En marge de la visite le 6 août 2016  du patriarche maronite au Chouf, à l’occasion du 15 ème anniversaire de la réconciliation de la montagne libanaise (4 août 2001), il serait important de souligner, que cette année coïncide, avec les 500 ans de l’émirat du Mont liban.

En effet, après la conquête ottomane sur les Mamelouks en 1516, le sultan ottoman selim 1er  (le hardi  ou le terrible, 9 ème sultan ottoman et le premier à porter le titre de calife, père de Soliman le magnifique) octroya la prééminence  sur la montagne libanaise ,à un émir de la famille Maan, Fakhreddine 1er (fierté de la religion, 1516-1544) auquel succéda son fils Korkomaz (sans crainte en turc, 1544-1585) père de Fakhreddine II le Grand (1590-1635),considéré lui-même grâce à sa bravoure et ses accomplissements , comme le père incontestable de la nation libanaise. Ces trois émirs druzes  furent tous les trois, assassinés ou exécutés, par l’empire ottoman.

Certes l’émirat n’était pas à proprement parler, une principauté fixe et autonome, au sein de l’empire mais les émirs étaient une sorte de gouverneurs, chargés entre autres, de faire régner l’ordre et de recueillir les impôts et avaient le droit, d’avoir leur propre armée, leur drapeau et leurs bâtiments officiels notamment des fortifications et dont la charge se transmettait héréditairement, au sein de la même dynastie après consentement du sultan ottoman.

C’est cette transmission au sein d’une même famille (deux dynasties : les Maan druzes – 1516-1697 : six émirs et les Chehab sunnites – dont certains  convertis dans la deuxième moitié du XVIII ème au maronitisme – 1697-1842 : huit émirs) ainsi que les fonctions régaliennes dévolues aux émirs ,qui vont faire naître l’entité libanaise et assurer, une continuité historique et en grande partie géographique(les frontières étaient changeantes et extensibles et ont pu s’étendre du temps de Fakhreddine II  jusqu’à Palmyre ,même si l’émirat était partagé administrativement, entre les pachaliks de Damas, Tripoli et plus tard sous les Chehab  ,Saïda).

 Un véritable système militaire, politique, économique, social  et surtout culturel s’est mis en place, à partir de 1516 avec l’émirat et l’alliance dans  la montagne libanaise, entre les deux communautés minoritaires ,druze et maronite .Les chiites avaient été persécutés et largement  déplacés vers le Sud et la Bekaa , par les Mamelouks (1250-1516) qui avaient vaincu les Croisés et précédé les Ottomans. Les orthodoxes et les sunnites s’étaient eux, fondus dans l’empire byzantin puis avec la chute de Constantinople (1453), dans  l’empire   ottoman.

C’est ce système qui donnera lieu, à la fin de l’émirat (1842), aux deux entités politiques et administratives, au sein de l’empire ottoman, le double caîmacamat, druze et maronite  (1842-1860) et la moutassariffiya (1860-1918) et sera à la base de la proclamation sous mandat français, du Grand Liban pluricommunautaire  dans ses frontières actuelles (1er septembre 1920) et de la République libanaise indépendante (1943).

Qu’on le veuille ou pas, cette entité libanaise s’est effectuée à travers cinq siècles d’histoire et s’est construite, grâce à cette disposition géographique particulière, entre la côte longue et  étroite  sur le versant est de  la méditerranée (220 km), la chaîne de montagnes  verdoyante ,continue et escarpée du mont liban (160 km), la plaine fertile  de la Bekaa (120 km) et la chaine de montagnes  aride, continue  et peu habitée de l’anti liban (150 km), qui nous sépare de la Syrie. Un pays presque parallèle, à la fois ouvert, divers et naturellement enclavé.

L’histoire du Liban contemporain ne peut faire l’économie, de ces cinq siècles d’histoire moderne en Orient, qui ont créé cette spécificité libanaise, au sein de l’empire ottoman naguère et aujourd’hui, au sein du monde arabe. L’âme libanaise profonde, s’est nourrie de cette histoire et s’est enracinée dans cette géographie. Si elles ne sont pas intériorisées, par les Libanais toutes communautés confondues, elles  ne peuvent  pas engendrer, une cohésion et renforcer, un sentiment d’appartenance nationale.

Certes la visite du patriarche maronite à la montagne druze-maronite est essentielle, dans le processus de la réconciliation et  de la résistance à la tutelle syrienne, surtout après les massacres fratricides de 1983, qui avaient ravivé le souvenir tragique, de ceux de 1860 mais à long terme, il s’agit de proposer à tous les Libanais, une histoire nationale qui s’étend sur une échelle plus longue.

Affirmer aujourd’hui l’originalité et l’existence historique de cette entité libanaise est une manière d’établir définitivement, notre identité nationale, transcommunautaire et pluriculturelle. Ces cinq siècles dont l’émirat du Mont liban (1516-1842) et le Grand Liban (depuis 1920) en  sont la traduction, l’incarnation et la continuité.

Dès le départ, le premier émir  Fakhreddine 1er (1516-1544) étend sa domination territoriale jusqu’à Tripoli au nord et Jaffa au sud .Il fait construire des édifices publics et des fortifications et dispose d’une administration et d’une armée. Ce qui laisse supposer une stabilité et une prospérité lors de son règne. C’est lui qui restaure la première mosquée construite en 1493  dans  la montagne libanaise (pour ses mercenaires sokmans). D’ailleurs cette mosquée  porte toujours aujourd’hui  son nom, sur la place de Deir el Qamar (couvent de la Lune) .Cette ville fut la capitale de l’émirat depuis Fakhreddine II (dont le palais est sur la même place), jusqu’à la construction de Beiteddine en 1818 par Béchir II, sur un promontoire face à Deir el Qamar.

Fakhreddine II Maan le Grand  (1590-1635) et Béchir II Chehab le Grand  (1789-1840) règneront à deux siècles d’intervalle, chacun presqu’un demi siècle et  seront  à plus d’un titre, les deux grands émirs (sur les quatorze), dans l’histoire de la montagne libanaise.

Le patriarche maronite s’est d’ailleurs référé dans son discours directement au premier et indirectement au second à travers sa famille  ,par égard à son hôte walid Joumblatt dont l’ancêtre cheikh druze  Béchir Joumblatt avait été le plus proche allié puis le rival féroce, de l’émir maronite Béchir II Chehab. L’emprisonnement et l’exécution du premier après sa défaite, sur l’instigation du second fut  la première  coupure historique   violente et sanglante, entre les deux communautés. La visite du patriarche outre le souvenir de la réconciliation avait également pour occasion la restauration de l’église Notre Dame el Durr construite par Béchir Joumblatt en 1820 en hommage à ses alliés maronites les cheikhs al Khazen, gardiens historiques de Bkerké. Durant l’émirat, le système communautaire libanais était doublé par un système de féodalité transcommunautaire.

On pourrait également signaler la coïncidence de la visite du patriarche, avec le 444 ème  anniversaire de la naissance de Fakhreddine II (né à Baaklin, le 6 août 1572 et exécuté avec trois de ses fils, à Istanbul le 13 avril 1635).Les dates symboliques de naissance et de mort, en fournissant des repères, aident à construire le discours identitaire.

Le processus historique et culturel de ces cinq siècles devrait être étudié dans son ensemble pour parvenir jusqu’à nous. En dehors de l’histoire et d’une mémoire commune, nous ne pouvons pas projeter un avenir ensemble .Certes cette aventure commencée il y a cinq siècles, a beaucoup évolué et s’est beaucoup enrichie notamment durant le dernier centenaire (depuis 1920, date à laquelle Walid Joumblatt s’est également référé et dont il ne faudrait pas rater la commémoration  le 1er septembre 2020,  dans quatre ans).

Au-delà des communautés ,des clans, des féodalités et des familles, l’histoire du Liban a construit une entité et une expérience libanaises d’autonomie, de souveraineté, de libertés individuelles et de groupes, de pluralisme culturel partagé, dont tous les Libanais devraient aujourd’hui se sentir dépositaires et solidaires. Il est grand temps de tirer les leçons de ces cinq siècles et d’en assumer collectivement cet héritage global.

Le Liban moderne commence avec l’émirat en 1516 et se poursuit avec le Grand Liban en 1920 .Ce petit pays est très précieux pour lui-même, pour son environnement et pour notre monde globalisé aujourd’hui. C’est une histoire miraculeuse et improbable qui a coûté d’énormes sacrifices humains et qui constitue une exception et un espoir.

 En se replaçant dans la continuité de l’histoire et en l’absence affligeante et  criminelle,  depuis plus de deux ans d’un président de la république(ce à quoi le patriarche maronite et son hôte druze se sont référés) , nos dirigeants et surtout les maronites qui en assument une double responsabilité, compte tenu du privilège , hélas de plus en plus immérité ,qui leur a été accordé, devraient considérer qu’ils sont les gardiens de cette histoire et de ces institutions qu’il a fallu patiemment construire et que leur égoïsme et leur narcissisme ne font qu’accélérer leur déclin et celui de leur  pays .