Israël aurait introduit une demande singulière dans les négociations en cours avec le Liban : le transfert vers des cimetières situés en Israël de dépouilles de Juifs enterrés au Liban, notamment à Beyrouth et à Saïda. Selon Al-Akhbar, cette question serait liée aux discussions concernant la libération de civils libanais détenus par Israël. Les prisonniers appartenant au Hezbollah seraient en revanche exclus de cette négociation et Israël refuserait également, à ce stade, qu’ils reçoivent des visites du Comité international de la Croix-Rouge.
Derrière ce qui pourrait apparaître comme un simple dossier humanitaire se pose cependant une question beaucoup plus sensible : celle de l’identité des morts dont Israël réclame aujourd’hui les dépouilles. Car les cimetières concernés ne sont pas des cimetières israéliens établis au Liban à la suite des différentes guerres entre les deux pays. Ce sont les cimetières historiques de communautés juives libanaises établies dans le pays bien avant la création de l’État d’Israël en 1948.
Les informations disponibles ne donnent pour l’instant ni la liste des personnes concernées, ni leur nombre, ni leur nationalité au moment de leur décès. Il est donc impossible d’affirmer que toutes les dépouilles réclamées sont celles de citoyens libanais. Mais certaines pourraient être celles de Juifs nés au Liban, ayant vécu comme Libanais et ayant été enterrés dans leur pays, avant que leurs descendants ne quittent éventuellement le Liban.
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Cette distinction est essentielle. Être juif au Liban ne signifiait pas être israélien. Et l’histoire de la communauté juive libanaise ne peut être réduite à celle d’une population qui aurait quitté le Liban pour rejoindre Israël.
Une communauté profondément inscrite dans l’histoire du Liban
La présence juive sur le territoire libanais est ancienne. À l’époque moderne, plusieurs communautés se développent notamment à Deir el-Qamar, Saïda, Tripoli et dans le Mont-Liban avant que Beyrouth ne devienne progressivement leur principal centre à partir du XIXe siècle.
Dans la capitale, une importante communauté s’établit notamment autour de Wadi Abou Jamil. Elle possède ses commerces, ses écoles, ses associations, ses institutions religieuses et ses lieux de culte. La synagogue Maghen Abraham, construite en 1925 au cœur de Beyrouth, demeure le symbole le plus visible de cette présence.
Les Juifs du Liban participent alors pleinement à la vie économique et sociale du pays. Commerçants, artisans, employés, entrepreneurs ou membres des professions libérales, ils appartiennent à une société libanaise dont le système institutionnel reconnaît officiellement le judaïsme parmi les communautés religieuses du pays.
Le vocabulaire historique lui-même mérite d’être rappelé. Le terme « israélite », longtemps employé pour désigner les membres de la communauté juive, est une désignation religieuse. Il ne signifie pas « israélien », qui désigne une nationalité apparue avec la création de l’État d’Israël.
Cette confusion est aujourd’hui particulièrement importante puisque certaines des personnes enterrées dans les cimetières dont il est question ont pu mourir avant même la naissance de l’État israélien.
1948 n’entraîne pas la disparition immédiate des Juifs libanais
Contrairement à une représentation simplifiée de l’histoire des communautés juives du monde arabe, la création d’Israël en 1948 ne provoque pas immédiatement la disparition de la communauté juive du Liban.
Le Liban constitue même pendant quelques années un cas particulier dans la région. Des Juifs continuent d’y vivre après la première guerre israélo-arabe et le pays accueille également temporairement des Juifs venus d’autres États arabes.
La diminution de la communauté intervient progressivement, au rythme des crises politiques libanaises et des conflits régionaux. Les départs s’accélèrent après les événements de 1958 puis après la guerre de 1967, avant de devenir beaucoup plus importants avec la guerre civile libanaise à partir de 1975.
Mais ces départs ne prennent nullement tous la direction d’Israël.
Beaucoup de Juifs libanais ne sont jamais partis en Israël
C’est probablement l’un des aspects les plus méconnus de cette histoire. Une partie des Juifs libanais émigre effectivement vers Israël, mais beaucoup choisissent d’autres destinations.
La France accueille ainsi de nombreuses familles. D’autres s’établissent aux États-Unis, au Canada, au Mexique, au Brésil, en Argentine, en Italie ou ailleurs en Amérique latine et en Europe.
Leur trajectoire ressemble alors, à bien des égards, à celle de centaines de milliers d’autres Libanais poussés à l’émigration par l’instabilité politique, les guerres ou la recherche de meilleures perspectives économiques.
Certaines de ces familles ont d’ailleurs continué à se considérer comme libanaises longtemps après leur départ. La langue arabe libanaise, la cuisine, les traditions familiales et les liens avec le pays ont été conservés dans une partie de cette diaspora.
Il existe donc une diaspora juive libanaise qui ne se confond absolument pas avec la population israélienne.
Cette réalité est importante dans le dossier actuel. Le fait qu’un descendant d’un Juif enterré à Beyrouth ou à Saïda possède aujourd’hui la nationalité israélienne ne signifie pas que son père, son grand-père ou son arrière-grand-père était lui-même israélien. Il peut avoir été libanais, être mort libanais et avoir été enterré au Liban par une famille qui considérait alors ce pays comme le sien.
Transformer rétrospectivement toute l’histoire juive libanaise en une extension de l’histoire israélienne constituerait donc un contresens historique.
La guerre civile achève presque la disparition de la communauté
Au début de la guerre civile, une communauté juive subsiste encore au Liban. Mais sa situation devient rapidement intenable.
Wadi Abou Jamil se trouve au cœur d’une capitale divisée par les combats. Les destructions, l’insécurité et l’effondrement des institutions accélèrent l’émigration. Dans les années 1980, plusieurs Juifs libanais sont également enlevés et certains sont assassinés.
La communauté se réduit alors à quelques dizaines de personnes, puis à une présence extrêmement discrète.
Sa disparition démographique ne signifie pourtant pas la disparition de son patrimoine. La synagogue Maghen Abraham a été restaurée après la guerre après avoir été détruite par des bombardements israéliens. Des cimetières, des tombes et quelques autres traces matérielles subsistent également. Ils témoignent d’une présence juive qui appartient à l’histoire du Liban, indépendamment du conflit avec Israël.
C’est précisément ce patrimoine funéraire qui se retrouve désormais au centre des négociations.
À qui appartiennent les morts ?
La demande israélienne soulève dès lors une question délicate. Si les familles des personnes concernées demandent individuellement le transfert de leurs proches, la question peut relever d’une démarche familiale et religieuse, sous réserve évidemment du droit libanais et des autorisations nécessaires.
Mais une demande formulée par l’État israélien dans le cadre d’une négociation avec l’État libanais prend une autre dimension.
Israël ne réclamerait plus simplement le transfert d’une dépouille à la demande privée d’une famille : il ferait de ces exhumations un élément d’une négociation portant notamment sur des citoyens libanais actuellement détenus sur son territoire.
Or certaines des dépouilles utilisées dans cette négociation pourraient elles-mêmes être celles de citoyens libanais.
Il faudrait donc connaître précisément l’identité de chaque personne concernée, sa nationalité au moment de son décès, la date de son inhumation et l’identité des descendants demandant éventuellement son transfert. En l’absence de cette liste, toute généralisation serait prématurée.
Mais une chose est déjà certaine : les cimetières juifs du Liban ne peuvent être considérés comme des cimetières israéliens simplement parce que les personnes qui y reposent étaient juives.
Une partie de la mémoire libanaise
La question dépasse finalement les négociations actuelles avec Israël. Elle renvoie à la manière dont le Liban considère l’une de ses communautés presque disparues.
Les Juifs libanais ne constituaient pas une population étrangère attendant de rejoindre un futur État israélien. Ils étaient commerçants à Beyrouth, habitants de Saïda ou de Deir el-Qamar, voisins, propriétaires, artisans ou employés. Ils avaient leurs synagogues comme d’autres communautés avaient leurs églises ou leurs mosquées.
Lorsque les guerres et les crises les ont poussés au départ, certains sont partis en Israël. Beaucoup d’autres sont partis à Paris, Montréal, New York, Mexico, São Paulo, Buenos Aires ou ailleurs.
Cette diaspora appartient ainsi à l’histoire générale de l’émigration libanaise autant qu’à celle du judaïsme oriental.
Les tombes qui subsistent à Beyrouth ou à Saïda sont les derniers témoins matériels de cette présence. Elles ne deviennent pas israéliennes parce que certains descendants de ceux qui y reposent vivent aujourd’hui en Israël.
Si les négociations doivent désormais porter sur leur éventuel transfert, Beyrouth devra donc déterminer exactement qui Israël réclame et à quel titre.
Car derrière une question apparemment funéraire se trouve une distinction historique fondamentale : un Juif libanais n’est pas, par définition, un Israélien.


