À la veille de la réunion préparatoire de Paris consacrée au soutien à l’armée libanaise, les discussions ne portent plus seulement sur les véhicules, les équipements ou les moyens financiers dont l’institution militaire a besoin. Une partie des partenaires du Liban veut désormais savoir ce que le renforcement de l’armée changera réellement sur le terrain, en particulier au Sud et dans le dossier des armes échappant au contrôle de l’État.
Selon des sources diplomatiques citées par Al Joumhouria le 15 septembre 2026, Washington tend à établir un lien entre le volume et la nature de l’aide internationale et la capacité de l’État libanais, avec son armée, à mettre en œuvre ses engagements en matière de contrôle des armes et d’exercice exclusif de l’autorité publique. Les mêmes sources décrivent des donateurs encore prudents, dans l’attente de garanties politiques et de réformes permettant de s’assurer que le renforcement de l’institution militaire s’accompagnera d’une extension effective de l’autorité de l’État.
Cette conditionnalité, si elle se confirme dans les discussions de Paris, place Beyrouth devant une équation délicate. Le Liban explique avoir besoin d’une armée mieux équipée pour reprendre progressivement le contrôle du territoire et assumer davantage de responsabilités au Sud. Certains de ses partenaires semblent, à l’inverse, vouloir mesurer leur aide à l’aune des progrès déjà accomplis par l’État.
Le dossier prend une importance supplémentaire avec la perspective de la fin de la mission de la Finul. L’armée pourrait être appelée à occuper une place beaucoup plus importante dans le futur dispositif sécuritaire du Sud, alors que les négociations avec Israël n’ont toujours pas réglé plusieurs questions centrales : le retrait israélien, les mécanismes de contrôle, les arrangements de sécurité et le devenir des armes du Hezbollah.
Une liste de besoins, mais aussi des engagements attendus
Le dossier libanais présenté à Paris est pourtant très concret. Al Joumhouria détaille plusieurs demandes concernant les moyens de transport, les équipements logistiques, les systèmes de communication, les matériels de protection et les capacités nécessaires au déploiement sur le terrain. À cela s’ajoute la situation financière des militaires, affaiblie par plusieurs années de crise économique.
Paris chercherait également à inclure les Forces de sécurité intérieure dans le mécanisme de soutien. L’objectif serait de leur permettre d’assumer davantage de responsabilités à l’intérieur du pays et de libérer ainsi des capacités militaires pour les missions frontalières et le Sud.
Mais cette liste technique ne suffit plus à résumer les discussions.
La réunion intervient après plusieurs mois durant lesquels le gouvernement de Nawaf Salam a fait du monopole des armes et de la décision de guerre et de paix l’un de ses principaux engagements politiques. Devant le Parlement, le Premier ministre a encore défendu cette ligne lors de la séance du 15 septembre.
Ad Diyar du 16 septembre rapporte qu’il a insisté sur l’absence de stabilité durable sans extension de l’autorité de l’État à l’ensemble du territoire par ses propres forces. Nawaf Salam a également réaffirmé que la décision de guerre et de paix devait appartenir exclusivement à l’État.
La réaction du Hezbollah au Parlement a montré toute la difficulté de traduire cette position en mesures concrètes. Hassan Ezzeddine a accusé le pouvoir d’avoir signé le cadre de négociation avec Israël sans disposer de cartes suffisamment fortes. Ibrahim Moussaoui a, pour sa part, renversé la question en demandant ce que l’État avait fait pour armer l’armée et lui donner les moyens de défendre le territoire.
Le débat de Paris rencontre ainsi directement celui de Beyrouth : les partenaires internationaux demandent des garanties sur l’autorité de l’État au moment même où une partie du Parlement demande pourquoi l’armée n’a pas encore reçu les moyens militaires nécessaires pour exercer pleinement cette autorité.
Le Sud, premier test grandeur nature
Les négociations avec Israël donnent à cette question une dimension immédiate. Al Joumhouria rapporte que l’aide à l’armée est étroitement liée, dans les discussions diplomatiques, à sa capacité de déploiement au Sud.
Les secteurs qualifiés de « zones expérimentales » dans le processus de négociation sont devenus un test. Le principe consiste à permettre à l’armée libanaise de prendre position dans certains secteurs afin d’y établir l’autorité de l’État et de préparer, ou d’accompagner, un retrait israélien.
Le succès de cette formule pourrait ouvrir la voie à son extension. Son échec fournirait au contraire un argument aux adversaires d’un retrait rapide.
C’est précisément à ce moment qu’Israël a intensifié ses accusations contre l’armée libanaise.
Al Liwaa du 16 septembre rapporte que les autorités israéliennes accusent l’institution militaire, jusqu’au niveau de son commandement, de coordonner son action avec le Hezbollah. Le quotidien estime que ces accusations visent directement la crédibilité de l’armée à la veille du rendez-vous parisien.
Pour Beyrouth, le danger est évident. Israël peut soutenir qu’il ne peut abandonner certains secteurs à une armée qu’il juge insuffisamment indépendante du Hezbollah. Dans le même temps, les partenaires du Liban demandent à cette même armée de démontrer qu’elle peut devenir la seule référence sécuritaire sur le terrain.
Le président Joseph Aoun a répondu publiquement à ces accusations. Lors de la visite du ministre finlandais de la Défense Antti Häkkänen, il a assuré que l’armée avait renforcé son déploiement dans les villages non occupés et dans les autres secteurs du Sud. Il a affirmé qu’elle remplissait ses missions de maintien de la sécurité, de contrôle des manifestations armées et d’assistance au retour des habitants.
Joseph Aoun a surtout rejeté les accusations israéliennes mettant en cause le comportement de l’armée.
Cette défense intervient au moment où la crédibilité internationale de l’institution devient directement liée aux moyens qu’elle espère obtenir.
Le départ de la Finul change la nature du soutien
Le rendez-vous de Paris se déroule enfin avec une échéance qui pèse sur toutes les discussions : l’après-Finul.
Al Joumhouria rapporte que Paris, Rome et Washington discutent déjà de plusieurs formules susceptibles de succéder à la mission internationale dans le Sud. La question du soutien à l’armée devient dès lors indissociable de celle du futur dispositif international.
Si l’armée doit récupérer une partie des responsabilités exercées jusqu’ici avec l’appui de la Finul, elle devra disposer de capacités supplémentaires de surveillance, de mobilité, de communication et de contrôle territorial. L’État libanais, frappé par la crise financière, ne peut financer seul cette montée en puissance.
Mais les États sollicités veulent savoir dans quel environnement politique leurs aides seront utilisées.
C’est là que le dossier devient particulièrement sensible pour le Hezbollah. Une aide explicitement présentée comme la contrepartie d’un désarmement risquerait d’être interprétée au Liban comme un instrument de pression extérieure. Les informations d’Al Joumhouria ne permettent cependant pas d’aller aussi loin. Elles ne font état ni d’un montant conditionné à une mesure précise, ni d’un calendrier imposé pour le désarmement du parti.
Elles indiquent plutôt que les bailleurs veulent établir un rapport entre l’importance de leur engagement et les progrès accomplis par l’État dans l’exercice de son autorité.
Cette nuance sera déterminante à Paris.
Le gouvernement libanais devra convaincre ses partenaires qu’une armée plus forte permettra précisément d’accélérer le retour de l’État. Les bailleurs devront décider s’ils sont prêts à financer cette montée en puissance avant que tous les obstacles politiques aient été levés.
Au milieu de cette négociation, l’armée se retrouve dans une position paradoxale. Elle est appelée à devenir la pièce centrale du futur dispositif au Sud, mais les moyens nécessaires à cette mission pourraient dépendre de résultats qu’elle ne peut obtenir seule.
La question des armes relève en effet d’une décision politique nationale autant que d’une opération militaire. Les négociations avec Israël dépendent également de Washington et de Tel-Aviv. Le retrait israélien n’est pas entre les seules mains de Beyrouth. Quant à l’après-Finul, il se discute déjà entre plusieurs capitales.
C’est dans cet enchevêtrement que Paris doit déterminer jusqu’où les partenaires du Liban sont prêts à soutenir son armée. Derrière les listes de matériels et les besoins financiers, la discussion portera donc aussi sur le rôle que les capitales occidentales veulent voir jouer à l’institution militaire dans le Liban de l’après-guerre.



