Liban. Attention, ingérence !

Il y a un principe en droit français qui stipule « nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes ». Dès lors comment reprocher aux Chiites leurs liens avec Téhéran lorsque l’on constate ceux qui existent entre les sunnites et Riyad ?

Le samedi 4 novembre, le premier ministre Saad Hariri a annoncé sa démission de la Présidence du gouvernement libanais. Assis à un bureau placé dans un des salons d’un grand hôtel de Riyad, devant les caméras de la télévision saoudienne Al-Arabiya al Hadath, d’une voix monocorde, il parcourait un texte sans pratiquement en lever les yeux, donnant l’impression de le découvrir. Non loin, le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS), l’homme fort du Royaume Saoudien, assistait à la scène ([1]).

Le président de la République libanaise, Michel Aoun avait été prévenu quelques minutes avant que la diffusion de l’émission ne soit reprise par les chaînes libanaises

Tous les détails dramatisant la mise en scène de ce « coup » politique démontrent, à l’évidence volontairement, que cette décision est éminemment saoudienne. Par ricochet, en soulignant l’importance du rôle politique du Royaume sur les affaires libanaises, elle met en relief un premier ministre démissionnaire, marionnette aux ordres de Riyad depuis sa nomination il y a un an.

En décembre 2016, c’est un compromis avec Michel Aoun portant sur la mise à l’écart du pays du Cèdre des axes et des conflits régionaux qui lui avait permis d’accéder au poste de Premier ministre d’un gouvernement auquel participaient des ministres du Hezbollah. L’Arabie Saoudite du roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud avait donné son accord. En juin 2017, l’arrivée au pouvoir du prince héritier Mohammed Ben Salmane a changé les cartes avec sa volonté d’en découdre avec l’Iran chiite dans le Golfe, au Yémen, à Bahreïn, en Syrie. Cela déborde aujourd’hui au Liban.

Même si de profondes raisons président à la brutale décision de MBS, le déclic en a été l’entrevue à Beyrouth, la veille, le vendredi 3 novembre, de Saad Hariri détenteur de la double nationalité libanaise et saoudienne et d’Ali Velayati, l’un des plus importants conseillers de l’ayatollah Ali Khamenei guide suprême de la Révolution islamique, poste le plus élevé de la République islamique d’Iran, au-dessus même de la charge officielle de président de la République.

Ali Velayati était venu à Beyrouth assister à la deuxième édition de la conférence internationale des érudits de la résistance qui réunissait plus de 200 universitaires de plus de 80 pays. Elle s’était achevée le jeudi 2 novembre et Saad Hariri, premier ministre, protocolairement se devait de recevoir le conseiller de l’ayatollah. Cela n’était pas du goût du prince héritier saoudien.

A l’annonce de cette entrevue, dimanche, MBS avait convoqué Saad Hariri et lui avait envoyé un avion pour un rapide aller et retour à Riyad. Le premier ministre avait tenté de rassurer le Prince en limitant la portée de cet entretien.

La déclaration finale de la conférence condamnant les tentatives de certains États arabes de normaliser les relations avec Israël et les déclarations du conseiller iranien après l’entrevue affirmant que « l’Iran soutenait la stabilité du Liban et de son gouvernement et se félicitait de son indépendance » et que « la victoire du Liban sur le terrorisme est une victoire pour nous tous (…) les victoires en Syrie sont notre victoire puisque ces terroristes sont soutenus par les sionistes et les Etats-Unis ». L’Arabie Saoudite n’était pas citée, mais cela était tout comme.

Le prince héritier saoudien n’a absolument pas apprécié. D’autant que quelques jours plutôt, Saad Hariri avait nommé un ambassadeur du Liban en Syrie, Saad Zakhia, qui à son arrivée avait déclaré « Je suis ravi de prendre mon poste à Damas. Je suis ici chez moi parmi mes proches » affirmant qu’il allait œuvrer « pour l’intérêt des deux pays et peuples frères ». Une nomination que le bloc du Futur de Saad Hariri considérait comme une étape « naturelle ».

De plus, interrogé à Paris lors de sa visite d’Etat, le Président Michel Aoun avait déclaré que l’armement du Hezbollah ne pouvait être réglé que dans le cadre d’une solution définitive de la crise du Moyen Orient. Une autre manière de dire qu’il en acceptait l’existence.

Cela faisait beaucoup pour le Prince héritier. Juste après l’entrevue avec l’Iranien vendredi soir, MBS a renvoyé un avion chercher le futur ex-premier ministre. Saad Hariri a démissionné le lendemain Samedi matin. Il est vrai qu’à son arrivée à Riyad, l’ambiance était très tendue. Des soldats en arme étaient déployés à l’aéroport où les avions privés étaient cloués au sol pour éviter les départs intempestifs de personnalités. Les visages étaient graves. Toute la journée des rumeurs d’arrestations ont parcouru la ville avant que la télévision n’annonce une purge faite d’arrestations et de limogeage sans précédent touchant des dizaines de princes, des chefs militaires, des ministres en exercice et même Al-Walid ben Talal, prince multimilliardaire neveu du roi. Le prétexte, la lutte contre la corruption suite à des inondations à Djeddah sur la mer rouge qui ont fait une centaine de morts en 2009. La réalité, nombre des personnes arrêtées critiquaient la politique étrangère musclée de MBS, comme le Boycott du Qatar et sa politique de réformes internes. Le prince héritier continuait à renforcer son emprise sur le pouvoir commencée en septembre.  

Une démission programmée et presque annoncée 

Depuis un peu plus d’un mois, les responsables saoudiens multipliaient les attaques verbales contre le Liban et le Hezbollah. Le 8 octobre, le saoudien Thamer Al-Sabhan, ministre d’État aux Affaires du Golfe Arabe ([2]) au ministère des Affaires étrangères saluait bruyamment les sanctions, imposées par les États-Unis contre le Hezbollah libanais, disant qu’il s’agissait d’un levier efficace pour faire freiner ce mouvement.

Le 13 octobre, il publiait un tweet, disant que « l’Arabie saoudite allait couper la main à celui qui voudrait nuire au Royaume ». Quelques heures auparavant le Hezbollah dénonçait la campagne médiatique saoudienne contre lui. Le Courant du Futur, le parti de Saad Hariri se démarquait des propos de Thamer al-Sabhan en soulignant qu’ils exprimaient uniquement la position de Riyad ([3]) « Le Courant du Futur n’est pas partisan des tensions et considère les prises de position d’al-Sabhan comme étant une tentative destinée à déclencher une guerre verbale avec le secrétaire général du Hezbollah libanais Seyyed Hassan Nasrallah. Le Courant du Futur ne se laisse pas basculer dans une crise intérieure ».

Saad Hariri avait été obligé de faire un aller et retour à Riyadh pour atténuer l’ire du ministre saoudien et faire un selfie avec lui pour montrer leur entente. A la fin du même mois, le même ministre franchissait une étape supplémentaire en affirmant que le Liban allait traverser des jours difficiles. Après avoir promis des développements « étonnants » dans « les jours à venir » évoquant même une « guerre » contre le Liban, Il déclarait dans un autre texte « avoir adressé (son) tweet au gouvernement (libanais) parce que le parti de Satan (Hezbollah) y est représenté et que c’est un parti terroriste. La question n’est pas de renverser le gouvernement, mais plutôt que le Hezbollah soit renversé. » 

Démission révélatrice d’instabilité politique locale.

Comment dès lors s’étonner que Saad Hariri, dans sa diatribe télévisée, se soit totalement aligné sur la politique de Riyad en fustigeant violemment l’Iran et le Hezbollah. « Là où l’Iran se trouve, il sème les zizanies et les destructions qui témoignent de ses ingérences dans les pays arabes » a-t-il déclaré. Accusant également Téhéran d’avoir « créé des dissensions parmi les enfants d’un même pays, créé un Etat dans l’Etat (…) jusqu’à avoir le dernier mot dans les affaires du Liban ».

De fait, la gouvernance du Hezbollah lui permettait de plus ou moins contrôler les décisions importantes du gouvernement dans les domaines politique et militaire, laissant au reste de la classe politique la corruption, la non-transparence, la mauvaise gestion des affaires.

Dans l’heure qui a suivie, sans provoquer d’étonnement, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, a profité de l’occasion pour aussitôt réitérer son aversion obsessionnelle vis à vis de l’Iran en affirmant que les déclarations du premier ministre démissionnaire « sont un signal d’alarme pour la communauté internationale ».

Les observateurs estiment par ailleurs que Saad Hariri a quelque peu maladroitement forcé le trait en dramatisant « les risques qu’il ressentait sur sa vie ». Son affirmation sur la situation actuelle du Liban similaire à celle qui prévalait avant l’assassinat le 14 février 2005 de son père Rafic Hariri, ex-premier-ministre, ne résiste pas face à la réalité des évènements. Notamment du fait du retrait des troupes syriennes du Liban opéré en avril 2005, de la guerre en Syrie déclenché en 2011 et du rapprochement entre Beyrouth et Damas, datant de 2016 alors qu’il était lui-même aux affaires.

Les communicants saoudiens, dans leur volonté de dramatisation, ont fait dire à la chaîne de télévision al-Arabiya qu’une tentative d’assassinat de Saad Hariri, avait été mise en échec par les services libanais quelques jours auparavant. « Ceux qui planifiaient l’attentat, ont-ils affirmé, ont désactivé les tours de contrôle au moment où le convoi de Saad Hariri se déplaçait à Beyrouth ». Phrase sibylline sans aucune précision. La Direction Générale des Forces de sécurité intérieure libanaise a démenti catégoriquement cette « information » en précisant qu’elle n’avait aucune donnée sur cette question et qu’elle n’en était pas la source ([4]).

Par ailleurs, certains membres du corps diplomatique installés au Liban s’interrogent sur les raisons profondes de cette annonce d’un risque d’attentat. Le secret dans ce type de dossiers sécuritaires est généralement une source d’efficacité de contres mesures. Alors pourquoi en parler ? Si ce n’est pour des motifs politiques. Le PM démissionnaire a-t-il besoin d’un prétexte pour ne pas revenir immédiatement au Liban, comme il s’était exilé après sa première démission en Janvier 2011, après la démission en bloc des ministres du Hezbollah. Ou, très critiqué dans le camp sunnite, notamment à Tripoli, se repositionne-t-il afin de reconquérir son parti, fortement perturbé par ses prises de positions en prévision des élections législatives qui pourraient se tenir avant le 31 décembre à la demande du président du parlement Nabib Berri. Si des élections avaient lieu, dans l’état actuel de la situation, le bloc sunnite aurait des difficultés à s’imposer.

Pour cette raison également, la démission de Saad Hariri pourrait avoir pour but de provoquer une crise constitutionnelle et empêcher de nouvelles élections législatives.

Démission inscrite dans les revers saoudiens en Syrie face à Téhéran

Avec la fin de la guerre en Syrie qui se profile avec les défaites à répétition de Daech et avec les accords russo-iraniens, une nouvelle carte politique se dessine au proche et moyen Orient. A l’évidence l’Arabie Saoudite n’y a pas de place prépondérante.

Le voyage de Vladimir Poutine à Téhéran dans les derniers jours d’octobre est révélateur sur ce point. La Russie a été qualifié de « pays ami » et de « partenaire stratégique » de l’Iran le consolidant, de fait, face aux Etats-Unis et au Royaume saoudien. Concernant la Syrie, le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a indiqué que « toutes les solutions à la question du pouvoir en Syrie viennent de l’intérieur de ce pays et qu’aucune résolution viable de la crise syrienne ne pourrait être imposée de l’extérieur ». C’est au tour des accords entre Damas et le Hezbollah d’être confortés.

Parallèlement à ces positions politiques, les intérêts économiques russes, iraniens et turcs se positionnent sur les marchés de la reconstruction et du développement des infrastructures en Syrie sans quitter des yeux un éventuel nouveau marché au Liban. Déjà les entreprises russes engagées dans l’extraction de gaz et de pétrole en Syrie pourraient rapidement investir dans ces domaines au Liban.

Mais la coalition des Etats du Golfe, les Etats-Unis et surtout Israël ne veulent en aucun cas que l’Iran tire profit d’une victoire en Syrie. Le seul moyen de compenser leur perte d’influence dans ce pays est de tenter de reprendre pied au Liban, seul endroit où ils pourraient s’imposer à Téhéran.

Si cela était, et la démission de Saad Hariri pourrait faire partie des prémices, malgré sa réticence à mettre en péril son sanctuaire territorial, le Hezbollah n’aurait d’autres choix que d’accepter un tel défi, surtout s’il y a une composante israélienne.

Dès lors, le Liban serait à nouveau la terre où se déroulent des combats par procuration.


[1] Site de OLJ du 4 novembre

[2] Fonction crée avec sa nomination

[3] Source le quotidien libanais al-Akhbar

[4] Communiqué publié sur le site des FSI

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Alain Ménargues

Journaliste d'investigation et Editorialiste / écrivain, Spécialiste des Moyen et Proche Orient , ancien directeur de l'information de Radio France internationale