Les messages reçus par Nawaf Salam aux États-Unis auraient été sensiblement plus préoccupants que ne le laisse entendre la diplomatie publique. Au fil de ses rencontres, le Premier ministre libanais aurait constaté un durcissement de l’approche américaine et reçu, de la part d’interlocuteurs arabes et internationaux, des avertissements selon lesquels la situation au Sud pourrait encore se détériorer. Cette appréciation intervient alors que les négociations avec Israël ralentissent, que les opérations israéliennes se poursuivent et que plusieurs responsables israéliens tiennent un discours de plus en plus offensif sur l’avenir des territoires frontaliers.
Le tableau n’est pourtant pas celui d’une guerre annoncée à date fixe. Aucun élément disponible ne permet de conclure qu’une offensive générale aurait été décidée. Les avertissements portent plutôt sur une accumulation de facteurs défavorables : absence de retrait israélien significatif, difficulté à relancer la négociation, pression américaine sur Beyrouth concernant les armes du Hezbollah, échéances électorales israéliennes et persistance d’une confrontation régionale qui relie désormais le Liban à l’Iran et au Golfe. Pour le gouvernement de Nawaf Salam, l’enjeu est donc de transformer une période de grande incertitude en séquence diplomatique avant que les faits militaires ne fixent eux-mêmes les nouvelles règles du jeu.
À Washington, un climat plus dur que celui de New York
Le passage de New York à Washington marque un changement de registre. Devant les Nations unies, Nawaf Salam pouvait défendre les principes de la position libanaise : souveraineté, monopole de l’État sur les décisions stratégiques, retrait israélien et recherche d’un règlement diplomatique. Aux États-Unis, le débat devient beaucoup plus concret. Il porte sur ce que Beyrouth peut effectivement accomplir dans le Sud et sur les garanties que Washington estime nécessaires avant de pousser Israël vers de nouvelles concessions.
Les informations recueillies autour des rencontres du Premier ministre font état d’un « durcissement » américain. Le terme ne signifie pas nécessairement que Washington aurait abandonné le gouvernement libanais ou choisi de soutenir sans réserve toutes les demandes israéliennes. Il traduit plutôt une impatience croissante face à l’écart entre les engagements politiques de l’État et leur traduction sur le terrain. Les responsables américains continuent de placer la question des armes du Hezbollah, le rôle de l’armée et le contrôle effectif du territoire au centre de leurs attentes.
Cette évolution est d’autant plus importante que le Liban espérait utiliser la diplomatie pour obtenir des résultats israéliens parallèlement aux progrès réalisés par l’État. Beyrouth défend une logique de réciprocité : retrait israélien, déploiement de l’armée, mécanisme de vérification, puis extension progressive de l’autorité publique. Une partie de l’approche américaine semble désormais insister davantage sur les actes attendus du Liban avant que Washington ne puisse obtenir de nouvelles étapes de la part d’Israël.
Le problème est alors presque mécanique. Plus Washington demande à Beyrouth d’agir d’abord, plus le gouvernement doit convaincre une opinion et des forces politiques qui lui répondent qu’Israël continue d’occuper des positions et de mener des opérations. Plus Israël maintient cette pression, plus le Hezbollah dispose d’arguments pour présenter ses armes comme encore nécessaires. La stratégie américaine destinée à renforcer l’État peut ainsi rencontrer, si elle n’est pas accompagnée de contreparties israéliennes, l’effet politique inverse de celui recherché.
Des avertissements arabes et internationaux sur le Sud
C’est dans ce contexte que les avertissements reçus par Salam prennent leur importance. Des interlocuteurs arabes et internationaux lui auraient fait savoir que la situation dans le Sud pourrait « empirer ». La formulation est suffisamment large pour ne pas être transformée en prédiction militaire précise. Elle indique cependant que plusieurs partenaires du Liban ne considèrent pas le statu quo actuel comme stable.
Les signaux disponibles vont dans ce sens. Les opérations israéliennes se poursuivent dans plusieurs secteurs du Sud. Des frappes ont touché les régions de Tyr, Nabatiyeh, Marjayoun et Bint Jbeil. Des hélicoptères Apache ont été utilisés dans certaines attaques, évolution remarquée précisément parce que ce type d’appareil n’était pas associé jusqu’alors aux opérations quotidiennes rapportées dans cette phase du conflit. À cela s’ajoutent les destructions et interventions terrestres qui continuent d’entretenir une forte incertitude dans les villages frontaliers.
Le discours politique israélien ajoute une autre dimension. Bezalel Smotrich a appelé à l’annexion de secteurs du Sud-Liban jusqu’au Litani. Une telle déclaration ne constitue évidemment pas à elle seule une décision du gouvernement israélien. Elle montre néanmoins qu’à l’approche des élections, des scénarios territoriaux maximalistes peuvent être publiquement défendus par des membres importants de la coalition.
Pour Beyrouth, le danger réside moins dans une déclaration isolée que dans la rencontre entre ce discours et la réalité militaire. Plus une présence israélienne se prolonge sur certains points, plus le Liban craint que ce qui était présenté comme une nécessité temporaire de sécurité ne se transforme progressivement en nouvelle situation de fait.
Le scénario redouté : une zone de sécurité qui s’élargit par étapes
La principale inquiétude libanaise porte précisément sur une éventuelle extension de la zone contrôlée par Israël. Le processus ne prendrait pas nécessairement la forme spectaculaire d’une invasion massive. Il pourrait se développer par étapes : maintien de positions existantes, multiplication des opérations dans leur profondeur, destruction d’infrastructures considérées comme liées au Hezbollah, création de nouvelles contraintes pour les habitants puis consolidation progressive d’une bande où le retour à une souveraineté libanaise complète deviendrait plus difficile.
Ce scénario explique pourquoi le gouvernement insiste autant sur un calendrier de retrait. Une occupation sans échéance transforme progressivement le débat. Au début, la question porte sur les conditions nécessaires au départ des forces israéliennes. Avec le temps, elle peut devenir celle des conditions dans lesquelles Israël accepterait d’abandonner une situation militaire qu’il considère désormais utile à sa sécurité.
La diplomatie libanaise cherche donc à empêcher que le provisoire ne devienne structurel. Elle veut obtenir des garanties américaines sur les secteurs éventuellement remis à l’armée et éviter que les forces israéliennes puissent y revenir après leur évacuation. Les discussions autour d’Ali al-Taher illustrent cette préoccupation : Beyrouth souhaiterait qu’une remise de territoire à l’armée libanaise soit accompagnée d’un engagement suffisamment solide pour que le retrait soit durable.
Israël pose cependant sa propre condition. Avant d’abandonner davantage de positions, il veut pouvoir vérifier que le Hezbollah ne réinstallera pas d’infrastructures militaires dans les zones évacuées. Chacun exige donc une garantie portant sur le comportement futur de l’autre. C’est ce cercle que Washington tente de briser.
Les négociations sont ralenties au pire moment
La détérioration du climat serait moins préoccupante si le canal diplomatique progressait rapidement. Or c’est l’inverse qui se produit. La prochaine session des négociations a été reportée et aucune reprise immédiate n’apparaît assurée. La proximité des élections israéliennes du 27 octobre réduit encore la marge disponible.
Une campagne électorale n’interdit évidemment pas toute négociation. Elle modifie toutefois les incitations politiques. Une concession territoriale, un retrait ou un compromis sécuritaire peuvent devenir des arguments utilisés par les adversaires du gouvernement. À l’inverse, une démonstration de fermeté peut être politiquement valorisée. Cette dynamique ne signifie pas que toute décision israélienne serait électorale, mais elle complique la recherche d’un accord pendant une période déjà tendue.
Le Liban se retrouve ainsi devant un calendrier défavorable. Il veut obtenir rapidement des avancées avant que la campagne israélienne ne ferme davantage l’espace politique. Mais plus il manifeste son urgence, moins il dispose de levier pour imposer le rythme. Washington reste le seul acteur capable d’exercer une influence déterminante sur Israël, précisément au moment où les priorités américaines se déplacent vers d’autres crises régionales.
Cette combinaison explique une partie du pessimisme transmis à Salam. Le danger ne réside pas seulement dans une décision militaire israélienne. Il se trouve dans la possibilité qu’aucune décision diplomatique ne soit prise pendant que la situation militaire continue, elle, d’évoluer.
Le Liban a reculé dans la hiérarchie américaine
Une autre donnée pèse sur les calculs de Beyrouth : le Liban semble occuper une place moins centrale dans l’agenda immédiat de la Maison-Blanche. L’absence de référence au pays dans le discours de Donald Trump devant l’Assemblée générale des Nations unies a été interprétée par certains observateurs comme un signe de ce recul.
Il serait excessif d’en conclure que les États-Unis se désintéressent du Liban. La rencontre avec Marco Rubio, la poursuite des contacts militaires et le rôle américain dans les négociations montrent le contraire. Le changement paraît davantage concerner la méthode. Washington serait passé d’une phase d’impulsion politique forte à une phase de pression, d’attente et de gestion du blocage.
La guerre avec l’Iran explique en partie cette évolution. Le détroit d’Ormuz, les exportations pétrolières, les discussions avec Téhéran et la sécurité des alliés américains mobilisent désormais une grande partie de l’attention stratégique. Le Liban reste important, mais il est de plus en plus traité comme l’une des pièces de cette architecture régionale.
Cette évolution est problématique pour Nawaf Salam. La stratégie de son gouvernement repose précisément sur l’idée que la communauté internationale peut aider l’État à obtenir par la négociation ce qu’une nouvelle guerre rendrait encore plus coûteux. Si l’investissement diplomatique américain diminue avant que le mécanisme soit consolidé, le gouvernement risque de se retrouver engagé dans une stratégie dont le principal garant ralentit son implication.
Washington attend davantage sur les armes du Hezbollah
Le durcissement américain se manifeste particulièrement sur la question des armes. L’argument libanais selon lequel une action précipitée pourrait menacer la paix civile est compris, mais il ne semble plus suffire à justifier un report indéfini. Du point de vue américain, ce qui constitue aujourd’hui une prudence liée au risque intérieur pourrait finir par affaiblir le principe même de souveraineté que le gouvernement affirme vouloir restaurer.
Cette critique place Nawaf Salam dans une position délicate. Il ne peut pas accepter que l’État renonce durablement à son monopole militaire sans contredire son propre programme. Mais il ne peut pas davantage traiter le Hezbollah comme une simple organisation que l’armée pourrait désarmer administrativement. Le parti conserve une base politique, sociale et militaire importante, particulièrement dans les régions directement exposées aux opérations israéliennes.
Le gouvernement cherche donc une séquence. Le retrait israélien doit produire un espace dans lequel l’armée peut exercer son autorité. Le déploiement de l’armée doit permettre de réduire la justification d’une présence armée parallèle. La vérification internationale doit rassurer Israël. Puis le dialogue intérieur doit traiter le reste du dossier.
Washington semble désormais demander des preuves plus rapides que cette séquence a réellement commencé. C’est probablement l’un des éléments du durcissement perçu par Salam.
Naim Kassem répond par une logique exactement inverse
Le discours de Naim Kassem montre à quel point les positions restent éloignées. Le secrétaire général du Hezbollah refuse que les armes soient traitées avant le retrait israélien. Il demande le gel des négociations directes et le retour à une formule indirecte. Il accuse les autorités d’avoir offert trop rapidement à Israël des concessions dans le cadre des discussions.
Pour le Hezbollah, la résistance aurait empêché Israël d’atteindre l’ensemble de ses objectifs militaires. Le parti considère donc qu’abandonner ses moyens avant d’obtenir un retrait complet reviendrait à renoncer au levier qui aurait précisément permis d’empêcher une défaite plus importante. Cette lecture est rejetée par ses adversaires, mais elle structure sa position.
Le gouvernement se retrouve alors pris entre deux pressions contraires. Washington demande des progrès sur le monopole de l’État. Le Hezbollah demande des progrès israéliens avant toute discussion substantielle sur ses armes. Israël exige des garanties contre le retour du Hezbollah avant de poursuivre son retrait.
Chacun attend donc que l’autre fournisse la preuve initiale de sa bonne foi.
Cette impasse n’est pas seulement diplomatique. Plus elle dure, plus les acteurs militaires peuvent chercher à modifier le rapport de force sur le terrain afin d’améliorer leur position dans une future négociation.
Le risque d’une nouvelle guerre existe, mais il n’est pas le seul
Les avertissements reçus par Salam ne doivent pas être réduits à la seule hypothèse d’une guerre générale. Une détérioration peut prendre plusieurs formes. Israël peut intensifier ses frappes sans lancer d’offensive terrestre massive. Il peut élargir les secteurs dans lesquels il intervient régulièrement. Il peut multiplier les destructions destinées à empêcher la reconstitution de capacités du Hezbollah. Il peut également prolonger l’occupation de positions considérées comme stratégiques.
Pour les habitants du Sud, la différence entre ces scénarios est importante militairement, mais parfois beaucoup moins dans la vie quotidienne. Une famille qui ne peut pas rentrer dans son village, une exploitation agricole inaccessible ou une maison régulièrement exposée aux frappes subissent déjà les effets d’un conflit qui n’a pas besoin d’être officiellement déclaré pour empêcher le retour à la normale.
C’est aussi pourquoi la reconstruction et la présence de l’État deviennent des enjeux sécuritaires. Plus les habitants restent déplacés, plus le territoire se vide. Plus le territoire se vide, plus il devient difficile pour les institutions libanaises de démontrer qu’elles y exercent une souveraineté normale.
Le gouvernement prépare précisément une visite à Nabatiyeh et des projets dans la ville et ses environs afin d’aider les habitants à rester dans leurs localités. Cette initiative n’est pas étrangère au dossier diplomatique : maintenir la population et restaurer les services constituent également une manière d’affirmer la présence de l’État.
Nabatiyeh comme réponse politique au pessimisme militaire
La perspective d’une séance gouvernementale ou d’un déplacement officiel à Nabatiyeh prend, dans ce contexte, une dimension qui dépasse largement le symbole. Yassine Jaber travaille à la préparation de cette séquence et au lancement de projets destinés à consolider la présence des habitants dans leurs villes et villages.
Le gouvernement cherche ainsi à répondre sur le terrain au risque de dégradation. Il ne dispose pas des moyens militaires permettant de modifier seul le rapport de force avec Israël. Il peut en revanche renforcer les institutions locales, soutenir les infrastructures et montrer que le Sud n’est pas abandonné à une confrontation entre Israël et le Hezbollah.
Cette démarche comporte également une dimension de politique intérieure. Le Hezbollah dispose de ses propres réseaux d’aide et a annoncé de nouvelles initiatives pour l’hébergement, les réparations et la reconstruction. Si l’État tarde à intervenir, ces structures partisanes occupent naturellement l’espace laissé vacant. Si le gouvernement revient avec des projets concrets, il peut rétablir une relation directe avec les populations.
La bataille du Sud ne se joue donc pas uniquement sur les collines et aux postes militaires. Elle se joue également dans la capacité à maintenir une école ouverte, réparer une route, reconstruire une maison ou permettre à une famille de rester dans son village.
Les partenaires arabes craignent aussi une crise qui dépasserait le Liban
Les avertissements arabes adressés à Salam doivent également être replacés dans le contexte régional. Une nouvelle dégradation au Liban ne resterait pas confinée à la frontière. Elle pourrait affecter les discussions avec l’Iran, la stabilité du Golfe et l’ensemble des efforts visant à éviter une extension de la confrontation.
Les États arabes ont donc intérêt à empêcher que le front libanais ne redevienne un théâtre majeur. Mais cet intérêt ne signifie pas qu’ils disposent tous des mêmes moyens ou de la même volonté pour intervenir. L’Arabie saoudite privilégie par exemple le soutien aux institutions, à l’économie et à l’armée plutôt qu’une implication militaire directe dans le Sud.
Cette prudence illustre le problème de Beyrouth. Beaucoup d’acteurs veulent éviter une nouvelle guerre, mais peu souhaitent devenir les garants militaires d’un règlement. Les États-Unis restent donc indispensables au moment même où leur attention se disperse.
Les avertissements reçus par Salam peuvent être compris comme le reflet de cette contradiction : le risque est identifié par plusieurs partenaires, mais la coalition diplomatique capable de le réduire n’est pas encore suffisamment structurée.
La fenêtre diplomatique se rétrécit
Le gouvernement dispose ainsi de quelques semaines particulièrement sensibles. Il doit maintenir Washington engagé, obtenir des partenaires arabes et européens qu’ils soutiennent une architecture de sécurité au Sud, préparer l’après-UNIFIL et convaincre les acteurs libanais qu’une stratégie étatique peut produire des résultats.
Dans le même temps, il doit éviter que la pression américaine sur les armes du Hezbollah ne se transforme en confrontation intérieure. Il doit également empêcher que les demandes de garanties israéliennes ne deviennent un prétexte à une occupation sans échéance.
Aucune de ces tâches ne peut être accomplie séparément. Un retrait sans dispositif de sécurité risque d’être fragile. Un désarmement imposé sans retrait serait politiquement explosif. Une présence internationale sans autorité réelle de l’État ne réglerait pas le problème de souveraineté. Une reconstruction sans sécurité exposerait les mêmes villages à de nouvelles destructions.
C’est cette accumulation qui explique la tonalité des avertissements reçus par Nawaf Salam. Le risque ne vient pas d’un seul événement imminent, mais de plusieurs calendriers qui se rapprochent sans qu’une solution commune ait encore été trouvée.
À Washington, le Premier ministre cherchait des garanties et un moyen de relancer la négociation. Il aurait surtout découvert que plusieurs de ses interlocuteurs considèrent désormais le temps comme un adversaire. Plus les semaines passent sans retrait, sans mécanisme de vérification et sans compromis intérieur, plus le terrain produit ses propres réalités.
Pour Beyrouth, l’urgence n’est donc plus seulement d’obtenir une nouvelle réunion. Elle est d’empêcher que, lorsque les négociateurs finiront par se retrouver autour d’une table, une partie de ce qu’ils devaient négocier ait déjà été décidé ailleurs, par la force.




