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Deux camps se livrent un bras de fer : d’un côté la Banque du Liban (BDL, la Banque centrale) – et notamment son gouverneur, Riad Salamé (appuyé par Saad Hariri et le Courant du Futur) – et l’Association des banques du Liban (ABL) et de l’autre côté le gouvernement – et notamment le directeur général du ministère des Finances Alain Bifani – même si la position du Président du Parlement Nabih Berri (chef du mouvement Amal) représenté par deux ministres, dont le ministre des Finances, est pour le moins ambivalente puisqu’il reste proche de l’autre camp : il souhaiterait le retour de Saad Hariri au poste de Premier ministre, il se serait opposé au remplacement de Riad Salamé et il défendrait l’impunité et le maintien des actionnaires actuels des banques.  

Les deux camps se rejettent la responsabilité de la crise financière et monétaire. 

Alors qu’il a imposé un audit indépendant de la BDL, le gouvernement a présenté fin avril un plan – préparé sous la direction d’Alain Bifani – comprenant une restructuration bancaire et notamment le bail-in (le renflouement interne, c’est-à-dire le transfert dans le bilan comptable d’une partie des dépôts en capital) et le wipe-out ou write-off (radiation/éviction des actionnaires actuels). La BDL et l’ABL ont considéré l’audit et le plan comme des actes de guerre. 

Cette semaine, l’ABL a donc présenté son propre plan, auquel la BDL a sans doute contribué, qui prône uniquement une restructuration de la dette externe ainsi que la hausse de la TVA et la création d’un revenu universel (sans plus de détails). 

Riad Salamé a donc ses défenseurs : ses circulaires, ses décisions, ses mesures et ses ingénieries financières ne pourraient être critiquées car elles ont toujours pris en compte le contexte politico-sécuritaire du pays : 

  • En 1995 la reconduction tardive – par la Syrie – du mandat présidentiel d’Élias Hraoui aurait obligé le gouverneur de la BDL à émettre des bons de Trésor à des taux faramineux ; et, en 1996 l’affrontement entre Israël et le Hezbollah aurait détruit la croissance et les investissements. 
  • En 1997 le « peg », parité fixe entre le dollar américain et la livre libanaise (1 dollar échangé à 1 507.5 livres libanaises) alors que les États-Unis ne sont ni les premiers fournisseurs ni les premiers clients du Liban, aurait été décidé (par le gouvernement de Rafic Hariri ? par le gouverneur de la Banque centrale ?) pour protéger le pouvoir d’achat, reconstituer une classe moyenne, octroyer des crédits au logement et aider les secteurs productifs.
  • En 2016 l’annulation du soutien financier saoudien, en 2017 la hausse des salaires contre l’avis du gouverneur et à partir de 2018 la non-application des réformes promises par le gouvernement qui a retardé le versement des fonds prévus par la conférence CEDRE l’auraient forcé à réaliser des ingénieries financières. 

Mais cela n’est pas exact :

  • En 1995, le pays étant occupé et le pouvoir exécutif ayant été transféré par l’accord de Taëf du Président de la République au Conseil des ministres et à son président, poste que Rafic Hariri était alors sûr de conserver en raison de l’entente syro-saoudienne, la reconduction ou pas du mandat présidentiel d’Élias Hraoui n’avait que peu d’importance. La croissance et les investissements ont été essentiellement détruits par les taux d’intérêt trop élevés car ceux-ci ont écarté le secteur privé du crédit bancaire en rendant celui-ci plus coûteux et en l’empêchant donc de financer des fonds de roulement et des investissements. Cela a donc ralenti l’économie, poussé à la faillite d’entreprises et entrainé de nombreux licenciements. 
  • Le peg a détruit les secteurs productifs car il a renchéri les exportations et baissé le prix des importations. La production locale a donc chuté. La croissance économique a donc été impactée et la classe moyenne n’a donc pas été reconstituée et le pouvoir d’achat n’a eu de cesse que de diminuer.  
  • Hausser les salaires et ne pas réaliser les réformes ont été de graves erreurs. La véritable raison de l’annulation du soutien financier saoudien est la montée en puissance de Mohammed ben Salmane et les difficultés économiques du royaume. Toutefois, si le Liban en est arrivé à une telle situation c’est bien à cause d’une part des taux d’intérêt élevés car il a aussi engendré un service de la dette insoutenable pour le pays et d’autre part du peg qui a été maintenu artificiellement après le début de la guerre en Syrie en 2011 ce qui a anéanti la croissance et provoqué le déclassement social. 

Concernant les taux d’intérêt élevés et le peg, il est recommandé de lire le texte de Boutros Labaki, ancien vice-président du Conseil du développement et de la reconstruction (CDR) : https://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/9_47_3.pdf.

Concernant les réformes, il est intéressant de revenir sur celle du secteur de l’électricité. S’il est reproché au Courant patriotique libre (CPL) et au parti arménien Tachnag de ne pas avoir réussi depuis 2008 à réformer le secteur de l’électricité en appliquant, sous d’autres noms, le plan de Maurice Sehnaoui en 2005 (il avait été alors quelques mois ministre de l’Énergie et de l’Eau et avait préparé ce plan avec Raoul Nehmé, le ministre actuel de l’Économie et du Commerce), c’est-à-dire la gestion de l’Électricité du Liban (EDL) comme une entreprise privée et le passage au gaz dans les centrales électriques (à la place du mazout, du fioul et du gasoil), il faut également s’interroger sur l’identité des relais politiques de la « mafia des générateurs » (qu’on associe souvent à Nabih Berri et au mouvement Amal) et sur le fait que depuis 2000 aucun gouvernement n’a modifié le prix du kilowatt (car une telle décision relève du Conseil des ministres et non du ministre de l’Énergie et de l’Eau) fixé depuis 1994 sur la base d’un baril de pétrole à 20 dollars (le cours du Brent est resté en moyenne à ce prix entre 1994 et 2000), le Brent a oscillé entre 25 et 30 dollars entre 2000 et 2002, à plus de 30 dollars en 2003, à plus de 40 dollars en 2004, à plus de 50 dollars en 2005, à plus de 60 dollars en 2006, plus de 70 dollars en 2007, à environ 100 dollars en 2008 (avec un pic à 145 dollars et une chute à 30 dollars), à 60 dollars en 2009, à 80 dollars en 2010, à 95 dollars entre 2011 et 2014, à 50 dollars en 2015, à 45 dollars en 2016, à 50 dollars en 2017, à 65 dollars en 2018 et à 55 dollars en 2019. En ne modifiant pas le prix du kilowatt, le déficit lié à ce secteur n’a donc fait qu’augmenter entrainant avec lui le montant de la dette. 

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