Le monopole de la culture

Chaque jour apporte son lot de conflits culturels plus ou moins violents à travers le monde : attentats répétés en Occident (tout dernièrement à Londres), dans le monde arabe (Irak, Syrie) et musulman (Afghanistan), affrontements à Jérusalem, rivalité entre Arabie saoudite et Iran, rupture entre l’Egypte, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis  et Qatar…Et nous n’avons toujours pas de grille adaptée pour recadrer objectivement ces conflits .Alors nous oscillons entre nationalisme exacerbé et humanisme universaliste  abstrait(déni).

Avec la tournée du Président Trump en Arabie saoudite, en Palestine, Israël, au Vatican et à Bruxelles, les Etats Unis de Trump ont tenté de rouvrir un dialogue avec le monde sunnite musulman, le Saint Siège et l’Union Européenne mais vite les options fortement nationalistes, du nouveau président ont repris le dessus, détruisant l’effet bénéfique de ses déplacements.

Certes la démarche initiale était fortement louable car tout dialogue est positif en soi et toute tentative de rapprochement entre l’Occident et l’Orient et au sein de l’Occident est la bienvenue. Provenant d’un grand décideur mondial, les Etats –Unis, cette approche a nécessairement des implications politiques, économiques, militaires et culturelles. Toutefois il faudra relever que l’approche du nouveau président va à l’encontre de celle de son prédécesseur (qui lui s’était tourné vers l’Iran aux dépens du monde arabe notamment les pays du golfe) donnant l’impression qu’il ne fait que défaire, ce que l’autre avait patiemment construit en deux mandats.

 Il n’est donc pas sûr que le président Obama ait réussi dans son approche pas plus que le président Trump n’est assuré de réussir dans la sienne. Ce qui est sûr, c’est qu’en prenant position, la plus grande puissance du monde prend parti pour des acteurs dont elle se sent soudainement proche et dont elle escompte, des bienfaits ou d’utiles retombées économiques et politiques voire militaires.

Entretemps la Russie prend le contrepied des Etats-Unis, pour revendiquer à nouveau un statut de grande puissance et élargir son influence, en engrangeant des avantages de toutes sortes. Au même moment, nous avons une poussée de réformateurs en Iran (réélection dès le premier tour du président Rohani) et une poussée de l’autoritarisme en Turquie (avec la mainmise de plus en plus pesante du président Erdogan sur le système politique).

Certes le président Trump parle lui, de Bien et de Mal ainsi que tout l’Occident face à « la menace terroriste ». Néanmoins au-delà de la violence du discours et des actes, la réponse au terrorisme idéologique ne saurait être uniquement politique, militaire et économique, elle doit surtout être culturelle. Que nous le voulions ou pas, nous nous inscrivons inéluctablement dans des cultures car l’être humain naît dans une collectivité dans laquelle il se construit.

Les paramètres identitaires n’ayant pas varié depuis leur énonciation par Hérodote, père de l’Histoire (langue, race, religion et mœurs) qui relata le premier choc des civilisations entre les Grecs et les Perses (guerres médiques), il y a 2500 ans. Ces paramètres objectifs, neutres, anthropologiques, existent en tant que tels au-delà de leur contenu spécifique. Aucune langue, aucune race, aucune religion, aucunes mœurs ne sont supérieures en elles-mêmes, elles sont toutes relatives et tendent vers un absolu. Si cet absolu est un absolu fédérateur, elles tendent toutes à se rejoindre dans un universalisme humaniste, si cet absolu devient idéologique et dogmatique, elles tendent toutes à une lutte pour la supériorité et la domination. Ce qui est illégitime c’est de prétendre balayer l’autre ou le réduire, à cause d’une appartenance culturelle différente ,qui le rend nocif ou menaçant.

Les luttes culturelles sont au cœur de tout dynamisme social, de toute construction identitaire. Elles deviennent dangereuses et réductrices quand elles se limitent à l’instinct de survie ou se transforment en un instrument de domination. Certes chaque nation a le droit légitime de se construire, de se répandre et de prospérer mais ultimement, toute nation doit reconnaître la légitimité des différences culturelles à l’intérieur d’elle-même et dans son entourage proche ou lointain et surtout les relativiser, en les recadrant au sein d’une grille anthropologique, héritée il y a 25 siècles.

Il faudrait pouvoir rééquilibrer entre appartenance nationale structurante (nationalisme) et souci d’universalisme (humanisme). Les deux sont indispensables pour notre condition d’homme. Sans appartenance nationale, il nous est impossible de se structurer et sans ouverture à l’universel, nous devenons sectaires et discriminatoires. En posant les paramètres d’Hérodote dans leur ensemble, il nous est alors permis de négocier au mieux, notre appartenance complexe, en prenant en considération la diversité culturelle et en la transformant en valeur ajoutée, au sein d’une même société. Une société ne peut survivre, verrouillée sur elle-même mais une société doit également observer une certaine cohérence, à travers une plateforme de valeurs communes.

Peu importe que les Etats-Unis se rapprochent un jour des pays du Golfe, un autre de l’Iran, que les Russes se rapprochent des uns ou des autres, ce qui est sûr c’est que toute culture comme tout être humain a sa légitimité, tant qu’elle ne se considère pas comme une culture absolue et qu’elle s’inscrit dans un processus de relativité. Mettre cela uniquement au niveau du Bien et du Mal ne saurait aboutir à long terme, à une solution définitive car aucune culture ne peut revendiquer un total monopole, autrement dit des valeurs universelles et absolues. Certes, on peut mettre cela sur le compte du terrorisme mais une solution idéologique ne peut être suffisante car elle ne peut que renforcer, des réactions criminelles ou suicidaires. La violence n’est pas l’apanage d’une culture ou d’une civilisation, c’est une manière de réagir à un abus, en créant soi-même un autre abus et en déclenchant un processus de violence sans fin.

Ce qui touche l’identité, autrement dit la langue, la religion, la race et les mœurs, touche l’affectif et l’inconscient collectif (chacun selon le paramètre qui lui semble prioritaire) et doit être abordé, avec prudence car sinon c’est la dérive assurée vers le totalitarisme. Et cela quelles que soient la langue, la religion, la race et les mœurs. Ces constructions mentales qui nous identifient, nous sont indispensables mais doivent-elles nous enfermer et nous pousser à nous entretuer ?

Nous sommes certes nés dans une collectivité, à un moment donné, dans un lieu précis, avec une culture qui nous est transmise et dont nous sommes dépositaires et responsables mais les décideurs politiques, à la tête de la communauté doivent savoir nous encadrer, nous préserver et nous poser des limites, plutôt que d’instrumentaliser nos passions, à leurs fins narcissiques propres. C’est ce qui différencie les grands hommes visionnaires de l’Histoire universelle, des petits dictateurs immatures dont le seul souci, est de conserver éternellement et exclusivement le pouvoir, au mépris des sacrifices humains souvent très lourds.

De tout temps, les cultures se sont affrontées. Depuis l’invention de la première langue, la révélation de la première religion, la réalisation de la première race, la mise en place du premier système social… Avoir des décideurs agrippés à leur pouvoir matériel, au nom d’une appartenance n’est nullement suffisant car cela peut créer de faux mythes et de faux héros, pour cacher des ambitions personnelles vaines voire infantiles.

Comment renoncer à une culture absolue et au sentiment de toute puissance à travers une idéologie imposée ? Tout cela pour ne pas reconnaître, nos propres limites et que nous sommes tous destinés tous, à disparaître tôt ou tard, individus et cultures et que nous ne pouvons que transmettre. Une Histoire qui dure depuis 5000 ans (3000 ans avant J.C, passage de la préhistoire à l’histoire), en espérant qu’elle durera longtemps encore, après notre bref pass

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Bahjat Rizk

Avocat à la cour, écrivain libanais, professeur universitaire, attaché culturel à la délégation du Liban auprès de l’UNESCO (depuis 1990) a représenté le Liban à de multiples conférences de l’UNESCO (décennie mondiale du développement culturel-patrimoine mondial