Par Maguy Féghali Morin

L’Education Généreuse, en partenariat avec la FCPE de Chaville (92), a clôturé l’année cette fin juin avec la romancière Caroline Fauchon, pour une rencontre pétillante autour de son premier roman, et quel roman ! Sans eux -Actes-Sud, 2019.

Caroline Fauchon le 28 06 2019 

Assis dans l’épaisseur de la mythologie grecque et ses figures viriles (Dantes, Ulysse), traversant les représentations de la femme dans la littérature notamment celle du XIXème siècle, le livre « Sans eux » est une fiction par excellence inspirée des mythologies de Lisa,la femme moderne qui « se responsabilise » pour que l’homme ne s’éteigne pas irrémédiablement.

L’arrière fond culturel du roman est celui du monde d’avant, l’époque où la femme n’existait que par ses objets, ses représentations, ses portraits accrochés au salon, sa vie cachée derrière les murs de sa demeure et son espace réduit à l’ombre de son homme. Du monde d’avant, il ne reste que quelques chicots, quelques souvenirs, quelques images caricaturales dans la tête d’Huguette, une discrète gardienne d’immeuble, en déphasage avec son temps mais qui devient symboliquement la gardienne de l’Histoire, celle que la société, féminisée, semble avoir définitivement perdue !La bascule est faite ! Clairement faite ! Le triomphe de la femme est déconcertant, silencieux, imperceptibleLe bouleversement est anthropologique ! Ayant pris « la mesure des événements », la jeune Lisa, à contre-courant, amorce « une retraite » !

Aujourd’hui, les fouilles seraient nécessaires pour reconstituer ce qu’était un homme, à cette époque-là ! On parle de chronique « post-mutation », d’une disposition « devenue une évidence ». On rappelle le masculin grâce aux contes et aux allégories, comme celles de l’amour, du pouvoir, de l’arrivisme, de la guerre… On le perçoit à travers les objets anciens, un zippo précieusement gardé même s’il ne fonctionne plus, une lettre bien cachée car rare et unique, une photo qui rappelle une figure devenue désormais invisible !

Les hommes absents et ayant battu en retraite dans la sphère privée se font par extrapolation rares, affaiblis, livides, malades dans la sphère publique. Ils ont muté. D’ailleurs, ils ont épousé le féminin dans leurs corps, leurs démarches, leur renoncement aux jeux de séduction et à des siècles d’addiction à la puissance ! Se comporter comme un homme étant devenu anachronique !

L’ère nouvelle occupe tout l’espace du roman. De la libération des mœurs, aux nouvelles technologies, à l’e-commerce, aux réseaux sociaux, aux habitudes des after-works où les jeux de séduction ne sont plus de mise, la vie moderne a démoli la notion du genre. Peu importe qui parle, qui intervient, qui écrit, seul le discours compte.  Caroline Fauchon nous fait traverser une transhistoire avec lucidité et délicatesse. Les miroirs de nos vies sont accrochés sur les pixels, sur les ondes, sur le virtuel. Les appuis sont volatiles et inconsistants sans que personne ne s’en émeuve ! On est demandeurs de plus en plus de légèreté, d’ondes emportant sur le passage tout ce qui entrave l’indifférenciation et la liberté. A quoi bon s’encombrer « d’eux » puisqu’on tient le monde au creux d’une main jouant d’un écran ami, disponible, puissant, savant et séducteur. 

« Sans eux » est loin d’être un roman féministe. Il est tout simplement l’expression du triomphe féminin, de l’alignement du masculin sur les valeurs féminines. Tout s’est passé si vite ! D’un coup il y a moins de bruit dans les cafés ! D’un coup en une décennie, la société toute entière avait négocié l’affranchissement de toute contrainte et la démolition des jeux de rôle d’une époque révolue. Les hommes eux-mêmes auraient contribué aux avancées scientifiques, notamment à la génétique et à la prolifération des banques de spermes, devenues « des lieux stratégiques » hautement gardés pour la survie de l’espèce.

Eugénie, elle-même née d’un ensemble de « géniteurs potentiels », se sent investie d’une cause, celle de préserver l’humanité en l’absence des hommes. Elle récolte, répertorie, classe, observe, conserve le sperme donné afin de répondre au besoin de la féminisation grandissante du genre humain. Malgré elle, Lisa accepte de contribuer à atténuer l’anonymat en écrivant « Les Récits des Origines », de minis histoires improbables et variées, relatant un parcours à coller sur les boîtes, dans les tiroirs des laboratoires, afin qu’un futur d’homme puisse accéder un jour à son identité intime. Tout cela préparé, organisé en toute bienveillance par une équipe de femmes.

Roman du déclin du masculin dans l’indifférence généralisée, Sans euxs’apparente davantage à l’essai romancé. C’est un appel à la prise de conscience des mutations actuelles majeures. Dans le nouvel équilibre, restent des femmes qui œuvrent silencieusement pour le retour des hommes et de leurs attributs virils. Loin d’être défaitiste, le sphinx renaît de ses cendres grâce à l’accueil d’une femme, à la bienveillance d’un regard, et en très peu de temps, Dantes devenu chétif et répugnant « s’étoffe » ! Lisa se confie : « J’étais sans doute la dernière femme à faire l’amour avec un homme […] il fallait taire son existence autour de moi […] Il voulait qu’elle lui raconte sa jeunesse, la guerre, le monde d’avant, et elle s’exécutait sans se faire prier » (p.204-206).

Durant la soirée, Caroline Fauchon a étayé ses inspirations avec générosité et sans détours. Elle a accueilli les questions du public en apportant des détails circonstanciés sur certaines répliques et sur les personnages. Elle a pris le temps de personnaliser les dédicaces, nombreuses. Un buffet attendait l’assistance qui a bravé les 35° ce soir-là en région parisienne pour partager le plaisir de cette rencontre. Les hommes en étaient ravis et bien réconfortés !!!! Le président de l’ULCM, Mr Moussa Ghanem, a chaleureusement félicité les organisateurs.

La correspondance des arts étant une finalité dans la programmation de ces rencontres littéraires, Joël Morin a joué en introduction une Sonate pour flûte en la mineure Wq 132 de CPE Bach, et en intermède la partita BWV 1013 de J-S Bach. La peintre chavilloise, Valérie Sizaret a exposé une vingtaine de tableaux aux formats et techniques différents, tous sur le thème de la fille : enfant, adolescente, étudiante ou femme mûre, rajoutant ainsi à la salle un climat doux et vaporeux.

Pour l’Education Généreuse et la FCPE, la conjugaison des talents et l’expérience du partenariat promet de belles perspectives.  Rendez-vous est donné à la rentrée !

Pour rappel :

  •  l’Education généreuse propose des cours de libanais aux jeunes adultes à Paris XVème ainsi que du soutien scolaire et entretient un volet culturel de rencontres avec des écrivains contemporains.
  • La FCPE est une Fédération Nationale des Conseils des Parents d’élèves, présente sur l’ensemble du territoire français, du primaire au supérieur.

Par Maguy Féghali Morin

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