Le siège de l'Association des Banques du Liban après l'explosion du Port de Beyrouth. Crédit Photo: Libnanews.com
Le siège de l'Association des Banques du Liban après l'explosion du Port de Beyrouth. Crédit Photo: Libnanews.com

Il y a quelques jours, le billet vert (le dollar américain) a été échangé à 15 000 livres libanaises. À ce taux, la décote (« haircut ») pour toute la population est de 77%. Son pouvoir d’achat s’effondre. Elle est appauvrie. Pourtant, la Banque Centrale et son gouverneur, le Parlement et son président, le ministre des Finances démissionnaire et le Premier ministre désigné (sommé par le Président de la République de former avec lui un gouvernement immédiatement) sont aux abonnés absents.

Les déposants retirent leurs dollars des banques de manière limitée au taux de 3 900 livres pour un dollar (taux plafonné et toujours pas réajusté) alors que les changeurs obtiennent, sans limitation, des livres de la Banque du Liban (BDL) contre les dollars au taux préférentiel de 3 200 à 3 500 livres pour un dollar.

Ce mécanisme permet à la BDL en cas de dévaluation officielle d’éliminer la dette en livres (près du tiers du montant de la dette). La dévaluation est de fait au marché noir. Le Premier ministre désigné, Saad Hariri, aurait alors à sa charge de simplement renégocier à la baisse la dette en devises (dollars) suite au défaut sur les Eurobonds il y a un an sachant que les marchés l’échangent à 10% de sa valeur. La dette publique de 96 milliards de dollars (montant comprenant la dette en livres et celle en devises mais sur la base du taux officiel de 1 507,5 livres pour un dollar) serait divisée par au moins cinq en cas de dévaluation officielle de la monnaie nationale, soit en dessous des 20 milliards de dollars. Pour donner un ordre de grandeur, le PIB actuel du Liban est de 19 milliards de dollars (sur la base du taux officiel actuel).

Pour réaliser son plan, le gouverneur de la BDL, Riad Salamé, s’appuie sur les banques (grâce à ce jeu, elles annoncent même des profits et alors qu’elles sont devenues des banques-zombies, elles espèrent désormais éviter la faillite et reprendre vie) et les changeurs. Leur rôle ? Liquider les dépôts en dollars quitte à spéculer contre la livre et réduire de fait la dette publique en attendant l’officialisation de la dévaluation.

Si la BDL, les banques et les changeurs sont les grands gagnants, la population que le plan du gouvernement démissionnaire cherchait à protéger (puisque comme l’avait expliqué Alain Bifani au moment de sa démission comme directeur général du ministère des Finances, le haircut de 13% n’aurait concerné que 931 comptes bancaires, c’est-à-dire des comptes où se trouvent 10 millions de dollars ou plus) est très affectée, notamment ceux qui perçoivent leur salaire en livres libanaises, c’est-à-dire les fonctionnaires (y compris les militaires) et la majorité des salariés.

Les premiers (BDL, banques et changeurs) ont été soutenues par le Président du Parlement Nabih Berri (dont le ministre des Finances démissionnaire était le conseiller avant sa nomination), son vice-président Elie Ferzli (actionnaire d’IBL ou Intercontinental Bank of Lebanon), le Premier ministre désigné Saad Hariri (actionnaire de Bankmed), la Commission parlementaire au Budget et aux Finances et notamment son président Ibrahim Kanaan (aux ambitions présidentielles), son rapporteur Nicolas Nahas (membre du mouvement Azem de Najib Mikati qui était actionnaire de Bank Audi et de Saradar Bank et également proche du Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt dont l’ami Marwan Hamadé qui a démissionné de son poste de député est membre du conseil d’administration du Crédit Libanais dirigé par Joseph Torbey, ancien président de l’ABL ou Association des Banques du Liban) et des membres comme Anwar el-Khalil (membre du mouvement Amal de Nabih Berri et membre du conseil d’administration de Bank of Beirut, la banque dirigée par le président de l’ABL Sélim Sfeir). Ensemble, ils ont fait barrage au contrôle des capitaux, au plan du gouvernement démissionnaire et à l’audit juricomptable (« forensic audit »). Ils ont gagné le nom de « parti des banques ».

Les déposants importants qui pour beaucoup les ont également soutenus ne sont pas épargnés et vont devoir subir un haircut bien plus important (80% ?) que celui que prévoyait le plan du gouvernement démissionnaire (13%) qu’ils ont combattu pour cette raison et parce qu’il prévoyait leur contribution à la restructuration bancaire par le biais du « bail-in » ou renflouement interne, c’est-à-dire le transfert dans le bilan comptable d’une partie des dépôts en capital). Ils ont en réalité été utilisés par la BDL et les banques qui après les avoir trompés sur la solidité des banques et de la parité fixe (« peg ») entre la livre et le dollar et les avoir attirés avec des taux d’intérêts élevés voire usuriers maintenus par des ingénieries financières les ont traités comme des idiots-utiles. Ces déposants ne savent pas ou ont oublié que leurs dépôts figurent au passif des banques (« liabilities ») qui ont donc tout intérêt à diminuer leur valeur pour obtenir une situation nette (« net worth » ou « shareholders’ equity ») positive (et ainsi sauver le capital de leurs actionnaires que le plan du gouvernement démissionnaire voulait voir contribuer à la couverture des pertes en les faisant disparaître de l’actionnariat – « wipe-out » – et en éliminant leur capital – « write-off » – s’ils n’augmentaient pas le capital – « capital increase » – ou refuser de faire des fusions ou des acquisitions – « mergers & acquisitions – d’autres banques), réduire leurs pertes voire dégager des profits.

La BDL réduit également ses pertes et pourrait dégager des profits grâce à la dévalorisation de sa dette envers les banques (c’est-à-dire les déposants de celles-ci !) et éviter peut-être une restructuration alors que l’audit juricomptable n’a pas repris…

Par la suite, le gouvernement de Saad Hariri pourrait même obtenir des fonds du Fonds monétaire international (FMI) et de la CEDRE (Conférence économique pour le développement par les réformes et avec les entreprises) sans avoir à appliquer le plan du gouvernement démissionnaire et donc les réformes tant craintes par ses deux principaux soutiens (Nabih Berri et Walid Joumblatt), son club (celui des anciens Premiers ministres qui exclut l’ancien Premier ministre Sélim Hoss et le Premier ministre démissionnaire Hassan Diab : Najib Mikati, Fouad Siniora et Tammam Salam) et par lui-même, la situation financière ayant changé.

Entre temps, le peuple va continuer à souffrir.

Le Président de la République Michel Aoun a tenté d’arrêter cette souffrance en posant un ultimatum à Saad Hariri pour former avec lui un gouvernement. Ils se revoient ce 22 mars 2021. Il a également rencontré aujourd’hui Riad Salamé pour lui demander de défendre la livre libanaise mais il est peu probable qu’il le fasse… Hier, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a demandé au gouverneur de la BDL de défendre la monnaie nationale et s’il ne peut pas le faire de partir.

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Michel Fayad
Né à Baabda (Liban) en 1983, Michel Fayad est diplômé de HEC Paris, de la London School of Economics & Political Science (LSE), de la NYU Stern, de l'Université Paris-Saclay, etc. Après avoir fait des études en science-politique, diplomatie, géopolitique, relations internationales, management, droit, économie et gestion et avoir travaillé comme analyste financier dans un hedge fund, il intervient depuis 2009 dans la structuration financière de projets dans le secteur de l'énergie et des ressources naturelles et effectue des opérations de fusions-acquisitions.