Une divergence assumée, mais pas de front contre Baabda
Walid Joumblatt prend ses distances avec certaines orientations de Joseph Aoun, mais refuse de transformer ces divergences en confrontation avec la présidence. Cette distinction est au cœur de son positionnement actuel. Elle permet surtout de comprendre pourquoi le chef historique de Moukhtara peut critiquer des choix de Baabda, entretenir ses propres relations avec le Hezbollah et la Syrie, tout en évitant de rejoindre une coalition politique dirigée contre le président de la République.
Le désaccord porte d’abord sur la manière d’aborder la question des armes et la recomposition de l’État. Joumblatt ne conteste pas le principe du monopole de la force légitime. Son approche consiste cependant à refuser une politique qui traiterait le désarmement comme une opération isolée du reste du problème libanais. Pour lui, la question du Hezbollah reste liée au retrait israélien, à la situation du Sud, à la sécurité de la communauté chiite et au nouvel équilibre régional créé par la guerre avec l’Iran.
Cette prudence n’est pas seulement idéologique. Elle correspond à une méthode politique que Joumblatt applique depuis longtemps : ne pas se retrouver prisonnier d’un axe au moment où les rapports de force régionaux changent rapidement. Dans le contexte de 2026, cette méthode l’amène à conserver simultanément des canaux avec Baabda, le gouvernement de Nawaf Salam, le Hezbollah, Damas, Riyad et plusieurs capitales occidentales.
Le résultat peut donner l’impression d’une position ambiguë. Il s’agit plutôt d’une stratégie de séparation entre les dossiers. Joumblatt peut être en désaccord avec Joseph Aoun sans considérer que l’affaiblissement de la présidence serve ses intérêts.
Le premier différend concerne la manière de traiter le Hezbollah
La décision gouvernementale de juillet 2026 visant à mettre fin à l’existence militaire autonome du Hezbollah et à réserver l’usage de la force à l’État a déplacé le débat politique. La question n’est plus officiellement de savoir si l’État doit posséder le monopole des armes. Elle est devenue celle du calendrier, de la méthode et des conditions de son application.
Nawaf Salam a résumé la position gouvernementale à New York en affirmant qu’il ne pouvait exister « deux armées » et « deux décisions ». Joseph Aoun insiste lui aussi sur le renforcement de l’État et de l’armée.
Joumblatt n’a pas intérêt à apparaître comme le défenseur d’une structure militaire parallèle. Mais il ne veut pas davantage soutenir une logique qui pourrait conduire à une confrontation interne avec le Hezbollah.
Cette nuance est fondamentale.
Le Hezbollah ne représente pas seulement un arsenal. Il constitue également une force politique disposant d’une implantation sociale importante dans la communauté chiite. Une opération de désarmement menée sans accord politique pourrait donc produire des conséquences dépassant largement le domaine militaire.
L’entourage politique de Joumblatt insiste depuis longtemps sur cette dimension. La question n’est pas simplement de récupérer des armes, mais de savoir comment les intégrer dans une nouvelle architecture étatique sans provoquer une rupture avec une partie de la population.
Le débat rejoint ainsi celui du renforcement de l’armée. Pour que l’État remplace durablement le Hezbollah comme garant de la sécurité, il doit être capable d’offrir une protection crédible aux populations du Sud et de la Békaa.
Or Israël occupe toujours des positions au Liban et poursuit ses opérations. Dans ces conditions, demander un désarmement rapide sans obtenir parallèlement le retrait israélien crée une équation politiquement difficile.
Joumblatt ne croit pas à un désarmement obtenu par simple injonction
L’ancien ministre Ghazi Aridi, qui reste l’un des proches politiques les plus expérimentés de Moukhtara, a exposé une lecture particulièrement claire du problème. Selon lui, le Hezbollah ne remettra pas simplement ses armes à l’État parce qu’une décision gouvernementale l’exige. Les déclarations publiques des responsables du parti montrent au contraire qu’ils conditionnent leur position à l’évolution de la situation militaire et politique.
Cette appréciation ne signifie pas que Joumblatt souhaite maintenir indéfiniment l’arsenal du Hezbollah. Elle signifie qu’il ne croit pas à une solution fondée uniquement sur la contrainte administrative.
Le problème est d’autant plus complexe que Washington et Israël attendent de l’armée libanaise des résultats rapides. Les États-Unis conditionnent une partie de leur soutien à la consolidation de l’autorité de l’État. Israël utilise l’existence de l’arsenal du Hezbollah pour justifier le maintien de certaines positions et la poursuite de ses opérations.
Joumblatt se méfie précisément de cette mécanique.
Si Israël conditionne son retrait au désarmement complet, tandis que le Hezbollah conditionne la discussion sur ses armes au retrait israélien, l’État libanais se retrouve enfermé entre deux conditions incompatibles.
Prendre parti exclusivement pour l’une des deux séquences peut conduire à l’impasse.
La méthode de Joumblatt consiste donc davantage à rechercher un processus qu’un ultimatum.
La divergence avec Baabda porte aussi sur le rythme
Joseph Aoun se trouve soumis à une pression internationale considérable. Il doit démontrer que l’État libanais est capable d’exécuter ses engagements, renforcer l’armée et étendre son autorité sur le territoire.
Joumblatt dispose d’une position différente. Il ne dirige plus directement l’exécutif et peut raisonner sur un calendrier politique plus long.
Cette différence de responsabilité produit naturellement une différence de rythme.
Baabda doit répondre aux demandes américaines et internationales. Moukhtara peut davantage insister sur les risques internes.
Pour Joumblatt, une décision théoriquement correcte peut devenir dangereuse si elle est appliquée dans de mauvaises conditions. L’histoire de la guerre civile libanaise pèse lourdement dans cette approche. Toute tentative de transformer un conflit politique en confrontation entre institutions et communauté constitue pour lui une ligne particulièrement sensible.
Il connaît également le coût d’une polarisation confessionnelle.
C’est l’une des raisons pour lesquelles il évite de présenter la question des armes comme un affrontement entre l’État et les chiites.
Le problème doit rester celui d’une organisation militaire autonome et non celui d’une communauté.
Le facteur israélien empêche Joumblatt d’aller jusqu’à la rupture avec le Hezbollah
La présence israélienne au Liban-Sud constitue un élément essentiel de cette position.
Tant qu’Israël occupe des points du territoire et poursuit ses opérations, le Hezbollah dispose d’un argument politique puissant pour justifier le maintien de son arsenal.
Cet argument peut être contesté. Il ne peut pas être ignoré.
Pour Joumblatt, obtenir un retrait israélien permettrait de modifier profondément les termes du débat interne. Le Hezbollah aurait davantage de difficultés à justifier une autonomie militaire si l’armée contrôlait effectivement le territoire et si les violations israéliennes diminuaient.
Cette logique explique pourquoi Moukhtara insiste sur le lien entre soutien à l’armée, retrait israélien et traitement de la question des armes.
Elle explique aussi pourquoi Joumblatt ne rejoint pas les forces politiques qui souhaitent faire du désarmement immédiat la condition préalable à tout le reste.
Il ne veut pas donner au Hezbollah un droit permanent de conserver ses armes. Il refuse surtout que le Liban accepte une équation dans laquelle Israël conserve ses positions pendant que l’État prend seul le risque d’une confrontation interne.
La Syrie constitue le deuxième grand paramètre
Le positionnement de Joumblatt ne peut pas être compris uniquement à partir du Liban. La Syrie est devenue un élément déterminant de sa stratégie.
Pour le chef druze, ce dossier possède une dimension personnelle, historique et communautaire. Sa relation avec Damas a connu des ruptures extrêmement violentes. Mais la situation de 2026 l’oblige à regarder la Syrie autrement.
La question druze en Syrie, notamment dans le Sud syrien, place Moukhtara face à un enjeu directement lié à la sécurité de la communauté. Joumblatt cherche à préserver les Druzes syriens tout en évitant leur transformation en instrument d’un projet séparatiste ou d’une stratégie israélienne.
Cette ligne est essentielle.
Joumblatt a historiquement défendu l’unité de la Syrie. Il se méfie des projets de cantons communautaires, y compris lorsqu’ils sont présentés comme des garanties de protection pour les minorités.
Pour lui, la protection des Druzes ne doit pas conduire à détacher leurs régions de l’État syrien ou à les placer sous une protection israélienne.
Cette position le conduit à rechercher des relations avec Damas tout en conservant sa capacité de critique.
Le précédent du Golan pèse sur sa lecture de la question druze
La relation entre Israël et certaines communautés druzes de la région constitue un sujet particulièrement sensible pour Joumblatt.
Israël peut présenter sa politique comme une protection des Druzes face aux menaces auxquelles ils sont confrontés en Syrie. Moukhtara considère cependant avec méfiance toute stratégie qui ferait de la communauté un relais d’influence israélien.
L’histoire du Golan renforce cette méfiance.
Une partie importante des Druzes du Golan occupé a maintenu pendant des décennies son identité syrienne malgré l’annexion israélienne. Pour Joumblatt, la communauté druze ne doit donc pas être transformée en justification d’une redéfinition des frontières ou des souverainetés.
Cette approche explique aussi son intérêt pour la stabilité de l’État syrien.
Un effondrement de l’autorité centrale pourrait créer des zones communautaires rivales et placer les Druzes devant la nécessité de rechercher des protecteurs extérieurs. C’est précisément le scénario qu’il cherche à éviter.
Le Liban lui fournit suffisamment d’exemples des conséquences d’un système où chaque communauté cherche son propre soutien régional.
C’est ici que sa position rejoint paradoxalement celle de Joseph Aoun
Le désaccord entre Joumblatt et Aoun ne doit donc pas masquer un point de convergence important.
Le président affirme que les Libanais doivent cesser de chercher leur force à l’extérieur contre leurs adversaires intérieurs. Le 23 septembre, il a appelé les différentes composantes du pays à « s’appuyer les unes sur les autres » plutôt qu’à utiliser des puissances étrangères dans leurs conflits.
Cette conception rejoint une partie de la stratégie actuelle de Joumblatt.
Le chef druze dispose de relations extérieures nombreuses. Il n’en souhaite pas pour autant une transformation du Liban en ensemble de communautés protégées chacune par une puissance différente.
Son refus d’un front contre Baabda doit aussi être lu sous cet angle.
Affaiblir la présidence au moment où l’État tente de reconstruire son autorité pourrait produire exactement le système de fragmentation que Joumblatt cherche à éviter en Syrie.
Il peut donc contester Joseph Aoun sur la méthode tout en considérant la stabilité de la présidence comme un intérêt supérieur.
Pourquoi ne rejoint-il pas les adversaires de Baabda ?
C’est probablement la question politique la plus intéressante.
Dans le système libanais, un désaccord avec le président peut rapidement conduire à la formation d’une coalition de mécontents. Plusieurs forces disposent de griefs contre Baabda. Certaines contestent la gestion des nominations. D’autres critiquent la question des armes ou la conduite de la diplomatie.
Joumblatt pourrait utiliser ces tensions pour reconstruire un bloc d’opposition.
Il ne le fait pas.
La première raison tient à Nawaf Salam. Joumblatt n’a pas intérêt à déstabiliser simultanément Baabda et le gouvernement alors que le pays traverse une phase de négociations particulièrement dangereuse.
La deuxième tient à l’absence d’alternative claire. Former un front contre Joseph Aoun ne répondrait ni à la question du retrait israélien ni à celle des armes.
La troisième est régionale. Les rapports entre Riyad, Washington, Damas, Téhéran et les autres capitales restent trop mouvants pour qu’il soit prudent de s’enfermer dans un axe libanais rigide.
La quatrième est historique : Joumblatt sait qu’au Liban les coalitions constituées autour d’une confrontation existent souvent moins longtemps que les conséquences de cette confrontation.
Moukhtara préfère conserver une position pivot
Cette stratégie permet à Joumblatt de rester en relation avec des acteurs qui se parlent peu entre eux.
Il peut soutenir l’État sans rejoindre les campagnes les plus dures contre le Hezbollah. Il peut parler avec le Hezbollah sans reprendre sa stratégie militaire. Il peut entretenir des relations avec les pays du Golfe tout en conservant des canaux syriens. Il peut critiquer Baabda sans chercher à faire tomber le président.
Cette position possède une valeur politique particulière dans un système fragmenté.
Elle permet à Moukhtara de redevenir utile lorsque les rapports se bloquent.
Le choix est également cohérent avec le passage progressif du leadership du Parti socialiste progressiste à Taymour Joumblatt. Walid Joumblatt conserve cependant une influence déterminante sur les grandes orientations, particulièrement lorsqu’elles concernent la Syrie, les Druzes et les équilibres régionaux.
Une confrontation frontale avec Baabda enfermerait son fils et son parti dans un camp précis au moment où la stratégie familiale consiste plutôt à préserver les relations avec plusieurs pôles.
La question n’est donc pas de savoir si Joumblatt « soutient » Aoun
Réduire la relation à un choix entre soutien et opposition serait trompeur.
Joumblatt peut soutenir Joseph Aoun lorsqu’il défend l’unité de l’État, le renforcement de l’armée ou le refus des protections communautaires étrangères. Il peut s’en éloigner lorsqu’il estime que le rythme imposé sur les armes risque de provoquer une confrontation ou que les conditions régionales ne permettent pas encore l’application d’une décision.
Cette souplesse peut être critiquée comme une forme d’opportunisme. Elle constitue aussi la méthode politique utilisée par Joumblatt depuis plusieurs décennies pour préserver sa communauté et son influence au milieu de changements régionaux brutaux.
En 2026, cette méthode retrouve une utilité particulière.
Le Liban se trouve à la jonction de trois crises : confrontation israélienne, transformation du rôle du Hezbollah et recomposition de la Syrie. Pour Joumblatt, ces dossiers ne peuvent pas être traités séparément.
C’est précisément ce qui l’éloigne parfois de la méthode de Baabda.
Mais c’est aussi ce qui l’empêche de transformer ce désaccord en guerre politique contre Joseph Aoun. Une présidence affaiblie, une armée contestée et un gouvernement paralysé ne donneraient pas davantage de garanties aux Druzes, au Sud ou au reste du pays.
Le calcul de Moukhtara apparaît donc plus précis qu’une simple prise de distance : laisser à Joseph Aoun la responsabilité de reconstruire l’autorité de l’État, contester les méthodes jugées dangereuses, conserver le dialogue avec le Hezbollah et Damas, mais refuser de participer à une coalition dont l’objectif serait d’affaiblir Baabda elle-même.
C’est moins spectaculaire qu’un front politique. Dans la logique de Walid Joumblatt, c’est précisément ce qui en fait l’intérêt.




