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Parler au Hezbollah sans lui parler : la nouvelle équation américaine au Liban

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Une phrase prononcée le 8 septembre par l’ambassadeur américain à Beyrouth, Michel Issa, éclaire d’un jour particulier la méthode que Washington pourrait privilégier face au dossier le plus difficile du Liban. Les États-Unis seraient disposés à négocier avec le Hezbollah, mais à travers l’État libanais. La nuance est considérable. Elle ne signifie ni l’ouverture annoncée d’un dialogue direct avec le parti ni sa reconnaissance comme interlocuteur diplomatique autonome. Elle suggère plutôt que Washington distingue désormais deux questions : son refus de contourner les institutions libanaises et la nécessité pratique de traiter un problème politique et militaire dans lequel le Hezbollah demeure incontournable.

Cette formule intervient alors que les négociations sur le Sud butent précisément sur la question des armes. Le gouvernement de Nawaf Salam affirme vouloir restaurer le monopole de l’État sur la sécurité et la décision de guerre et de paix. Le Hezbollah refuse, lui, que le désarmement soit posé comme préalable à un retrait israélien. Israël exige des garanties avant de réduire davantage sa présence. Les États-Unis ne veulent ni une nouvelle guerre ouverte au Liban ni pousser Israël à un retrait qu’ils considéreraient insuffisamment garanti. Le canal étatique permettrait, dans cette équation, de parler du Hezbollah sans lui attribuer une diplomatie propre et de négocier les conditions d’un règlement sans consacrer l’existence de deux autorités libanaises parallèles.

Une phrase qui modifie la question sans résoudre le problème

La portée de la déclaration tient d’abord au choix des mots. Dire que Washington peut négocier avec le Hezbollah « à travers l’État libanais » revient à reconnaître qu’une solution ne pourra probablement pas être construite en faisant abstraction du parti. Mais cela signifie simultanément que l’interlocuteur officiel des États-Unis doit rester Beyrouth. Le Hezbollah devient ainsi l’un des objets et acteurs de la négociation intérieure, tandis que l’État demeure le canal extérieur.

Cette distinction répond à une difficulté ancienne de la politique libanaise. Lorsque des puissances étrangères traitent directement avec des organisations politiques ou militaires, elles peuvent obtenir un résultat ponctuel tout en affaiblissant l’institution qu’elles prétendent soutenir. Dans le cas du Hezbollah, le problème serait encore plus aigu : ouvrir un canal diplomatique autonome avec le parti reviendrait à reconnaître de fait qu’une organisation armée dispose d’une capacité distincte de négociation sur des questions relevant de la souveraineté nationale. Washington chercherait donc à éviter ce paradoxe en faisant de l’État l’intermédiaire obligatoire.

La formule permet également aux Américains de maintenir une ligne politique ferme sans se condamner à l’immobilisme. Refuser tout contact direct n’interdit pas à l’État libanais de transmettre une proposition, de recueillir une réponse, puis de revenir vers les médiateurs. Le mécanisme peut être lourd, mais il préserve une hiérarchie : le gouvernement négocie à l’extérieur ; le gouvernement dialogue à l’intérieur avec les forces concernées ; la réponse libanaise doit ensuite être formulée comme une position de l’État.

Toute la difficulté consiste évidemment à savoir si cette architecture peut fonctionner lorsque le désaccord ne porte pas sur un détail d’application, mais sur la définition même du rôle du Hezbollah.

Le Hezbollah refuse de commencer par les armes

Naim Kassem a réaffirmé cette ligne avec une grande netteté lors de la commémoration du deuxième anniversaire de la mort de Hassan Nasrallah et de Hashem Safieddine. Le secrétaire général du Hezbollah se dit prêt au dialogue et à la discussion, mais refuse que la question soit posée selon la séquence défendue par ses adversaires. Pour lui, il faut d’abord obtenir le retrait israélien, permettre le retour des habitants du Sud et traiter les conséquences de la guerre. La discussion interne sur la défense et les armes viendrait ensuite.

Le parti conteste également la négociation directe avec Israël et demande son gel au profit d’un retour à des discussions indirectes. Il accuse les autorités d’avoir concédé trop rapidement des éléments essentiels dans le cadre négocié et considère que l’État a renoncé à des moyens de pression avant d’avoir obtenu suffisamment de garanties. Cette critique vise directement la stratégie de Nawaf Salam, qui privilégie la voie diplomatique et veut inscrire le retrait israélien, le déploiement de l’armée et le contrôle du territoire dans un mécanisme négocié.

La différence est donc plus profonde qu’un désaccord sur le calendrier. Pour le gouvernement, le renforcement de l’État doit permettre d’obtenir davantage de soutien et de garanties internationales. Pour le Hezbollah, abandonner ses moyens militaires avant que ces garanties aient produit des résultats reviendrait à se priver du principal levier qu’il estime encore détenir. Le parti veut transformer le débat de « quand remettre les armes ? » en « quelle stratégie de défense après le retrait israélien ? ».

Le canal proposé par Washington ne supprime pas cette contradiction. Il crée seulement une manière de la traiter.

Washington ne veut pas choisir entre guerre et statu quo

La position américaine semble elle-même avoir évolué sous la pression des événements. Après plusieurs mois de négociations, Washington se trouve devant une équation inconfortable. Une nouvelle guerre israélienne de grande ampleur au Liban comporte des risques régionaux importants. Mais une pression américaine sur Israël pour obtenir un retrait rapide est également difficile à défendre si les zones évacuées doivent, du point de vue israélien, permettre au Hezbollah de reconstituer ses capacités.

Entre ces deux options, l’administration américaine semble privilégier une forme de gestion contrôlée du blocage. Les négociations ne sont pas abandonnées, mais leur rythme ralentit. Les discussions militaires se poursuivent. Des scénarios territoriaux plus limités sont examinés. L’armée libanaise reste au centre des solutions proposées. Dans le même temps, Washington attend des autorités libanaises qu’elles démontrent leur capacité à transformer leurs engagements politiques en contrôle effectif du terrain.

Cette stratégie explique l’intérêt d’un dialogue indirect avec le Hezbollah par l’intermédiaire de l’État. Si Washington refuse de parler au parti et exige simplement de Beyrouth son désarmement, le gouvernement libanais se retrouve seul face à une confrontation intérieure potentiellement majeure. Si les États-Unis traitent directement avec le Hezbollah, ils affaiblissent la doctrine de souveraineté qu’ils défendent. Le passage par l’État offre une troisième possibilité : faire circuler des propositions sans modifier officiellement la nature des interlocuteurs.

Cette méthode peut sembler purement procédurale. Elle est en réalité politique. Elle oblige le Hezbollah, s’il veut peser sur la négociation, à le faire à travers les institutions libanaises plutôt qu’en parallèle d’elles.

Le gouvernement devient médiateur dans son propre pays

Cette architecture place toutefois Nawaf Salam dans une position délicate. Le Premier ministre n’est pas un médiateur neutre entre Washington et le Hezbollah. Son gouvernement possède sa propre doctrine : décision militaire concentrée entre les mains de l’État, renforcement de l’armée et règlement diplomatique du conflit avec Israël. Or ce sont précisément plusieurs de ces orientations que le Hezbollah conteste.

Beyrouth devrait donc jouer simultanément trois rôles. Le gouvernement négocierait avec les États-Unis et les médiateurs internationaux, discuterait avec le Hezbollah à l’intérieur et tenterait enfin de transformer le résultat de ces deux échanges en position nationale. La difficulté ne réside pas seulement dans la transmission des messages. Elle réside dans la légitimité de la réponse finale.

Si le Hezbollah refuse une proposition américaine, le gouvernement doit-il la considérer comme rejetée par le Liban ? Si l’exécutif accepte un arrangement que le parti refuse, peut-il réellement l’appliquer sur le terrain ? À l’inverse, jusqu’où l’État peut-il intégrer les exigences du Hezbollah sans donner au parti un droit de veto sur une négociation conduite officiellement au nom de la République ?

Le problème du canal indirect apparaît ici dans toute sa complexité. Il renforce formellement l’État, mais il peut aussi révéler sa dépendance à un accord avec un acteur armé qui conserve une capacité autonome. Tout dépendra donc de la manière dont le dialogue intérieur est organisé.

La question centrale n’est plus seulement le désarmement

L’un des effets les plus intéressants de cette approche serait de déplacer progressivement le vocabulaire de la négociation. Le terme de « désarmement » concentre immédiatement toutes les résistances. Il suggère une opération unilatérale et définitive, avec un vainqueur et un perdant. Le débat peut devenir différent s’il est décomposé en fonctions concrètes : qui contrôle telle zone ? Qui possède le droit de déployer des hommes armés ? Qui surveille les frontières ? Qui décide d’une riposte ? Que deviennent les installations militaires ? Quelles garanties accompagnent le retrait israélien ?

Cette décomposition ne règle pas la question des armes, mais elle peut permettre de traiter certaines de ses conséquences avant d’atteindre le cœur du problème. C’est précisément la logique des scénarios territoriaux étudiés pour le Sud. Dans une zone donnée, Israël se retire, l’armée libanaise se déploie et un mécanisme vérifie que les conditions convenues sont respectées. Si le dispositif fonctionne, il peut être étendu.

Le Hezbollah serait alors confronté à un choix différent. Il ne lui serait plus seulement demandé d’accepter abstraitement son désarmement. Il devrait décider s’il permet à l’armée de devenir l’unique force organisée dans des secteurs progressivement évacués par Israël. La différence peut paraître subtile, mais elle transforme un débat idéologique en série de décisions opérationnelles.

Pour Washington, cette méthode présente un autre avantage : elle permet de mesurer les actes. Une déclaration politique sur la souveraineté peut être interprétée de plusieurs manières. Un secteur remis à l’armée, contrôlé pendant plusieurs mois et exempt de réinstallation militaire du Hezbollah constitue un résultat observable.

Le précédent d’Ali al-Taher montre les limites de la formule

Les discussions autour de la zone d’Ali al-Taher illustrent cependant pourquoi cette méthode reste extrêmement difficile. Des propositions envisagent d’en faire une nouvelle zone expérimentale, après un retrait israélien et un déploiement de l’armée libanaise. Beyrouth souhaite une garantie américaine claire empêchant les forces israéliennes de revenir une fois la zone remise à l’armée. Israël voudrait, avant d’élargir son retrait, constater que l’armée contrôle effectivement le secteur et que le Hezbollah ne peut pas y reconstruire une présence militaire.

Le cercle est presque parfait. Le Liban explique que son armée ne peut exercer pleinement son autorité tant que l’occupation se poursuit. Israël répond qu’il ne peut se retirer sans assurance sur l’autorité qui lui succédera. Washington cherche donc une séquence suffisamment précise pour que les deux mouvements se produisent de manière coordonnée.

C’est exactement à cet endroit qu’un dialogue indirect avec le Hezbollah peut devenir utile. Si le parti accepte, par l’intermédiaire de l’État, de ne pas réinvestir militairement une zone donnée, une garantie israélienne de retrait devient plus envisageable. Si Israël accepte simultanément un retrait vérifiable, le gouvernement peut présenter au Hezbollah un résultat concret plutôt qu’une promesse.

Le problème reste celui de la confiance. Chacun redoute que l’autre transforme la première concession en avantage irréversible sans accomplir la sienne.

L’armée au centre de toutes les réponses

Quelle que soit la formule retenue, l’armée libanaise apparaît comme le pivot du dispositif. Les États-Unis veulent un déploiement plus robuste et suffisamment structuré pour empêcher l’apparition de nouvelles positions armées dans les zones placées sous son contrôle. Le gouvernement libanais présente lui aussi l’armée comme l’institution appelée à exercer la souveraineté sur l’ensemble du territoire.

Cette convergence est importante, mais elle ne résout pas le problème des moyens. Un déploiement militaire ne se résume pas à envoyer des soldats dans quelques villages. Il faut des unités capables de rester durablement sur le terrain, des moyens de surveillance, des communications, une logistique et une chaîne de commandement adaptée à une zone où le risque d’incident demeure élevé.

Il faut surtout une autorité politique capable de soutenir l’armée lorsque celle-ci rencontre une résistance. Le véritable test ne viendra pas lorsque les soldats patrouilleront dans une zone calme. Il viendra si une installation non autorisée est découverte, si des combattants cherchent à revenir ou si une opération israélienne remet en cause les arrangements. À ce moment, l’armée aura besoin d’une décision politique claire.

Le dialogue avec le Hezbollah par l’intermédiaire de l’État pourrait précisément servir à réduire ce risque en obtenant en amont des engagements politiques que l’armée n’aurait pas ensuite à imposer par la force.

Éviter le scénario d’une confrontation libanaise

La crainte d’un conflit intérieur reste l’une des principales raisons de la prudence de Beyrouth. Le gouvernement sait qu’une tentative brutale de désarmement pourrait produire une crise dont personne ne maîtrise les conséquences. Washington reconnaît l’existence de cette inquiétude, tout en considérant qu’elle ne peut justifier indéfiniment l’absence de progrès.

Cette tension explique la recherche d’une méthode graduelle. L’objectif américain n’est pas nécessairement d’obtenir en une seule décision la remise de l’ensemble de l’arsenal du Hezbollah. Il est de créer une trajectoire dans laquelle le territoire sous contrôle exclusif de l’État s’élargit progressivement, tandis que la fonction militaire autonome du parti se réduit.

Pour le Hezbollah, accepter une telle trajectoire reviendrait cependant à engager un processus dont l’issue est prévisible. Une fois l’armée installée comme seule force dans plusieurs zones, il deviendrait plus difficile de défendre durablement l’existence d’un dispositif militaire parallèle ailleurs. Le parti a donc intérêt à obtenir des contreparties suffisamment importantes dès les premières étapes : retrait israélien, garanties, reconstruction et définition d’une stratégie nationale de défense.

Le dialogue indirect pourrait ainsi devenir moins une négociation sur la remise immédiate des armes qu’une négociation sur les conditions politiques de leur perte progressive de fonction.

L’après-UNIFIL rend le calendrier plus pressant

La fin programmée de la mission de l’UNIFIL ajoute une autre urgence. Le Liban veut éviter qu’un vide sécuritaire apparaisse dans le Sud. Une nouvelle présence internationale est envisagée, mais son mandat reste à définir. Plusieurs fonctions sont évoquées : surveillance de la Ligne bleue, communication entre les parties et soutien à l’autorité de l’État.

Là encore, la question du Hezbollah se trouve au centre du problème sans nécessairement apparaître dans le titre du dispositif. Une force internationale ne pourra pas se substituer à l’armée pour régler politiquement la présence d’armes non étatiques. Elle pourra observer, documenter et faciliter les contacts, mais le choix fondamental restera libanais.

Washington a donc intérêt à ce que le dialogue intérieur commence avant que le nouveau dispositif ne soit fixé. Une mission internationale peut accompagner une architecture de sécurité. Elle ne peut pas créer à elle seule l’accord politique qui lui donne un sens.

La formule de Michel Issa prend ici toute sa portée. Négocier « avec » le Hezbollah à travers l’État signifie peut-être surtout que les arrangements internationaux doivent être précédés ou accompagnés d’engagements obtenus à l’intérieur du Liban.

L’Iran, présence invisible de toute négociation

Une autre question demeure : jusqu’où le Hezbollah dispose-t-il de la latitude nécessaire pour conclure un arrangement de cette nature ? Le gouvernement libanais insiste sur la nécessité de relations d’État à État avec l’Iran et refuse que Téhéran intervienne dans les décisions souveraines du Liban. Le Hezbollah, de son côté, conserve avec l’Iran une relation stratégique profonde qui dépasse la seule politique intérieure libanaise.

Toute négociation sur son rôle militaire possède donc nécessairement une dimension régionale. Cela ne signifie pas que chaque décision du parti serait dictée depuis Téhéran, mais il serait difficile d’isoler totalement le dossier libanais de l’évolution de la confrontation entre les États-Unis et l’Iran.

Cette réalité contribue probablement au ralentissement américain. Washington concentre actuellement une grande partie de son attention sur la guerre avec l’Iran, Ormuz et les discussions visant une éventuelle sortie de crise. Une évolution de la relation américano-iranienne pourrait modifier les marges de manœuvre au Liban beaucoup plus rapidement qu’une série de réunions à Beyrouth.

Le canal étatique possède néanmoins un avantage dans cette configuration : il permet de maintenir le dossier libanais ouvert sans attendre nécessairement un grand accord régional.

Une reconnaissance du problème, pas une reconnaissance du parti

Il serait donc excessif de voir dans la déclaration américaine l’annonce d’un rapprochement entre Washington et le Hezbollah. Rien dans les éléments disponibles ne permet de conclure à l’ouverture d’un dialogue direct, encore moins à une normalisation. La distinction est précisément inverse : les États-Unis accepteraient que le Hezbollah fasse partie de l’équation à régler, tout en refusant de lui reconnaître un canal diplomatique distinct de celui de l’État.

Cette nuance pourrait pourtant être significative. Elle marque le passage d’une logique où le problème est simplement formulé — le Hezbollah doit remettre ses armes — à une logique où l’on cherche un mécanisme permettant d’obtenir un résultat sans provoquer une confrontation intérieure.

Le succès dépendra moins des mots employés par les diplomates que de la capacité de Beyrouth à construire un dialogue intérieur suffisamment crédible pour servir de relais. Si l’État ne peut obtenir aucun engagement du Hezbollah, le canal ne transmettra rien. Si Washington n’est pas capable d’obtenir d’Israël des contreparties vérifiables, le gouvernement n’aura rien de suffisamment solide à proposer au parti.

La formule américaine repose donc sur un pari exigeant : renforcer l’État en lui confiant la négociation d’un problème qui révèle précisément les limites de son autorité. Elle peut devenir un instrument de restauration institutionnelle si les engagements passent progressivement des acteurs armés vers les institutions. Elle peut aussi exposer davantage la faiblesse de l’État si celui-ci se contente de transmettre des messages entre des forces qui continuent de décider à sa place.

Tout se jouera dans cette différence. Parler au Hezbollah à travers l’État n’a d’intérêt pour Washington que si, à la fin du processus, il reste davantage d’État et moins de diplomatie parallèle.

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