La peur n’est plus la pauvreté seule, mais le passage de la détresse individuelle à la colère collective
L’alerte remise à Joseph Aoun est beaucoup plus politique qu’un simple rapport sur le pouvoir d’achat. Le président a été averti que la dégradation sociale avait atteint un niveau de danger susceptible de « concurrencer les risques sécuritaires et stratégiques » qui menacent le Liban. Cette formule change entièrement la lecture du dossier. Ce que Baabda doit prévenir n’est pas seulement une nouvelle baisse du niveau de vie. C’est le moment où des difficultés encore supportées individuellement par les familles se transforment en colère collective, en grèves convergentes, en paralysie de l’administration puis, éventuellement, en contestation du gouvernement et des institutions.
Cette crainte apparaît au moment où le pouvoir doit déjà gérer plusieurs crises simultanées. Israël occupe encore des territoires libanais et poursuit ses opérations dans le sud. L’armée doit étendre son contrôle tout en préparant l’après-Finul. Le gouvernement est engagé dans une confrontation politique délicate autour du monopole des armes. Il négocie parallèlement avec le Fonds monétaire international et doit traiter les pertes bancaires. Une explosion sociale créerait donc un front intérieur au moment où les institutions disposent de peu de ressources politiques et financières pour l’absorber.
Le risque tient surtout à la nature de la population désormais touchée. La crise n’atteint plus seulement les personnes sans emploi ou les catégories traditionnellement pauvres. Les chiffres montrent qu’elle touche des ménages où deux adultes travaillent. Une estimation détaillée fixe entre 1 403 et 1 486 dollars le coût mensuel de cinq besoins essentiels pour une famille de quatre personnes louant à Beyrouth ou dans sa banlieue. L’école, les soins médicaux, les médicaments, les vêtements et les télécommunications ne sont même pas compris.
En face, une enquête réalisée en mai 2026 auprès de 2 485 travailleurs du secteur privé, dont 1 787 Libanais, retient environ 560 dollars comme revenu mensuel moyen des travailleurs libanais encore en activité dans l’échantillon. Avant le conflit de mars, ce revenu atteignait 668 dollars. La baisse est de 16,2 %. Deux revenus de 560 dollars donnent 1 120 dollars. Il manque donc entre 283 et 366 dollars chaque mois avant même l’école et la santé.
C’est ce déficit structurel que Joseph Aoun doit regarder. Une société devient politiquement beaucoup plus instable lorsque le travail lui-même ne permet plus de couvrir les besoins élémentaires.
Le premier déclencheur : le mois ne peut plus être bouclé
L’explosion sociale ne commence pas nécessairement par une grande manifestation. Elle commence lorsque des milliers de ménages rencontrent simultanément le même problème de trésorerie : l’argent est terminé avant le mois.
Le logement absorbe déjà une part disproportionnée du revenu. Le calcul utilisé dans les documents retient 700 dollars pour un appartement familial de deux chambres à Beyrouth ou dans sa banlieue. Des offres se situent autour de 500 dollars à Chiyah, 650 à 700 dollars à Sainte-Thérèse et environ 600 dollars pour certains logements anciens à Tariq el-Jdideh. D’autres atteignent 1 000 dollars. À Hamra et Ras el-Nabeh, le niveau peut également approcher 1 000 dollars, tandis que Ras Beyrouth ou Qoreitem peuvent monter vers 1 200 à 1 500 dollars.
À 700 dollars, le loyer représente déjà 125 % d’un revenu de 560 dollars. Un salarié ne peut donc pas financer seul son logement familial, même en consacrant l’intégralité de son salaire au propriétaire.
L’électricité ajoute environ 204 dollars par mois dans le scénario étudié. Sur une consommation mensuelle d’environ 451 kilowattheures, seulement 128 sont supposés provenir de l’électricité publique et 323 du générateur. Avec un tarif du générateur de 48 241 livres par kilowattheure en août 2026, la seule partie privée de la consommation approche 174 dollars, auxquels s’ajoutent la redevance fixe et les frais publics.
L’alimentation minimale coûte encore environ 194 dollars. Or ce panier n’est pas celui d’une famille consommant normalement. Il vise environ 2 100 calories quotidiennes par personne et repose largement sur le pain, le riz, le boulgour, les pâtes, les pommes de terre et les légumineuses. Il ne comprend ni viande rouge, ni poulet, ni fromage, ni poisson frais.
À ce stade, avec le seul loyer, l’électricité et une alimentation très restrictive, la famille atteint déjà environ 1 098 dollars. Les deux revenus de 560 dollars sont pratiquement épuisés. Il reste environ 22 dollars avant l’eau, le transport, l’école, le médecin et les médicaments.
Voilà le premier motif de crainte à Baabda : les ménages ne disposent plus d’un coussin permettant d’absorber un nouveau choc.
Le deuxième déclencheur : le pétrole peut faire exploser plusieurs factures simultanément
La fragilité est aggravée par la guerre régionale et le prix de l’énergie. Le pétrole ne touche pas seulement la station-service. Au Liban, il se transmet directement aux générateurs privés, au transport des personnes, au fret, au coût des marchandises et donc à l’alimentation.
Le bidon de vingt litres d’essence à 95 octanes atteignait 2,81 millions de livres au 18 septembre. Pour une voiture parcourant environ 1 074 kilomètres par mois et consommant neuf kilomètres par litre, l’essence représente environ 187 dollars mensuels.
Le calcul est particulièrement prudent : il ne comprend ni l’entretien, ni l’assurance, ni les pneus, ni les réparations, ni le stationnement, ni la perte de valeur du véhicule.
Le recours aux transports collectifs fragmentés n’offre pas nécessairement une solution économique. Pour deux personnes travaillant vingt-deux jours par mois, avec quarante-quatre trajets chacune, le coût combiné de services et de minibus peut approcher 270 dollars mensuels.
Une nouvelle hausse de l’énergie produit donc un effet multiplicateur. Elle augmente simultanément le déplacement vers le travail et l’électricité du générateur. Elle finit ensuite par apparaître dans les prix des produits transportés.
Cette mécanique est l’une des raisons pour lesquelles l’inflation inquiète malgré la stabilité relative de la livre. Après 84,3 % en 2020, 154,8 % en 2021, 171,2 % en 2022 et 221,3 % en 2023, la hausse des prix avait ralenti. Mais sur les huit premiers mois de 2026, elle atteint déjà environ 17 %. Une nouvelle poussée énergétique toucherait donc des ménages qui n’ont jamais récupéré le pouvoir d’achat perdu lors des années précédentes.
Le troisième déclencheur : les fonctionnaires peuvent transformer la crise sociale en paralysie de l’État
La deuxième crainte de Joseph Aoun concerne nécessairement le secteur public. La colère des fonctionnaires n’est pas seulement un problème salarial. Une mobilisation prolongée peut arrêter l’administration, perturber les écoles, ralentir les services et toucher directement les citoyens.
Le danger est circulaire. Plus les services publics fonctionnent mal, plus les ménages doivent payer des solutions privées. Plus ils paient ces solutions, plus ils réclament des salaires élevés. Plus l’État augmente les rémunérations sans réforme ni recettes durables, plus il risque d’aggraver ses propres déséquilibres.
La structure administrative elle-même est décrite comme une « bombe à retardement ». Les difficultés ne concernent pas seulement les rémunérations, mais les effectifs, le clientélisme, les protections politiques et confessionnelles et l’impossibilité de restructurer rapidement l’appareil public.
Joseph Aoun fait donc face à une équation très différente de celle d’une négociation salariale classique. Accorder des augmentations ponctuelles peut interrompre une grève sans résoudre le problème. Refuser les augmentations peut pousser les fonctionnaires vers une mobilisation plus large. Restructurer l’administration exige du temps et touche directement des réseaux politiques constitués.
Le danger est que plusieurs catégories comprennent simultanément qu’elles ont davantage intérêt à agir ensemble qu’à négocier séparément. C’est précisément le passage que le pouvoir veut éviter.
Ce que le pouvoir craint vraiment : la convergence des colères
Jusqu’à présent, la gestion sociale libanaise repose largement sur la fragmentation. Chaque groupe négocie séparément. Les chauffeurs discutent de l’essence. Les fonctionnaires de leurs rémunérations. Les enseignants de leurs indemnités. Les militaires de leurs aides. Les retraités de leurs prestations.
L’épisode des transporteurs est révélateur. En février, le gouvernement avait imposé un prélèvement de 300 000 livres sur le bidon d’essence. Les fédérations du transport ont alors élevé le ton et commencé à évoquer une mobilisation. Quelques jours plus tard, leurs représentants ont rencontré Nawaf Salam et le ministre des Finances Yassine Jaber en présence de la Confédération générale des travailleurs.
L’accord trouvé prévoyait le versement de 12 millions de livres par mois aux chauffeurs publics réguliers utilisant des véhicules à essence. La mobilisation sectorielle a ainsi été contenue par une compensation sectorielle.
Cette méthode fonctionne tant que les catégories restent séparées. Elle devient beaucoup moins efficace si les chauffeurs, fonctionnaires, enseignants, salariés et retraités commencent à considérer que leur problème possède une cause commune : le revenu ne couvre plus le coût de la vie.
C’est probablement l’un des principaux scénarios derrière l’expression « risque stratégique ». Une coalition sociale beaucoup plus large serait plus difficile à absorber par des aides ciblées. Elle pourrait également dépasser les organisations syndicales traditionnelles.
Une analyse citée dans les documents rappelle d’ailleurs la domination historique des partis politiques et confessionnels sur de nombreuses organisations professionnelles et syndicales, y compris sur la Confédération générale des travailleurs. Tant que ces structures contrôlent la négociation, le pouvoir dispose d’interlocuteurs. Une colère qui les dépasse serait beaucoup plus imprévisible.
Un responsable syndical redoute lui-même la bascule vers la rue
Une indiscrétion du corpus est particulièrement éclairante. Un haut responsable syndical s’opposerait fortement à l’entraînement des mobilisations vers des actions de rue susceptibles, selon lui, de servir une logique de chaos et de poser la question du sort du gouvernement.
Cette information permet de comprendre exactement le type de risque perçu. Il ne s’agit pas seulement d’une grève destinée à obtenir 100 ou 200 dollars supplémentaires. La crainte est qu’une revendication économique change de nature une fois dans la rue et devienne une contestation politique.
Le passage peut être rapide. Une manifestation contre les salaires peut se transformer en dénonciation des taxes, puis des banques, puis de l’ensemble de la classe politique. Les souvenirs de 2019 restent nécessairement présents dans les calculs des dirigeants, même si le contexte de 2026 est différent.
La situation est aujourd’hui potentiellement plus explosive sur un point : une partie des mécanismes individuels de survie a déjà été utilisée pendant sept ans. Les dépôts bancaires ont été bloqués ou érodés. L’épargne disponible a diminué. Les familles ont déjà réduit leur consommation et mobilisé leurs réseaux de solidarité.
Le prochain choc touche donc une population disposant de moins de réserves pour l’absorber.
Le quatrième déclencheur : une fiscalité supplémentaire sur une population déjà déficitaire
Le budget 2027 constitue un autre motif d’inquiétude. L’État a besoin de recettes. Mais une hausse des taxes indirectes peut devenir l’étincelle qui transforme une difficulté économique en colère politique.
L’exemple du prélèvement de 300 000 livres sur le bidon d’essence est instructif. Pris isolément, le montant peut paraître limité. Pour un chauffeur professionnel ou un ménage dépendant quotidiennement de son véhicule, il s’ajoute cependant à une facture déjà lourde.
Le problème n’est pas seulement le montant de chaque nouvelle taxe. C’est leur accumulation sur un budget qui est déjà mathématiquement déficitaire.
Un couple disposant de 1 120 dollars de revenus et faisant face à 1 403 dollars de besoins essentiels n’a pas 283 dollars de dépenses facultatives à supprimer. Le déficit existe avant le prélèvement supplémentaire.
Dans cette situation, la fiscalité indirecte peut être perçue non comme une contribution à l’État mais comme une ponction sur des dépenses incompressibles. C’est là que le problème économique devient politique.
Cette perception serait encore plus dangereuse si elle se combine avec le sentiment que les pertes du système bancaire ne sont pas réparties équitablement. Demander quelques dollars supplémentaires sur l’essence à des ménages déficitaires pendant que le pays continue de débattre de dizaines de milliards de dollars de pertes bancaires crée une comparaison politiquement explosive.
Le cinquième déclencheur : la maladie ou l’école peuvent faire tomber le ménage qui tient encore
Le calcul de 1 403 à 1 486 dollars est en réalité plus inquiétant qu’il n’y paraît parce qu’il exclut précisément les dépenses capables de provoquer une rupture immédiate.
La santé n’est pas comprise. Or la part des factures médicales directement supportée par les ménages a fortement augmenté depuis la crise. Une famille qui réussit à survivre avec des arbitrages permanents peut basculer après une hospitalisation ou l’apparition d’une maladie chronique.
L’éducation est également absente. Pour une famille avec plusieurs enfants, la rentrée scolaire ajoute des frais qui ne peuvent pas être supprimés sans conséquence directe sur leur avenir.
Le ménage ne dispose donc pratiquement d’aucune capacité d’absorption. Le moindre accident individuel devient une crise financière familiale.
Lorsque ce phénomène touche un nombre important de ménages, il produit un effet politique : les citoyens cessent de croire qu’un effort supplémentaire ou une meilleure gestion individuelle suffira. Ils commencent à considérer que le problème vient du système lui-même.
C’est précisément le passage psychologique qui peut transformer l’appauvrissement en colère collective.
Pourquoi Joseph Aoun ne peut pas traiter ce risque comme un simple dossier économique
La présidence doit enfin tenir compte du contexte sécuritaire. Une explosion sociale survenant alors que l’armée est mobilisée au sud et que l’État affronte le dossier des armes créerait une situation particulièrement dangereuse.
L’armée et les forces de sécurité devraient gérer des manifestations au moment même où elles sont sollicitées pour étendre l’autorité de l’État. Une mobilisation politique importante pourrait également être interprétée à travers les divisions partisanes et confessionnelles, ce qui augmenterait le risque d’incidents.
Le pouvoir redoute aussi la récupération. Des partis peuvent chercher à utiliser une colère réelle pour affaiblir le gouvernement ou modifier le rapport de force sur d’autres dossiers. Mais cette possibilité ne constitue pas la cause de l’explosion. Elle constitue ce qui peut se produire une fois l’explosion commencée.
C’est pourquoi la note remise à Joseph Aoun parle de mesures « préventives » et « anticipatrices ». Il faut intervenir avant la convergence des colères, pas après.
Le dialogue économique et social proposé n’a donc de sens que s’il produit rapidement des décisions chiffrées : quelles catégories protéger, combien coûte cette protection, quelles factures réduire et avec quelles ressources.
Le scénario que Baabda veut empêcher
Le scénario redouté peut finalement être décrit très concrètement.
Une nouvelle hausse du pétrole augmente l’essence et les générateurs. L’inflation accélère. Le budget ajoute des taxes pour augmenter les recettes. Les fonctionnaires réclament une correction de leurs salaires. Les transporteurs protestent. Les enseignants rejoignent les revendications. Les syndicats ne parviennent plus à contenir chaque catégorie séparément. Une mobilisation commune apparaît.
À ce stade, la revendication cesse d’être uniquement salariale. Elle porte sur les taxes, les banques, les services publics et la distribution des pertes. Des forces politiques cherchent à prendre le contrôle du mouvement ou à l’utiliser contre le gouvernement. Les institutions doivent alors gérer simultanément le sud, les armes, les négociations internationales et une crise de rue.
C’est ce scénario que signifie réellement l’expression selon laquelle le risque social concurrence désormais les menaces sécuritaires.
Les statistiques montrent pourquoi il n’est plus théorique. Une famille a besoin d’au moins 1 403 à 1 486 dollars pour cinq dépenses essentielles. Deux revenus de 560 dollars n’en fournissent que 1 120. Le déficit commence à 283 dollars et peut dépasser largement ce montant lorsque l’école, la santé et les autres besoins sont ajoutés. L’inflation a déjà progressé d’environ 17 % en huit mois. L’essence coûte 2,81 millions de livres les vingt litres. L’électricité peut absorber environ 204 dollars par mois et le transport entre 187 et 270 dollars selon le scénario.
Joseph Aoun ne craint donc pas seulement que les Libanais deviennent plus pauvres. Il craint le moment où des catégories qui supportent séparément ces chiffres découvrent qu’elles ont la même équation, descendent ensemble dans la rue et transforment une crise du pouvoir d’achat en crise du pouvoir.



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Nadim NH unfortunately 😢
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the people revolted or were manipulated .. to ousted the honest or the not so honest , and finally they voted back the devil ,mafia.
Example , they oust Diab and bought in Mikati
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Nadim NH 💯
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Mon avis, c’est que la population doit bien clarifier ses demandes! Electricite et arreter tous les moteurs prives, securite social, les depots bancaires, un plan de sauvetage de l’economie, arreter la loi d’amnistie, un plan d’arret de la corruption pour recevoir l’aise de l’IMF…. Sinon, si les demandes ne sont pas clairs, la seule chose que la population achevera c’est encore plus creuser son tombeau…..
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Rita Renkema doesn’t work like that sadly
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Rita Renkema cette population est fichue de daire quoi que ce soit