Situé à la convergence des routes commerciales Européennes, Asiatiques et Africaines, le Liban connait un regain d’intérêt de la part des puissances internationales et pourrait retrouver son rôle d’être une plateforme d’échange commerciale ou agricole. Le Port de Tripoli pourrait y jouer un grand rôle.

Un plateforme d’échange sur une importante ligne commerciale

Le Liban étant aujourd’hui situé sur l’une des principales lignes de transport de marchandise, celui de la route Marseille-Singapour, le port de Beyrouth est en effet devenu l’un des principaux ports d’escales pour les navires porte container, le trafic estimé pour la Méditerranée devant attendre 130 millions de TEU en 2015, un trafic donc accru ou le Port le Beyrouth se doit de rester compétitif. Il sert d’ailleurs de Hub de transbordement pour les 2 compagnies au premier rang dans le Monde, MSC et CMA-CGM.

Pour rappel, la menace de fermeture du 4ème bassin de Beyrouth en 2015

Ainsi, alors que les installations portuaires de la capitale, Beyrouth semblent aujourd’hui saturées comme en témoignaient les difficultés de stockages de marchandises et la volonté de certains de combler le fameux 4ème bassin, celui de Tripoli reste en deçà de ses capacités d’exploitation et pourrait même voir sa superficie être beaucoup plus facilement augmentée. Des infrastructures de transports pourraient également facilité son utilisation, notamment par son accès au marché syrien et au-delà à celui de l’Irak voir même de l’Iran.

Déjà avant la guerre civile, l’Etat Libanais nourrissait de grands projets concernant la capitale du Nord Liban, comme en témoigne celui de la Foire Internationale, oeuvre conçu en 1962 par l’architecte Oscar Niemeyer. Elle sera édifiée à partir de 1967 et les travaux seront interrompus par le conflit fratricide.

Vue aérienne du Port de Tripoli au Nord Liban

D’ailleurs, les autorités publiques prévoyaient dès 2015, un projet d’élargissement du port de Tripoli, avec la construction de nouveaux entrepôts, certains étant réfrigérés, de l’accroissement de ses longueurs de quai à 2,2 kilomètres et de son tirant d’eau à 12 mètres ou encore la construction d’un futur terminal container et d’une zone dutyfree sur une superficie de 420 000 mètres carré à l’avenir.

Le Port de Tripoli pourrait donc constituer une alternative facile au Port de Beyrouth, comme en témoignent également les luttes d’influences entre différentes puissances régionales et internationales, à condition d’avoir ses infrastructures de liaison avec la Syrie largement mises à niveau.

Une lutte d’influence alors que pourrait être entamée la reconstruction de la Syrie

Le Port de Tripoli connait aujourd’hui un intérêt croissant s’articulant autour de sa dimension internationale et régionale avec en pointe de mire le marché de la reconstruction de la Syrie.

Il est intéressant de noter que Tripoli, après avoir menacé de déstabiliser le Liban avec une sorte d’importation de la violence de la guerre civile syrienne entre 2011 à 2015, entre les quartiers sunnites de Bab el Tabbaneh et alaouites de Jabal Moshen, pourrait donc bénéficier du calme du théâtre syrien. L’Arabie Saoudite finançait et finance toujours d’ailleurs un certain nombre d’hommes politiques à Tripoli. Cette influence, même si aujourd’hui est réduite, sera intéressante à analyser dans la suite des évènements si Riyad réactive ses réseaux sur place pour paralyser les activités de la Russie ou de la Chine qui souhaitent participer à la reconstruction de la Syrie ou de la Turquie qui est désormais un compétiteur régional pour le leadership sunnite dans la région.

Le port de Tripoli tourné via le chemin de fer vers la reconstruction de la Syrie

Le Premier Ministre Libanais Saad Hariri, lors de la conférence CEDRE en avril 2018. Crédit Photo: Dalati & Nohra
Le Premier Ministre Libanais Saad Hariri, lors de la conférence CEDRE en avril 2018. Crédit Photo: Dalati & Nohra

Le projet CEDRE de réforme et de relance économique du Liban prévoit plusieurs projets de grande ampleur pour Tripoli et plus généralement du Nord Liban.

Ainsi, même si un nouveau port devrait voir le jour dans le Akkar, c’est surtout le développement du Port de Tripoli dont il est question, port qui devrait être relié voie ferroviaire à la Syrie et ainsi participer à une sorte de hub pour la reconstruction de ce pays.

Il ne s’agissait pas d’une proposition qui a été formée par hasard. Un précédent plan de remise à niveau du système ferroviaire avait été adopté en 2014 par le gouvernement libanais d’alors pour un coût estimé à l’époque de 25 millions de dollars, soit 1 million de dollars par kilomètre. Outre le fait que ce chemin de fer devait être prêt pour participer à la reconstruction avec la Syrie – ce qui a pris aujourd’hui un retard qu’on ne peut que regretter, il s’agissait alors de permettre au Liban de se reconnecter au trafic ferroviaire régional donc à la Syrie et au-delà à l’Irak. Il s’agissait pour le pays des Cèdres de se reconnecter à son environnement économique traditionnel.

Analyse: Plaidoyer pour un retour à notre hinterland économique local

La fortune du Liban s’est faite via le hinterland arabe, et bien avant l’Arabie Saoudite, ce hinterland arabe était constitué par la Syrie, la Jordanie, l’Irak, l’Iran et même au-delà et des échanges avec l’Europe et le Monde. Cette route de la Soie qui existe depuis des millénaires.
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La Chine ou le retour de la Route de la Soie

Un accord économique a été signé en 2017 entre les autorités libanaises et chinoises. Il s’agissait notamment d’établir une coopération conjointe sur le projet de la nouvelle route de la Soie que promeut Pékin. Il s’agissait également à l’époque pour le Liban de promouvoir l’installation au Pays des Cèdres des sociétés chinoises souhaitant participer à la reconstruction de la Syrie.

Le projet de chemin de fer entre les 2 pays la Syrie et le Liban suscite d’ailleurs de nombreuses convoitises. Parmi les pays auxquels nous pouvons penser, une compagnie chinoise s’est proposée en juillet 2018 de financer cette voie ferroviaire alors que son financement avait été jusqu’à présent prévu dans le cadre de fonds sous formes prêts alloués lors de la conférence CEDRE.

Par ailleurs, face aux Russes, les Chinois qui sont désormais privés de port d’attache en Syrie, souhaitaient s’installer dans le port Tripoli. Une société chinoise, China Harbour Ltd., avait ainsi gagné le contrat pour la mise en place d’un nouveau quai de 1 800 mètres de long et d’un bassin de 15 mètres de profondeur, les 600 premiers mètres étant achevés en octobre 2011.

Face aux chinois, les russes répliquent

Alors que Moscou pensait avoir cadenassé le marché syrien à l’appétit chinois, via le quasi contrôle de la majorité des ports syriens, l’installation de Pékin dans celui de Tripoli semble aujourd’hui inaugurer une course entre les 2 pays.

En Syrie, le port de Tartous est désormais un port militaire russe, seul point de ravitaillement et de réparation de la Marine russe en mer Méditerranée alors que Moscou a lancé un programme de rénovation des installations portuaires.

Cependant, le principal port commercial de Syrie est celui de Lattaquieh qui est le lieu de transit de la majeure partie des importations et exportations syriennes.

Un intérêt russe sur le Liban qui ne date pas d’hier

La Russie avait déjà tenté une percée sur le marché libanais dans le secteur bancaire, avec une tentative d’achat de la filiale de la BNPI présente au Liban par le bras financier de Gazprom.
L’intérêt de Gazprom Bank se situait principalement autour du secret bancaire en vigueur au Liban.
La filiale de la Banque Française finira cependant dans les mains de la Bank of Sharjah et deviendra la Emirates Lebanon Bank en 2008.

Le port de Tripoli possède certains avantages par rapport à celui de Lattaquieh assez sensible à l’ensablement, limitant ses capacités.

La signature du contrat avec la société russe Rosneff. Au centre de l'image, le Ministre de l'énergie et des ressources hydrauliques, César Abi Khalil. Crédit Photo: Dalati & Nohra.
La signature du contrat avec la société russe Rosneff. Au centre de l’image, le Ministre de l’énergie et des ressources hydrauliques, César Abi Khalil. Crédit Photo: Dalati & Nohra.

La décision du géant pétrolier russe Rosneft de stocker des réserves de pétrole au Tripoli, dans le nord du Liban semble en effet confirmer un intérêt géostratégique pour la ville de Tripoli.

L’intérêt russe est multiple, d’une part, avoir des capacités de stockages suffisantes pour stocker le pétrole qui sera trouvé au large des côtes libanaises. La Société Rosneft participe en effet à différents consortiums en compétition sur l’attribution des appels d’offres sur l’exploitation des hydrocarbures de l’espace maritime du Pays des Cèdres.

Son compétiteur Novatek est d’ailleurs déjà présent au Liban puisque ayant gagné avec TOTAL et ENI, une partie des droits sur les blocs 8 et 9 situés eux au Sud du Liban.

Au-delà donc de Tripoli, se pose la question de la division des blocs d’exploitation pétroliers de la zone économique libanaise.

La Turquie timidement présente: face à la route de la soie, l’Orient Express

Le chemin de fer au pied de la tour au Lion, circa 1920. Tripoli, Nord Liban
Le chemin de fer au pied de la tour au Lion, circa 1920. Tripoli, Nord Liban. Source image: Pixabay.com

La Turquie n’est pas en reste même si ses plans concernant la ville de Tripoli sont quelques peu timides. Ce plan s’articule sur une logique historique et patrimoniale rappelant l’axe de l’Orient Express, ligne de chemin mythique entre Istanbul jusqu’à la Mecque. La Turquie a décidé de financer la réhabilitation de la fameuse gare de Tripoli via des budgets de son ministère de la Culture, sans toutefois que des plans économiques soient mis en place.

L’Union Européenne quasiment absente, faute d’une volonté politique à reconnaitre que la guerre civile syrienne s’est presque achevée

Les Français et les Européens ne sont pas en reste même si leurs initiatives sont plus timides et s’articulent aujourd’hui sur le plan économique CEDRE.

En 2010, déjà, une société française Sogreah avait gagné un appel d’offre pour agrandir et réhabiliter le port de Tripoli et sa zone franche. Pour l’heure, le conflit syrien a vraisemblablement retardé une prise d’intérêt de grande ampleur pour cette localité de la part de l’Union Européenne.

Même si le plan CEDRE s’articule aujourd’hui autour d’infrastructures qui pourront permettre au Liban de participer à la reconstruction syrienne, la condition même de la part de certains pays à ne pas dialoguer avec le régime syrien de Bachar el Assad rend les conditions d’application de ce plan difficile. La France, par exemple, conditionne sa participation aux marchés syriens à une solution politique tout en plaçant quelques plans « si nécessaire au Liban ». Cela pourrait bien l’écarter de manière définitive de ce marché.

Comme on a déjà pu le constater, les entreprises chinoises se proposent même de financer une partie de ce plan gratuitement alors que l’aide de l’UE se fait sous forme de prêts tout de même à taux réduits.

Tripoli, entre conflits et prospérité à venir

À la convergence de nombreux intérêts, Tripoli pourrait aussi bien connaitre une prospérité jusqu’à présent inespérée ou des conflits. Grosso modo, Tripoli nous a habitué à être « ça passe ou ça casse » avec des groupes assez sensibles aux influences étrangères au lieu de coopérer entre eux.

Nous avons ainsi des intérêts russes et chinois, articulé autour du projet de la nouvelle route de la soie, dans la reconstruction de la Syrie, celui de la Turquie qui souhaite retrouver une influence régionale via son projet de réhabilitation du chemin de fer Constantinople Hejjaz.

De plusieurs l’une, ou ces puissances s’entendent et délimitent des zones d’influence ou cela pourrait être à l’origine de conflits locaux et dont il faudra observer les développements à venir.