de preuves plutôt circonstancielles à l’exception de celles concernant Salim Ayyash, le seul condamné qui lui était assurément impliqué dans l’attentat sur la base des analyses des réseaux de téléphonie mobile, ce qui a abouti à la reconnaissance de sa culpabilité, selon le tribunal.

Et des conséquences politiques évidemment indéniables

Le Hezbollah sort indéniablement renforcé par la procédure juridique. Il pourrait même désormais en bénéficier politiquement, après avoir dénoncé pendant des années et des années un dossier qu’il considérait comme étant politisé contre lui, même si aujourd’hui, les circonstances suivant les décennies de procédures sont différentes et que le fossé entre libanais à son sujet sont béantes.

Ce verdict pourrait ainsi le conforter et conforter ses partisans dans une certaine vision des choses, celle d’un mouvement combattu durant des années et qui a fini par l’emporter tout de même.

Par ailleurs, faute de preuves également, Damas est également innocenté. Le régime syrien pourrait ainsi utiliser ce facteur sur la scène politique libanais et internationale.

Toujours sur le plan strictement politique, le Courant Du Futur et accessoirement les partis qui lui sont alliés comme les forces libanaises, le parti socialiste progressiste, et les autres avaient basé à leur stratégie face au Hezbollah par rapport au bras de fer et au résultat du jugement du tribunal Spécial pour le Liban.

Le fait que le mouvement chiite ait même été exonéré de toute responsabilité, “faute de preuve”, devrait amener ces derniers à revoir la rhétorique qu’ils ont utilisé jusqu’à présent à ce sujet. Aussi, se rajoute désormais une dimension interne face à leurs partisans et des risques de scission parce que certains n’acceptent pas le résultat du verdict et encore moins le fait qu’un appel de cette décision judiciaire ne soit pas formulée. On peut alors craindre une certaine radicalisation de la rue sunnite comme celle qu’on avait vu notamment à Tripoli au cours des dernières années.

Et maintenant, le Courant du Futur tente de rebondir et le Liban reste à reconstruire

On note d’ailleurs bien ce sentiment de gêne du fils, Saad Hariri, suite à l’annonce du verdict et qui essaye de rebondir sur le dossier de l’enquête concernant le port de Beyrouth, nouvel axe de bataille tout en acceptant la décision du Tribunal, donc en rejetant le fait de faire appel à cette décision.

Pour le Liban en général, il s’agit désormais, non plus d’avoir peur du verdict de la cour internationale, véritable épée de Damoclès au dessus de la tête de bien des personnes mais aujourd’hui aussi de reconstruire un pays ravagé par la crise économique et l’explosion du port de Beyrouth.

Le Liban n’a plus le luxe de connaitre une crise politique alors qu’il est déjà lourdement impacté par la crise économique qu’il traverse actuelle. Il faut désormais qu’un gouvernement – Saad Hariri étant pour l’heure donné favori comme prochain premier ministre – puisse être constitué au plus temps. Ce cabinet aura pour charge, cela de manière obligatoire et il ne pourra y échapper, à organiser la restructuration du secteur financier et à mener les discussions à la fois avec le FMI et avec les créanciers détenant de la dette libanaise.

Par ailleurs, le résultat de ce procès pourrait également amener de nombreuses personnes à réfléchir sur la classe politique présente au Liban qui a essayé, de part et d’autre, d’instrumentaliser un dossier judiciaire pour engranger des gains politiques sur ses adversaires, crises politiques après crises politiques, jusqu’au blocage institutionnel comme en 2007.

C’est cette paralysie institutionnelle puis le consensus nécessaire pour la prise de chaque décision qui est également à l’origine de la crise économique, faute de pouvoir réformer en profondeur un système et de la paralysie des administrations qui a induit l’explosion du port de Beyrouth.

Peut-être qu’il est temps aujourd’hui pour la population libanaise, non seulement au final de réclamer des réformes économiques mais également des réformes politiques afin de ne plus jamais avoir à revivre l’horreur des 15 dernières années qu’ils ont vécu.

Si vous avez trouvé une faute d’orthographe, veuillez nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée . Cette fonctionnalité marche uniquement sur un ordinateur.

Cet article est disponible en Français